Éditions Œuvres ouvertes

Robert Walser : "Ecrire des lettres au monde entier. Au monde entier !"

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C’est un des auteurs cruciaux de langue allemande, avec Kafka (qui le lisait avec bonheur) : parmi les quelques livres qui ont compté pour moi, il y a Vie de poète, mais aussi le livre de Carl Selig, Promenade avec Robert Walser, où on le voit marcher des journées entières, s’arrêter dans des auberges, où l’on entend sa voix si singulière, un mélange de désespoir et de naïveté enfantine, soutenus par une ironie qui traverse toute son écriture.

Or un volume important, essentiel pour comprendre l’écriture de Walser paraît en novembre aux éditions Zoé : sur les 750 lettres retrouvées de Robert Walser, 266 traduites en français par Marion Graf, traductrice connue et reconnue de l’écrivain suisse. A les lire, on comprend qu’elles sont inséparables de l’oeuvre, qu’elles font même partie de l’oeuvre, comme le défend magistralement Peter Utz dans sa préface. Les correspondantes de Walser sont des femmes (comme pour Kafka à la même époque !), et leur écrire dans la distance, c’est écrire véritablement, écrire encore et faire oeuvre, comme avec ces proses que Walser écrivaient quotidiennement pour des journaux. Le Robert Walser épistolier, c’est aussi le feuilletoniste, celui qui cherche une forme (une force !) d’écriture débarrassée de tous les codes et les formats qui se sont déjà mis en place à son époque (le sacro-saint roman ! dont des pelletées sont déjà oubliés à peine parus). Walser, c’est un mouvement constant, en vue du plus lointain, dans la marche comme sur la page, et ces lettres participent de cette vie de poète célébrée autant dans ses commencements idylliques que dans son désastre final.

Alors, pas de surprise véritable en lisant la première lettre de cette correspondance : Walser, tout jeune homme, s’y adresse au rédacteur en chef d’une revue, "La Voix ouvrière", à la recherche d’un poste, et évoque un emploi dont il "aspire à sortir" (et Kafka n’est encore pas loin lorsqu’on lit qu’il s’agit d’un emploi dans une maison d’assurances !). Le mouvement de Walser qui fut le sien toute sa vie durant est déjà là : aspiration à sortir, à échapper d’une situation familiale, ou sociale, ou intellectuelle trop étroite, trop bornée. L’oeuvre s’enclenche là, dans cette volonté d’échapper, et les lettres, dès la première, comme les proses écrites en même temps (et pour certaines à partir des lettres), nous disent cela. Au nom d’une écriture plus vaste, voire même impersonnelle : c’est "écrire des lettres au monde entier qu’il faut".

Je reviendrai sur cette correspondance dans les prochaines semaines, je donnerai ici quelques extraits au fur et à mesure de la lecture (commencée tout juste hier). En attendant, je rassemble les quelques textes de/sur Robert Walser dans la bibliothèque allemande, soit :

Robert Walser ou la détresse du lion (texte paru dans la Quinzaine littéraire, troisième texte mis en ligne sur Oeuvres ouvertes)

Au bureau, Robert Walser : cet obscur objet du désir, par Samuel Dixneuf

On était devenu un morceau de printemps (extrait des Enfants Tanner, traduction LM)

 

Robert Walser | Lettre à Robert Seidel, Zürich, le 3 mars 1897


Monsieur et très honoré !

Auriez-vous peut-être, dans votre bureau, besoin d’un scribe ou de quelque chose d’équivalent ? Si oui, j’aimerais par la présente vous proposer mes services très dévoués et si vous voulez bien faire usage de ma proposition, je considérerai cela comme une chance et j’en serai reconnaissant. J’ai dix-neuf ans, j’ai fait un apprentissage de commerce et j’ai travaillé dans diverses maisons, ainsi que vous pouvez le lire dans les certificats ci-joints. Je travaille aussi en ce moment pour une maison d’assurances, mais cela ne me plaît pas, j’aspire à en sortir. Comprenez-vous, ce travail ne m’intéresse pas, tout me laisse froid ; je ne sais pas du tout pourquoi je travaille, mais j’entrevois assez nettement que je suis peu utile, terriblement peu utile. Cependant, je pense que si je travaillais chez vous, pour infime que soit la chose, je saurais qu’elle a de la valeur et du mérite. Bref, je n’aimerais que trop servir un parti auquel tout mon coeur appartient ; et je pourrais très certainement mériter votre satisfaction par mon zèle et mon assiduité. Je n’ai pas de grandes exigences et je sais deux langues étrangères. L’une assez parfaitement, l’autre correctement.

Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de ma parfaite considération.

Votre dévoué Robert Walser

© Laurent Margantin _ 27 septembre 2012

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