Oeuvres Ouvertes

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La vie sur nos toits

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Voilà longtemps que nous vivons sur nos toits. Nos maisons n’ont qu’un seul étage, mais elles sont trop sombres, trop fermées, alors, dès que nous pouvons – à peine levés – nous montons sur nos toits et y passons le plus de temps possible. Là-haut, nous passons des heures en famille, ou bien seuls, peu importe ; ce qu’il nous faut, c’est le ciel, et surtout l’aube et le crépuscule. Nous avons besoin du grand air toute la journée, même si nous vivons au milieu de la ville, et qu’à quelques dizaine des mètres de chez nous passent tant de voitures sur le boulevard. Contre le mur de nos maisons, il y a une échelle, et, que nous soyons jeunes ou vieux, nous montons avec aisance sur notre toit, habitués depuis l’enfance à y grimper en courant, pressés de rejoindre ces espèces de terrasses que nous y avons aménagées, même si le mobilier qui s’y trouve se limite ordinairement à quelques chaises et à une petite table où poser un cendrier. Certes, il peut faire très chaud sur nos toits, mais nous supportons facilement la chaleur grâce au vent fort qui souffle souvent là-haut, et surtout parce qu’il nous est tout simplement devenu impossible de passer nos journées ailleurs qu’ici. Aussi, nos enfants ne nous quittent jamais, et passent avec nous leur vie sur nos toits, élevés qu’ils ont été à vivre dans un contact permanent avec le ciel, le soleil et le vent. Certains ont bien essayé de partir, mais après quelques journées passées à l’intérieur, ils sont toujours revenus. Il nous arrive également d’accueillir nos voisins sur notre toit. Mais la plupart d’entre eux préfèrent rester sur le leur, car ils sont habitués depuis toujours à leur toit et préfèrent y rester. Nous nous saluons le matin lorsque nous montons sur nos toits (notre maison se trouve au milieu d’un quartier populaire où chacun cependant possède sa petite maison à lui), et puis chacun reste sur son toit à fumer, à tricoter, et surtout à regarder les nuages au-dessus de lui et les jeux de lumière dont ils sont les grands organisateurs. En écrivant ce dernier mot, je me rends bien compte qu’on me prendra pour une personne naïve et ignorante des vérités de la science, mais comment, lorsqu’on vit sur nos toits, ne pas croire que les nuages sont les maîtres du ciel, et que nous ne sommes que les modestes spectateurs de leurs œuvres ? Pendant que nos enfants jouent, nous ne perdons pas une minute de ce spectacle quotidien et peut-être éternel (en tout cas c’est comme cela que nous l’envisageons), il nous arrive même d’applaudir certaines aubes et certains crépuscules (et nous ne sommes pas les seuls dans le quartier). Bien sûr, il nous arrive aussi de prendre des photos, mais c’est plutôt rare. Qu’en ferions-nous ? Nos vies sont complètement différentes sur nos toits, nous en sommes bien conscients. A vrai dire, nous ne savons pas exactement en quoi, car nous avons toujours vécu là-haut. Bien sûr, nous aimerions y passer également nos nuits, mais ce n’est pas autorisé par la mairie (nous avons fait la demande). Les nuits étoilées sont également magnifiques, vous le savez. Il nous faut bien redescendre, mais c’est toujours avec regret, et poussés par des besoins naturels dont nous aimerions nous libérer. Chaque matin, remonter sur nos toits est le plus grand bonheur que nous connaissons. Peut-être est-ce ce qui fait de nous des hommes (et j’ignore comment les autres hommes peuvent être de vrais hommes sans vivre sur leurs toits). Je me pose cette question, sachant bien qu’elle est au fond sans importance. Nous ne pouvons pas vivre autrement, c’est tout. Avons-nous essayé ? A vrai dire, jamais. Mais il suffit de voir la tête des passants dans la rue qui n’ont jamais fait l’expérience de la vie sur les toits pour penser que notre vie est meilleure que la leur. Nous les invitons d’ailleurs souvent à monter jeter un coup d’œil, ce que font certains. Ainsi Jim est-il resté chez nous, et n’est jamais reparti. Il a quatre-vingts ans à présent, et commence à avoir du mal à monter et descendre de l’échelle, mais nous l’aidons. Sans doute mourra-t-il sur notre toit, c’est ce que nous espérons. Car c’est ainsi que meurent la plupart des gens du quartier, les yeux ouverts tournés vers le ciel.

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© Laurent Margantin _ 3 octobre 2012

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