Éditions Œuvres ouvertes

Gloire

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Une camionnette bleue. Oui, une simple camionnette bleue. De laquelle trois hommes déchargent un cercueil qu’ils laissent sur le trottoir de la rue de Vaugirard, à Paris, ce dimanche 25 novembre, à l’aube. La camionnette bleue redémarre et disparaît. Non loin de là, des hommes réunis clandestinement dans un petit bureau encombré par des piles de journaux. Ils ne sont pas au courant, pour le cercueil. Qui les aurait mis au courant, si tôt un dimanche matin ? Ce n’est encore dans aucun journal. Des gardes du corps en bas dans la rue, lunettes noires, oreillettes, muscles. Sur le visage de l’un des hommes qui pénètrent dans le bureau encombré par des piles de journaux, des traces de drap et d’oreiller, c’est ce que signalait le journal du 19 novembre. Dans cette affaire tout est clandestin : le cercueil sur le trottoir de la rue de Vaugirard, la réunion à quelques rues, le protocole, le plan d’action. Que prépare-t-on ? Une manifestation, un putsch, une déclaration ? Depuis un appartement de l’immeuble d’en face, difficile de savoir. Un homme à la fenêtre bouge les bras, la bouche grande ouverte, on dirait qu’il chante. Et en effet, grâce au micro surpuissant dirigé vers la fenêtre d’en face, on entend ces paroles chantées par l’homme, un vieux borgne, plutôt habitué aux chants militaires : Une flamme sacrée monte du sol natal… Les autres hommes bondissent de leur chaise, l’air effrayé, sommant le vieux borgne d’arrêter de chanter, ce qui fait rire ce dernier aux éclats (nous avons l’enregistrement).
Mais revenons à la camionnette bleue. Une bien étrange histoire, un drôle de parcours. Partie tard dans la nuit du petit cimetière de l’île d’Y (nous ne pouvons pas en dire plus, on nous collerait un procès sur le dos), elle transportait un cercueil préalablement exhumé à coups de barre à mine, racontera un témoin (impossible de dévoiler ici son nom). La fine équipe – on parle d’une demi-douzaine de personnes – se serait arrêtée à l’hôtel des voyageurs pour y sabrer le champagne. Ensuite, la camionnette bleue aurait parcouru plusieurs centaines de kilomètres avant d’arriver à Paris, et pour honorer la glorieuse dépouille (jamais identifiée), on lui aurait fait descendre les Champs-Elysées, comme en 1919 (c’est ce qu’aurait déclaré un membre de l’équipe devant la caméra, mais caché derrière un paravent). Pendant tout le chemin, rapporte également ce dernier, on aurait chanté à tue-tête la célèbre chanson, vous savez, celle qui commence par … (Détail qui a son importance quand on connaît la suite de l’histoire rocambolesque.) « Enfin », avant de déposer le cercueil dans la rue de Vaugirard ce dimanche 25 novembre à l’aube, Michel Dumas (mais est-ce son vrai nom ?), engagé en sa qualité de marbrier funéraire, reconnaît avoir eu le temps de graver ses initiales sur celui-ci.
A une centaine de mètres de la dépouille abandonnée, un homme d’une cinquantaine d’années aux yeux hilares entre dans le petit bureau encombré par des piles de journaux. Il porte un sac rempli de pains au chocolat (ce qu’on me confirme dans mon oreillette) qu’il distribue aux quatre hommes (oui, ils sont bien quatre) déjà présents dans la pièce, et qui, visiblement, l’attendaient. L’auteur de ce texte, également présent (ils sont donc cinq en fait), apparaît à la fenêtre, sans pain au chocolat. Pendant quelques secondes, il est tourné vers la fenêtre à laquelle nous sommes postés dans l’immeuble en face, comme s’il n’ignorait rien de notre mission. Les agitateurs auraient-ils une taupe dans nos services, et si oui, ne s’agirait-il pas de l’auteur de ce texte en personne ? J’observe la scène à la jumelle, caché derrière les rideaux, et me pose des questions quant à la véritable nature de cet individu. Ce n’est guère agréable de se sentir observés lorsqu’on est soi-même en train d’observer.
Enfin les choses sérieuses commencent dans le bureau. Les pains au chocolat dévorés avec avidité par les quatre hommes dont nous n’avons pu jusqu’à présent identifier que le vieux borgne et l’homme d’une cinquantaine d’années aux yeux hilares, un cinquième homme entre avec à la main un porte-documents. Il en extrait précautionneusement quelques feuillets jaunis qu’il étale sur la table autour de laquelle se regroupent les quatre hommes. Puis il sort sans dire un mot. A la vue de ces feuillets, le vieux borgne se remet à chanter ! Si fort que nous n’avons même pas besoin de notre micro surpuissant pour entendre les paroles de la chanson, qui nous rappellent bien quelque chose, sans que nous sachions quoi exactement. Mais à peine le vieux borgne a-t-il prononcé les mots Devant toi le sauveur de la France que les trois autres hommes, visiblement horrifiés, se précipitent vers lui pour le faire taire. C’est alors que je reconnais un troisième homme, un grand patron dont je ne peux évidemment donner l’identité, qui brandit les feuillets et invite les autres à s’asseoir à table. Muni d’une paire de ciseaux, il découpe alors les feuillets en petits morceaux, les répartit sur la table devant ses comparses qui, comme s’il s’agissait d’un puzzle, en assemblent quelques-uns. Huit mains courent sur la table, prenant, reprenant les bouts de papier, les assemblant de manière diverse, scène étonnante qui dure une bonne heure parce que les quatre hommes – mais où est passé l’auteur ? – se disputent parfois, en désaccord sur l’emplacement de tel ou tel bout de papier. Plusieurs morceaux sont même jetés à la corbeille, jusqu’à ce qu’enfin le texte paraisse convenir à tous. Les quatre hommes se lèvent alors et commencent à chanter. Nous entendons ce couplet : Quand ta voix nous répète / Afin de nous unir : Français levons la tête, / Regardons l’avenir ! Nous, brandissant la toile / Du drapeau immortel, / Dans l’or de tes étoiles, / Nous voyons luire un ciel. Puis le grand patron ferme la fenêtre, et nous n’entendons plus rien.
Ce qui suit cette dernière scène du bureau est tellement inattendu ! Une fois qu’ils ont fini de chanter, les quatre hommes – dont le quatrième n’a jamais été identifié, mais nous le soupçonnons d’avoir participé à l’équipée de la camionnette bleue –, les quatre hommes se précipitent vers la porte, descendent les escaliers à toute vitesse, et, une fois dehors, se mettent à remonter la rue de Vaugirard en courant (nous les filons le plus discrètement possible, tout en alertant nos supérieurs). Arrivés au cercueil, ils se mettent au garde-à-vous et recommencent à chanter, attirant autour d’eux des premiers badauds. Puis ils soulèvent le cercueil, suivis par la foule qui s’est formée, et se dirigent de nouveau en courant vers la rue Soufflot… C’est à cet instant que nous recevons l’ordre de cesser notre mission de surveillance, et nous pouvons alors simplement profiter du spectacle de ces hommes qui chantent en portant le cercueil devenu soudain si léger.

Première mise en ligne le 28 novembre 2012

© Laurent Margantin _ 21 juin 2015

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