Un poète qui est également éditeur et peintre, entre autres cordes à son arc
(Note et versions françaises : Philippe Chéron)
Amoureux des livres au point de les fabriquer lui-même, Mario de Valle est plongé dans son aventure d’écriture du Livre : une Odyssée partagée par beaucoup d’autres, à l’issue fort improbable du fait de nos pauvres « paroles incertaines », mais qui vaut largement la peine d’être vécue. Mario del Valle n’a pas le moindre doute à ce sujet, car malgré tout « les mots sont des talismans qui agissent comme un aimant : / rendre corporel l’incorporel, dévoiler l’occulte. » (Trópico, XI).
De la sorte il fait la jonction entre « écrire, qui est un acte intellectuel, et fabriquer, qui est une action artisanale » en poursuivant une tradition très ancienne, comme l’a observé Octavio Paz. Tradition qui recoupe d’ailleurs l’injonction bien connue d’un Rimbaud : « la main à plume vaut la main à charrue ». Et Mario n’hésite pas à mettre les deux mains à la pâte : éditeur de Papeles Privados, il a publié de très beaux livres artisanaux de grands poètes mexicains, latino-américains et européens : Paz bien sûr, mais aussi, parmi les plus connus, Juan José Arreola, Jaime Sabines, Alvaro Mutis, René Char, Francis Thompson (lors de la présentation de A Corymbus for autumn, Arreola fit remarquer que « seul un poète pouvait préparer une édition aussi remarquable »).
Trazos de la serpiente (Traces du serpent) est probablement son meilleur recueil. Formé de quarante poèmes qui tournent obsessivement autour du drame du Mexique plongé dans les contradictions, les difficultés, les bouleversements, les comédies du pouvoir, il développe sinueusement l’image du serpent, qui renvoie évidemment aux symboles mêmes du Mexique : l’aigle qui tient le serpent dans son bec. Ce dernier représente fatalement la partie sournoise, corrompue, vile de la nation, qui empêche l’aigle de prendre son vol du nopal sur lequel il est posé. C’est un long cri d’angoisse du poète au chevet de son pays qui ne change pas malgré toutes les prouesses de ses héros au cours de son histoire. A l’heure d’une transition démocratique en train d’avorter (retour du parti officiel, le PRI, à la présidence de la République en 2012) sur toile de fond d’une violence inquiétante, on peut même avancer qu’il s’agit, hélas, d’un texte prophétique.
Né en 1945 à Xalapa, état du Veracruz, poète, éditeur, Mario del Valle est en outre traducteur, peintre, animateur culturel, excellent chef cuisinier qui a tenu son propre restaurant à Mexico pendant quelques années. Il poursuit infatigablement son œuvre poétique (les derniers en date sont encore inédits : Los oscuros mapas del amor, 2011, Lo que en verdad sucedió, 2012) et picturale.
Autoportrait de face, 2011
Je ne peux pas à l’aide d’un mot
A Darie Novaceanu
Je ne peux pas à l’aide d’un mot tranquille en finir avec le silence
ni demeurer au milieu de ce ramassis d’ombres avec un épi univoque.
Des cortèges de paillettes bleues se dilatent dans les plis de l’aurore
et protègent vaillamment, grâce à leurs tendres soliloques,
mes mains nues.
Je ne veux pas par des déplacements colériques
de terre fumante et de vermoulure
vivre la saison d’un seul soleil.
Je ne peux pas, ni de près ni de loin.
Je plane dans les éventails désarmés,
mais mes idées, rivées au sol, ne peuvent pas grand-chose.
Je m’entoure de promenades et d’eau-de-vie
et la stupeur ne décline pas.
Le rongeur du matin consolide d’autres aurores.
Je ne peux pas en finir avec les mots,
défilés qui s’accoudent dans mes mains.
Un autre je, différent de moi, plus proche, m’en empêche.
Je ne peux pas à l’aide d’un mot taciturne
ranimer la cendre et commencer de nouveau.
Le reste, les rêves
Le signe, la prostration, les désirs ultimes,
en quoi me concernent-ils, insuffisant dans la certitude,
irréel par dessein des choses,
naturellement disproportionné ?
En quoi me concernent-ils, mirador de néants,
porte-voix de vides ?
En quoi me concernent-ils,
mon humaine misère,
moi qui mange le pain non partagé et que j’aime ?
Il n’y a rien à dire,
et c’est égal de perdre ou de gagner.
Le symbole, le vol, la colère,
le secret et le probable,
en quoi me concernent-ils,
insolent,
si je suis parole incertaine,
à peine rafale ?
(De Del río de la memoria [Du fleuve de la mémoire], 1980)
Chat perdu, collage 2006
TRACES DU SERPENT
(Fragments)
I
Le serpent trace l’empreinte des temps.
Maillon de pierre et d’eau,
histoire plurielle :
moi et mes autres moi.
Ceux qui silencieusement passent
et laissent quelque chose,
auteurs anonymes de prouesses éternelles.
Dans la gueule du serpent
la splendeur du soleil ou de la mort.
Maîtres cachés dans la jungle
les dieux de bâton de rose
et les maîtres de l’acier entre les rugissements du puma.
Tout se conjugue et s’unit,
les voix d’aujourd’hui et les voix du passé :
la matière de l’homme,
l’ami ami, l’ami ennemi,
l’oublié qui se remettra à parler.
J’aime. J’aime le tzentzontle [1],
généalogique recoin du rêve.
Le serpent trace
le chemin de la nuit des hommes qui passent,
le chemin du jour des hommes qui restent.
Toi, feu, dévore,
toi, navire, découvre,
toi, saint, bénis,
exploit des rencontres, écoute-moi.
II
Nous avons essayé de changer le pays.
De le placer dans les vitraux du rêveur.
Ce pays tordu dans les convulsions
depuis des centaines d’années.
Nos têtes et nos souffles
ont essayé de transformer le pays.
Nous maintenons les lampes allumées
et nous jouons de la flûte sur la place publique.
Nous avons la volonté de la vigilance
et la mémoire ne perd pas ses trésors de douleur.
Terribles nous semblent les nouvelles
de ceux qui avaient les yeux ouverts
les mains ouvertes, ouverts leurs cœurs.
Ceux qui luttaient et gagnaient
et mourraient.
Pourfendeurs de moelles du temps.
Nous rêvons du pays dans la création
d’une grande écriture.
Mais il fallut se battre.
Il y eut des fins de règnes suivies d’autres règnes.
Et dans la vie : la mort.
Un long cordeau nous attacha
aux présences agrestes,
aux landes désolées,
à la tentative de changer le pays.
III
Le vent ciselait sur la fleur
ses lointaines musiques de rite et d’algèbre.
Mais il y avait la peur aiguisée
et le tout uni par une corde conjuratoire.
Dans le temple, de grises tuniques officiaient
la chute insolente.
Elles regardaient l’infinité des grands cycles
à travers un sens pluriel d’intentions.
C’étaient les heures destinées à transformer
ces creux des jours qui passent le visage en coin,
avec le piège des puits.
Nous espérions interpréter le pays.
Une culture de grandes ascensions.
Des époques où les marges du temps
et l’écoulement des âges
feraient trembler l’incorruptible étendue de l’air.
Essayer la magie du feu
depuis la stupeur obscure.
Offrir à l’idole
des jeunes agenouillés portant des colliers de lumières.
Et au-delà de la pierre,
au-delà de l’âge poreux,
changer le pays,
cette étoile ternie
qui attend les mains qui la lustreront,
les cœurs altiers pour la traduction du mythe.
[…]
XVI
Témoins des larmes, mes racines et la nuit.
Aux cieux de mon immense verre
est parvenu le sang d’une grande bataille.
On ignore le nombre de morts.
Mais ils gémissent comme des fantômes autour de moi,
et tout en gesticulant l’insomniaque capitaine
vocifère, supplie et prie par moments
en sa nuit triste.
Les autres capitaines sont également blessés.
Et les prisonniers :
des têtes sans corps,
et en-dessous, pendus aux arbres, des mains et des jambes,
des morceaux d’hommes qui furent.
Mon tronc recueille les sanglots de la défaite,
la plainte des cœurs,
des ventres amers et dévorés.
Le sang doré teinte mes feuilles tremblantes.
Deux éclairs sont les yeux du blessé
qui marchera sans embaumer ses morts.
A mes branches il a accroché le plastron et planté l’épée ébréchée.
Le dieu au visage bleu rit :
il présage de nouvelles défaites pour sa faim géologique.
[…]
XXV
C’est un piège.
Tous les jours
tous les matins de tous les jours
tous les après-midi
dans le spectacle de la soumission et l’abandon.
C’est franchement de la mauvaise volonté.
C’est un piège.
Je ne m’y résigne pas.
Je vois la terre comme si elle avait reçu
les notes d’une guitare noyée.
Je suis une statue
et une vieille photographie aux yeux mélancoliques
debout ou assis entre les morts
avec ma large moustache en crocs.
Mon armée résiste encore.
Des paysans en haillons, aux mains noires,
en quête d’espérance la nuit durant,
chaque nuit autour du feu dans les montagnes
chantant l’espérance.
Je n’invente pas l’épi.
Nous n’avons pas, morts ou vifs, d’autre soutien
que la bonne terre et le rêve de la pluie.
Beaucoup de temps a passé.
Il n’y a pas de jardins ici, que des sillons et des pierres.
Ici on parle en un murmure épuisé.
Comme un métal sans écho.
Je monte à cheval : mélange d’andalou et de charro.
Mon emblème est la résurrection et la colère du feu
même si je galope dans les couloirs du temps
entre les discours d’amphithéâtre et les palais en pierres de taille.
[…]
XXVII
Je passe
et je regarde ma maison deux fois construite
et deux fois détruite.
Une époque de pierres assemblées et de glaise.
Et celle-ci de verre et de fer.
Instable comme l’autre.
Je passe
et je glisse mes yeux sur les rampes
fausses des rues
où dorment ivrognes et clochards.
L’éternité danse comme un rêve qui consume
le peu de lumière des tunnels.
Il pleut sur les maisons.
Il pleut sur les maisons d’une manière obstinée
et sur les tours blessées
et sur la chaux lentement.
Il pleut sur les pensées,
matière diffuse, son eau obscure.
Je marche
et mes rêves vont à l’égout
avec un bruit d’os rouillés.
Errer dans les rues est une affaire de saints,
aller comme rien,
ne parler de rien.
Marcher dans les rues est une affaire double :
ne rien regarder et ne jamais être regardé.
Je regarde ma maison deux fois construite
et autant de fois détruite.
Les dents de l’histoire
mordent les fatigués d’attendre
et sa morsure n’est pas moins féroce que cette
pluie obscure qui tombe ici.
Je vois d’autres visages ayant mon même visage.
Je touche d’autres mains et d’autres corps avec mon propre corps.
J’ai senti le frémissement
et l’indifférence de tous et de personne.
Et les sanglots au départ d’un train.
Présences et absences,
sans porte d’entrée ni de gare.
Comment vont nous traiter les années à venir ?
Comment les attendre avec cette mort molle
qui frappe aux portes ?
Je passe
et je regarde ma maison deux fois construite
et deux fois détruite.
Cette pluie obscure tombe sur les cimetières.
XXVIII
Changer le pays.
Lui donner sa tempête et son lendemain,
puis, assis sur la chaise du temps,
le relâcher de l’histoire au crépuscule.
Edifier des maisons.
Edifier des villes de maisons.
Nous planterons la semence du jeu des enfants
et la racine de l’arbre.
Edifier des maisons exigeantes et non des masures.
Constructeurs de mondes dans les murs,
créateurs de musique dans les pierres,
architectes pour la gloire des sables,
nous vous demandons d’attacher les pierres des pluies
que le serpent a marquées, pour le passage des hommes.
Ce sont des bijoux pour nos femmes.
Des piédestaux de Dieu dans les déserts.
Edifier des maisons.
Extraire de l’alchimie les secrets de l’air plombé,
construire des promontoires aux fenêtres binaires,
créer des cercles concentriques avec les bords du rêve
et des hémicycles ruraux dans les déserts.
Assembler des échelons et des vannes.
Edifier des places.
Etayer des rêves en pierres de taille
sur des abîmes plus vertigineux que la mer,
et établir des portiques ouverts
pour consulter le témoignage de l’homme.
Constructeurs de pelles cosmiques.
Architectes de la bonne fermeture.
Créateurs de l’hospitalité
et de la prière sereine.
[…]
XL
Changer le pays.
Non pas ses rivières ni son ombre ni son ciel
ni ses fleurs secrètes.
Pas non plus son esprit
qui parle beaucoup de langues
et raconte beaucoup de prodiges.
Changer le pays.
Reconstruire ses immenses maillons persécutés.
Ce charretier saura conduire
les verts poulains illuminés.
Ce descendant, et celui-là et un autre encore,
sauront éviter l’ivraie dans le marécage
pour allumer les chandeliers du jour.
Ce messager,
porteur de nouvelles toujours bonnes,
nous ouvrira les portes de la nuit,
bergère des ombres,
et mettra en marche les douces hélices
des roses du rêve.
Changer le pays.
Revigorer cet air sale et flasque
avec l’élan de la volonté,
avec le désir de la flamme blessée.
Nous avons besoin de l’homme du coin,
pour lui donner son sceptre de monologues
afin d’amplifier son inspiration.
De celui qui joue de la flûte avec le mystère
du colibri.
De l’estampeur d’éventails.
Du plâtrier au moment de soulever les toits.
De celui qui taille par pur plaisir le bois rustique.
Du grand constructeur,
qui dispose les voûtes célestes sur les terrasses.
Changer le pays.
Les dalles du sud
et l’horizon du nord.
Unir les océans de l’est et de l’ouest.
Nous entendons beaucoup de voix.
Nous souffrons de beaucoup de peurs.
Mais nous avons alimenté le courage
et la nuit avec des chants.
Et par-delà les lunes et les mystères
nous avons ouvert les fenêtres
et déblayé les hauteurs.
Voilà la dimension de nos désirs :
nous avons dans le poing l’éclair
et dans le cœur, l’aube.
Quelle autre lumière éclaire mieux
que la nature de la terre ?
(Trazos de la serpiente, 1992)
La muse aux yeux noirs, 2010
Lumière de plomb
[…]
Tous les mots sont publics
comme tous les livres et tous les noms,
comme n’importe quel source à l’aube,
comme le puissant Hudson du poète du haut-parleur.
Tout ce qui est de la terre est à nous,
mais il est impossible d’en décrire la merveille,
mouvement qui n’a pas de fin.
Les mots touchent un fil fragile,
ils s’unissent avec l’écume,
ils sont le sel de la mer,
lumière de plomb,
hésitation et étonnement,
nostalgie d’une saison oblique.
Tous les mots sont publics.
Et tous les poèmes, de tous les poètes,
tous leurs vers,
leur splendeur en quête de vérité.
Un poème est un peuple.
Ce sont les mains et les yeux de l’homme.
Grandes idées et nouvelles révolutions.
Des lignes sur l’herbe et des pierres obscures.
Un code pour les mystères de l’âme
les mystères du corps.
Le poème est un mur de paroles.
Un acte plein d’aplomb,
l’orgueil avec lequel nous traversons la rue,
une lune aux bottines rouges.
Un poème est une histoire qui se rebelle :
il brûle comme un printemps dans le cœur.
Voix, places, anatomie
du cosmos, du rêve.
Un poème est un appel de tocsin
parce qu’il est fait de plomb,
d’air,
de rien.
Pour toute modification cliquez ici.
@
Un poète debout sur les pointes
contemple de la fenêtre
l’énigme de la mer.
La nuit dans son labyrinthe,
zodiaque de lèvres de plomb.
Les voici
un miroir qui annule un autre miroir,
un dédale,
une tête entre ses propres mains,
une scène de foire,
et le tourbillon de fumée de l’été
pour une alliance puissante.
@
Poème
irréductible
impossible à synthétiser
il captive les pensées
folles
la raison.
@
Je suis le médium qui te transporte ici.
Ma voix est de plomb et brûle.
Je suis un flux dans l’alphabet
de tes splendeurs et de tes peurs.
Ma voix parvient à ta langue secrète
à travers le météore et la fuite de l’acier.
Tu te demandes : comment ce chaînon
amoureux, syllabes d’une autre mémoire,
transporte-t-il mes paroles,
les met ici,
les noue avec mes liens,
les vante de ma fenêtre,
leur donne impatience et science,
temps et espace ?
[…]
Emily Dickinson,
la rumeur des mots ne suffit pas
ni le son du vent qui nous dit
que nous ne pouvons rien cacher.
Tout de ce que tu as dit a apporté mille sens
à la vie pressée.
Grâce à toi je vis orgueilleux.
Mon tribut est de te lire et savoir ce qu’est la solitude heureuse.
Ce que cachent ces vieux peupliers
que tu sais écouter et qui conservent tes paroles,
ce souffle suave, tiède et puissant qui émane
de tes vers, dépouillés de toute rhétorique
mais non de mystère.
Enveloppé dans mes paroles,
personne ne m’impose la haine ou le sanglot,
peut-être –
le deuil des feuilles immobiles
qui secrètent quelque amour rigide.
D’où nous sommes venus
ce n’est pas le feu qui régnait mais la pierre
et sur cette pierre sont gravées tes paroles :
sur l’âme – un petit banc
sur la mer – aucune ruine.
(De Los oscuros mapas del amor [Les cartes obscures de l’amour], inédit)
Au défunt automne
Tout me fait crier,
tout me fait mal.
Il me fait un mal en rut
ce ciel de plomb et d’argent
qui se déverse sur les anges
et les dures têtes des Pégases de pierre.
Ma muse chante déjà d’autres rêves.
Mon cœur baisse la voix parce qu’il se met à pleuvoir
et il ne veut pas réveiller ton geste tendre,
et le défunt automne se perd dans ta figure
de lézard qui mord le soleil
à pleines dents en faisant un bruit
de mâchoires triturant.
Je ne sors que de la poussière
de ma pauvre poche alors que je gratte
pour trouver l’or de l’après-midi
que j’ai gardé l’autre jour pour tes
yeux, pour t’enduire de l’étonnement de mes mains
dans le silence le plus pur.
Vois si je ne souffre pas comme un boxeur
frappé sur le ring
poids plume contre un géant
poids lourd. Une fois j’ai gagné,
t’en souviens-tu ?, et je t’ai offert
ma ceinture de fausses pierres
avec sa rosette de laiton poli.
C’est tout ce qui me reste, cette mémoire.
C’est ma chance. Si tu vas la jeter
à la poubelle, préviens-moi s’il te plait,
je garde les vieilles choses, les déchets,
ce que les gens frappent du pied dans la rue
qui passe gloutonne et indifférente.
La muse qui en savait trop, 2012
Quant à ma mort
Quant à ma mort ne t’en fais pas
car cadavre je me haïrais ;
tu m’as déjà tant donné que te demander
encore un service serait injuste. Ris de par le monde,
voilà quelle sera ma fête : ta joie précoce
et tonitruante, l’ivoire et l’été
de ta rose. Oui, je m’en vais en voyage,
que mes dettes demeurent comme un agenda
abîmé et que souffre de sa lèpre le sinistre démolisseur
de choses sacrées. Notre amour ?
Statuaire pour un cérémonial somptueux
et hospice de sphinx prenant un bain de soleil
au bord de la piscine aux gardénias. Quant à mes affaires, laisse-les
au vent, elles reviendront à leur point de départ,
à leurs scieries : marchandises en haillons.
Et des dames de maison à la beauté irrésistible
dormiront leurs nuits équestres
en chantant sur les toits de leur voix
provinciale de vieilles balades au milieu d’orchidées spectrales.
Tu embaumeras les dimanches et les cloches
et tes mains fleuries de cannelle
compteront, une à une, les fois où mon
cœur a reposé sur ton sein.
[De La lluvia que moja los sueños (La pluie qui mouille les rêves), inédit]
[1] Pierre volcanique



