Oeuvres Ouvertes

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Christa Wolf en un combat inégal

Disparue en décembre 2011, la célèbre écrivaine d’Allemagne de l’est a été la victime d’un procès en sorcellerie qui n’a cessé de l’occuper pendant la dernière partie de son existence, et qui l’a poussé à entreprendre une introspection où l’Histoire (« avec sa grande hache », comme disait Perec) est toujours présente.

Ville des anges est un livre foisonnant, plein d’interrogations, de doutes à travers lesquels son auteur désire engager un dialogue avec le lecteur, auquel elle ne cherche cependant à donner aucune leçon (les derniers mots du livre sont d’ailleurs : « Je ne sais pas »). Quelques années après la chute du Mur de Berlin, Christa Wolf, ayant obtenu une bourse de recherche, part vivre un an à Los Angeles, où elle fait la connaissance de nombreuses personnes du monde culturel, venues ou originaires de différents pays. Parmi celles-ci, elle est la seule « Allemande de l’est », car, même trois ans après la Réunification, c’est ainsi qu’elle se perçoit elle-même, citoyenne d’un pays disparu parce qu’annexé par l’autre Allemagne, plus puissante. Elle attire évidemment l’attention en tant qu’écrivaine célébrée sous le régime communiste, mais aussi en raison de l’actualité : on craint à l’époque que l’Allemagne réunifiée redevienne une puissance hégémonique en Europe, et plusieurs Américains d’origine juive interpellent Wolf à ce sujet. Cependant, Ville des anges n’est pas un carnet de bord tenu lors de ce séjour, mais un livre écrit plus de dix ans après à partir de notations souvent très précises prises au fil des jours, auxquelles se mêlent des souvenirs, des rêves provoqués aussi bien par l’actualité que par les nombreuses rencontres et discussions. Au cœur de ce récit complexe mais toujours fluide, la voix de la narratrice ressurgit au présent pour rapporter des événements historiques – comme la guerre en Irak – se produisant au moment où elle écrit, et qu’elle rattache aux préoccupations du passé.

Si la chronologie du séjour à Los Angeles est respectée – on sait ainsi que Wolf se rend régulièrement au CENTER, un bâtiment du centre-ville où elle retrouve d’autres chercheurs –, ce qui assure au récit sa linéarité, celui-ci est traversé, bouleversé sans cesse par la vie intérieure de la narratrice, qui fait l’épreuve d’une crise profonde, si profonde qu’elle n’est pas achevée au moment où elle rédige le récit des années plus tard. Qu’est venue chercher Christa Wolf à Los Angeles ? Tout d’abord, sinon la paix (elle restera très anxieuse pendant tous ces mois), du moins une distance géographique grâce à laquelle elle n’est plus exposée continuellement à l’actualité de son pays qui la concerne directement, comme on le constate au milieu du récit. Mais il y a une raison plus personnelle et plus impérieuse encore : elle souhaite identifier la mystérieuse L. dont elle possède les lettres adressées à une amie disparue, militante communiste comme elle, et qui eut à subir l’emprisonnement aussi bien sous le régime nazi que dans l’ex-RDA. Ces lettres lui font découvrir des éléments ignorés de la vie d’Emma, mais entraînent Wolf, imperceptiblement, vers un pays inconnu : celui des émigrés allemands qui, fuyant l’Allemagne nazie, sont venus s’installer aux Etats-Unis.

C’est vers un point aveugle que se dirige l’écrivaine page après page, en tâtonnant. Ce point aveugle, elle le porte en elle, et il se révèle être une énigme douloureuse qu’elle essaye vainement de déchiffrer, après l’avoir refoulée toutes ces années. Wolf raconte à un jeune chercheur italien comment, après la chute du Mur, le débat sur la Stasi (police secrète de l’État est allemand) était apparu ; comment chaque personnalité qui avait été surveillée ou soupçonnait de l’avoir été avait pu consulter son dossier dans un bâtiment de Berlin-Est ; comment elle-même y était allée, y avait consulté le sien pendant plusieurs jours, découvrant la « langue des services secrets, celle à qui la vraie vie échappe » (« Le regard sélectif de l’espion manipule immanquablement son objet qu’il souille de sa langue lamentable… Oui, dis-je à Francesco, je me suis sentie souillée »). Jusqu’à cette scène difficile, où tout bascule : la fonctionnaire chargée de communiquer son dossier à Wolf lui annonce qu’il en existe un autre où elle est elle-même classée parmi les « coupables », ceux qu’on appelait les « collaborateurs informels », parmi eux des écrivains qui rédigeaient des rapports sur leurs propres confrères. Les faits remontant à plus de trente ans, Wolf elle-même a oublié que, pendant sa jeunesse de militante communiste, alors que le pouvoir en place n’était pas encore disqualifié à ses yeux, mais représentait une alternative réelle au capitalisme, elle avait, dans une obéissance aveugle, accepté de rédiger des rapports qu’elle qualifie d’ « anodins », et qui ne mirent personne en danger (c’est aussi ce que rapporta le journal Die Zeit à ce sujet). Après cette découverte, c’est un tout autre récit qui commence, douloureux : de la figure de Cassandre, un des personnages centraux de son œuvre auquel on a fini par l’identifier parce qu’elle s’est engagée pendant des années en faveur d’autres auteurs réprimés par le régime (notamment le chanteur Wolf Biermann), elle passe au statut d’accusée devant rendre des comptes, comme chez Kafka, écrit-elle, « parce que chez lui, personne n’est jamais innocent ».

C’est bien sûr l’intégrité morale de Wolf qui est remise en question, et qu’elle remet elle-même en question (comment ai-je pu faire cela ? se questionne-t-elle à plusieurs reprises), sans qu’elle ignore la volonté délibérée de lui nuire, de faire d’elle un bouc émissaire dans la nouvelle Allemagne qui se passerait volontiers de figures morales opposées au système capitaliste. Coupable, elle l’a toujours été. Coupable, en tant qu’Allemande, des crimes nazis, et c’est sur cette culpabilité même que s’est bâtie sa propre identité de militante communiste. Coupable dès lors d’avoir été communiste ? Wolf, à travers une série d’évocations de son passé et en particulier de sa jeunesse, retourne sa propre vie comme si elle était ce pardessus du docteur Freud souvent évoqué au fil du récit : opération douloureuse puisque c’est en vérité une peau qu’on arrache. À côté, autour, les innocents vaquent à leurs occupations : ce sont tous les citoyens de pays démocratiques, qui n’ont ni d’yeux ni de conscience pour les homeless people (Wolf les voit et les évoque à plusieurs reprises), pour les dizaines de milliers de morts de la guerre en Irak, pour les Hopis étrangers sur leur propre terre qui apparaissent dans la dernière partie du livre, seuls survivants d’une haute civilisation disparue. Wolf note ce que ne voient pas les « innocents ». S’espionnant elle-même, elle n’est pas seulement à l’écoute de sa propre « bande magnétique » (image qui revient souvent sous sa plume) à travers laquelle elle redécouvre tout un pan ancien et oublié de sa vie, mais elle s’intéresse à certains aspects de cette « innocence » occidentale : Reagan, ancien agent de la CIA qui dénonça ses collègues communistes, un parmi beaucoup d’hommes politiques qui travailla pour les services secrets des États-Unis, dirigés pendant de longues années par le célèbre J. Edgar Hoover (« Voilà l’avantage des États qui perdurent, me suis-je dit, les archives de leurs services secrets sont certainement encore plus fournies que les kilomètres de dossiers – ce qui n’est déjà pas mal – de la Sécurité d’État, qui n’a disposé que de quarante ans pour donner libre cours à sa paranoïa »). Mais, il y a plus grave encore, en matière d’ « innocence » américaine : des agents de la CIA à la retraite racontant à la télévision que leur organisation est responsable de l’assassinat de vingt mille Vietnamiens et de tant d’autres opposés à leur politique. Tous ces citoyens d’une grande démocratie innocentés au nom de quoi ? D’une religion qui absout leurs crimes ? (Wolf évoque notamment un prêtre « gravement paranoïaque à qui l’on permet de se déchaîner en public au micro une fois par semaine »)

C’est un siècle entier que Wolf revisite : un siècle où des hommes et des femmes s’engagèrent en faveur de la Révolution, et contre Hitler et les riches entrepreneurs qui le soutinrent (sans doute est-ce de ce côté-là qu’est la véritable culpabilité allemande, vite gommée au nom des intérêts supérieurs du capitalisme après-guerre – ce que suggère Wolf). Elle retrouve les traces de quelques-uns dans une librairie d’occasion de Los Angeles : ce sont des auteurs de l’émigration allemande, le plus fameux étant Thomas Mann bien sûr, mais combien sont-ils dont les noms et les livres ont été oubliés ou détruits ? Christa Wolf en nomme quelques-uns, s’approprie leurs œuvres qu’elle ramène avec elle en Allemagne, fidèle à l’ancien rêve qui les a habités, à l’histoire dont ils ont été les acteurs ou les témoins. Ce sont sans doute eux les vrais anges de ce livre : tirés de l’oubli, ils offrent une perspective nouvelle sur cette Allemagne communiste à laquelle Wolf, jusqu’à la fin de sa vie, resta attachée, parce que ceux qui s’étaient battus pour sa fondation avaient rêvé un jour d’une « société à la mesure de l’homme », où « l’homme ne serait plus un loup pour l’homme ».

Article paru dans la Quinzaine littéraire du 15 septembre 2012.

Lire des extraits du livre dans la même rubrique

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Les traducteurs de Christa Wolf, Renate et Alain Lance-Otterbein, viennent de recevoir le prix Eugen Helmlé pour l’ensemble de leurs travaux (voir ici).

© Laurent Margantin _ 4 février 2014

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