Dédale en Sicile (par Denis Boyer)

"Vous devez savoir que je n’ai plus de postérité. Cela suffit à châtier mes crimes. Cela devrait aussi suffire à votre maître que je ne crains plus. "

Le soir, il se jetait éperdument à travers landes. Pieds nus, il rejoignait le rivage et restait hébété à contempler la mer. L’inexorable engloutissement du soleil par celle-ci lui paraissait chaque fois comme l’hiérophanie redoutée des premiers hommes. Sa propre condition lui était ainsi renvoyée, et durant les minutes qui précédaient la disparition totale du disque rouge, son souffle se faisait plus court, contraint par sa conception inconsciente de la noyade. Aussi bien, c’était son idée fixe ces jours-ci, un manque, terrible, qui poussait plus loin en lui le peu d’air qu’il parvenait à saisir, et dans sa détresse il ne pouvait se comparer qu’à l’homme dont les poumons s’emplissent lentement de liquide. N’étaient la douleur et l’affolement, il ne devait pas se trouver dans l’erreur, tant sa gorge et sa poitrine se serraient. Cette absence qu’il savait permanente n’était pas étrangère à ses singulières escapades. Les pieds meurtris, il rentrait sans un mot, griffé au surplus par les branches des genêts qu’il ne discernait plus une fois le sombre tombé.

La plus belle des vagues avait fini de passer lorsque ce soir-là il décida de quitter le rivage, plus tôt, oubliant volontairement le spectacle à venir de la marée descendante. Il avait enfin compris qu’en se fuyant il venait ici pour mieux se retrouver. C’était trop pour un seul homme la nuit. Profitant de ce que celle-ci fût claire, il courut, et ses pieds en dépit de leur tolérance chaque fois plus élevée au ravissement des branches jaunies, se trouvèrent vite en sang. Les grains de sable, comme autant de petits dards, le tourmentaient davantage et la brûlure, faute de l’arrêter, ajoutait à sa torpeur en faisant tournoyer son esprit, « prêt à rejoindre les étoiles » pensait-il. C’était à vrai dire comme une de ces danses indiennes des légendes où l’homme à force de piétiner en rythme autour du feu finit par s’élever vers le firmament.
On le trouva chantonnant, à genoux, les mains posées sur ses cuisses, et c’est dans cette position qu’il avait dû passer la plus grande partie de la nuit car lorsque l’homme l’invita à se lever, il tenta de s’exécuter machinalement mais retomba vite après avoir chancelé sur ses jambes ankylosées.

« Il est clair que vous ne m’attendiez pas.
- Je n’attends plus personne.
- Il est clair également que vous avez trop attendu.
- Je suis désormais privé de ma postérité. L’attente m’est impossible. Vous ne comprenez pas.
- Je cherche un homme.
- C’est une sorte d’attente, vous êtes plus avancé que moi. »

L’homme, qui s’était accroupi pour tenir son regard face au sien, se releva lentement, peut-être pour montrer la supériorité de son corps qui n’était rompu qu’à des épreuves mesurées.

« Permettez-moi d’insister, je cherche un homme, un homme qui a disparu dans la lumière, après avoir fui les couloirs de la nuit.
- Vous cherchez un homme éveillé, et je crois que je ne le serai jamais plus.
- Laissez-moi vous aider à vous relever. »

Ils marchèrent jusqu’au petit fleuve côtier qui presque partout se passe à gué, il y trempa ses pieds meurtris. L’autre, accroupi de nouveau, murmura cette fois, accordant son timbre au chant du vent qui ridait le murmure de l’onde.

« Je cherche un génie.
- C’est faux, il n’y a d’autre génie à trouver que celui qui est enfoui en nous. Rares sont ceux qui le voient. Les plus chanceux l’entraperçoivent si brièvement que le souvenir qu’ils en gardent n’a pas plus d’épaisseur qu’un songe. On ne peut partir à la recherche d’un génie, pas plus qu’on ne peut chercher l’amour.
- Vous aimez vous fermer. Moi je soutiens que le véritable génie inonde, qu’il n’est nulle écluse morale qui puisse le contenir, aussi fortes soient les digues qu’il ait bâties en contrefort. Je sais reconnaître la lumière. Et c’est après elle que l’on m’a dépêché. Lorsqu’on trouve l’orient, on peut s’émerveiller chaque matin. Je sais où vous trouver. »

Ils se regardèrent longuement. Le visiteur s’éloigna et ses pas s’accordèrent admirablement au tracé qu’à nouveau le vent avait négocié avec le sable.

Resté seul à nouveau, il laissa son regard voguer sur ces lignes aux infinis détours qui n’étaient pas sans lui rappeler qu’il avait lui aussi, un jour, reflété l’inextricable. C’étaient des plis dont la souplesse le disputait aux vagues. Images arrêtées de celles-ci, les rides dans le sable offraient pour quelques heures l’aberration du mouvement figé. En certains endroits, l’air lancé en petits tourbillons avait donné aux amas de grains la façon d’une spirale, pourvoyant sous forme condensée l’un de ces modèles d’éternité qui surgissent de loin en loin.
Au pied d’un de ces monticules dont la conformation hélicoïdale troublait par sa perfection, une minuscule cavité laissait à peine le passage pour la fourmi qui s’approchait, traînant avec détermination un fil de varech fin comme un cheveu.

© Denis Boyer _ 10 octobre 2012


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