Éditions Œuvres ouvertes

Rétrospective au château

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Le 27 janvier 1983 au matin, on m’appelle d’urgence alors que je suis encore chez moi : un forcené qui prétend être Louis de Funès aurait placé une importante quantité d’explosifs dans son château de Clermont et serait également en possession de détonateurs. Il est très agité et menace de tout faire sauter. J’envoie aussitôt plusieurs unités en renfort et arrive sur les lieux une demi-heure plus tard en hélicoptère. Un périmètre de sécurité de cinq kilomètres autour de la propriété est mis en place. Nous sommes une cinquantaine d’hommes face au château qui, j’en ai eu confirmation pendant le vol, est bien la demeure principale de l’acteur. Sur la façade ont été tracées les quatre lettres BOMB à la peinture noire, et dans la cour un grand écran a été installé où défilent des images des films les plus célèbres de Louis de Funès, qui fait d’ailleurs son apparition sur une scène placée devant le grand écran. Il est très maigre et pâle, semble vêtu d’une simple chemise de nuit, court d’un bout à l’autre de la scène en parlant dans un micro qu’il tient dans sa main droite, micro qui n’est pas allumé. D’immenses enceintes encadrent la scène, produisant un bourdonnement désagréable. Un autre homme apparaît, prend le micro de Louis de Funès (mais s’agit-il réellement de lui ?), et l’allume avant de lui redonner. Je peux identifier cet individu à l’aide de mes jumelles : pas de doute possible vu la mine ahurie, c’est Paul Préboist.
Pour ne pas effrayer le forcené, nous nous tenons à distance, dans l’allée principale du château, derrière les différents véhicules de la gendarmerie. Nous avons en effet remarqué que l’homme, dans son autre main, tient un appareil qui pourrait être une télécommande pouvant servir soit à déclencher les détonateurs, soit à faire surgir les images, à cet instant précis extraites de la série des Gendarmes, ce qui amuse évidemment ma compagnie présente sur les lieux. Pendant que l’homme sur scène qui prétend être Louis de Funès semble s’affairer à préparer je ne sais quel spectacle, un de mes hommes me transmet le dossier médical du célèbre acteur. J’y trouve, daté du 16 décembre de l’année qui précède, un rapport psychiatrique tout à fait alarmant : le patient présenterait des troubles mentaux gravissimes qui seraient la conséquence d’incidents cardiaques survenus pendant les dix années qui ont précédé. Suivi par le même médecin sur chaque tournage de ses derniers films, il a fini par développer un délire paranoïaque qui, dixit l’expert qui a rédigé le rapport, peut avoir une issue compliquée pour le patient (je cite le rapport). Lisant cela, j’ignore encore que le médecin en question a été torturé pendant plusieurs jours dans les caves du château, puis son corps découpé en morceaux à l’aide d’une hache (observant avec mes jumelles l’acteur qui court toujours sur la scène, je ne décèle rien de suspect, aucune tache de sang sur sa chemise de nuit ni sur ses mains).
C’est alors que débute le numéro préparé et mis en place par celui qui se révèlera bien être Louis de Funès : un rire, un rire énorme et augmentant à chaque seconde en volume et en intensité emplit tout à coup la cour du château, rire dont l’écho se propage et se démultiplie à une vitesse folle, nous assourdissant totalement. Submergé par le rire de l’acteur qui tient désormais le micro de ses deux mains tout en restant immobile au milieu de la scène, je suis dans l’incapacité de donner un seul ordre à mes hommes : les mots que je prononce sont désormais inaudibles, et personne autour de moi ne semble prêter attention à ce que je pourrais dire. Ecrasés par le rire, plusieurs d’entre nous s’agenouillent, les mains pressés sur les oreilles. Certains aimeraient fuir, échapper à ce vacarme insupportable, mais faute d’un ordre de repli, je vois plusieurs de mes hommes grimaçant supporter une douleur à chaque instant plus intolérable. L’un d’entre eux s’approche de moi avec un papier sur lequel je peux lire les mots suivants : devons-nous l’abattre ? Ce à quoi je réponds par un geste négatif et réprobateur : comment pourrions-nous éliminer le plus grand acteur français, qui plus est vieux et malade ? Et comment justifier après coup cette décision ? Simplement parce qu’il s’était mis à rire ? Pendant de longues minutes, nous restons prostrés à une cinquantaine de mètres des enceintes desquelles s’échappe un rire toujours plus puissant, toujours plus écrasant. Sur l’écran défilent des scènes de Rabbi Jacob, puis de La Folie des grandeurs et de nombreux autres films, à une vitesse vertigineuse. Pour moi-même, puisque personne n’entend, je murmure alors ces mots : la méchanceté française. Mots qui me surprennent moi-même, et que je ne peux m’expliquer.
Qui d’entre nous s’est effondré le premier sous le poids énorme de ce rire ? Qui a fui le premier en courant, de crainte de perdre la raison s’il restait plus longtemps sous l’emprise du rire de Louis de Funès ? J’aimerais pouvoir raconter la suite des événements dramatiques de cette journée. Mais en vérité, voilà longtemps que nous ne sommes plus là pour évoquer cette scène d’une violence inouïe.

© Laurent Margantin _ 16 décembre 2012

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