Oeuvres Ouvertes

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Nuit de Sindelfingen (6)

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Tu étais entré un jour d’octobre ou de novembre à l’usine, tu écris aujourd’hui ces lignes à quinze ans de distance, en un autre hiver, loin, bien loin de cette nuit, tu rassembles de minces éléments, visions éparses, émotions enfouies mais qui ne demandent qu’à ressurgir, sons lointains, et puis ces odeurs diverses et complexes de l’usine, odeurs de métal bien sûr, mais aussi du cuir des sièges, odeurs d’huile et de produits d’entretien, odeurs de sueur humaine, odeurs du béton des bâtiments, odeurs de la tôle, odeurs du bus, et combien d’odeurs inconnues,
tu rassembles de pauvres indices de ce monde disparu, pour toi sans doute à jamais disparu, car il est peu probable que tu retournes un jour vivre à l’usine, même s’il est également vrai que tu ne l’as jamais vraiment quittée, qu’elle est là, en toi, dans une zone secrète de ta mémoire et même dans ta conscience éveillée lorsque tu vois des gens trimer sur des chantiers, soudain c’est Sindelfingen qui ressurgit, et toi dedans, rampant dans une de ses milliers de galeries humaines, pareils à tous ceux-là qui y sont restés et qui te hantent encore. Car on ne quitte pas l’usine comme ça.
Tu passas plusieurs semaines d’hiver dans ce grand bâtiment obscur, aux deuxième étage, seulement éclairé par des lumières électriques, toi et quelques autres aux chariots, et, de l’autre côté, les monteurs qui fabriquaient les sièges, les monteurs que tu ne connaissais pas encore, parfois le circuit cessait de fonctionner, les chariots ne venaient plus, tout s’interrompait, nos gestes s’arrêtaient, on allait voir les monteurs, tu faisais connaissance de certains d’entre eux que tu allais bientôt mieux connaître, dix, vingt, trente minutes passaient, parfois une heure, on se demandait ce qui se passait, pourquoi les chariots ne venaient plus, Dieter le contremaître passait, c’était un Allemand à la moustache et aux cheveux gris, la plupart des contremaîtres étaient des Allemands, Dieter était un homme souriant et qui mettait en confiance, on bavardait un instant avec lui dans ce curieux silence où les machines étaient immobiles et les hommes désoeuvrés, puis soudain tout repartait, on entendait des grincements, des claquements, des chocs, le travail reprenait, sans que les heures passent beaucoup plus vite.
Quelques jours avant Noël, alors que tu étais arrivé au bout de ton contrat de six semaines, tu es allé à l’administration, un bâtiment pas loin de celui où tu travaillais, personne dans les bureaux à part une femme à laquelle tu as demandé s’il était possible de prolonger, et elle de bonne humeur visiblement s’est tournée vers son calendrier de l’année suivante et t’a demandé combien de temps tu souhaitais travailler : six mois, lui as-tu alors répondu, sans croire qu’elle accepterait. Et tu es sorti du bureau avec à la main un petit papier insignifiant sur lequel était indiqué que ton contrat était prolongé de six mois, surpris d’avoir réussi ton coup, surpris de pouvoir rester plus longtemps dans la longue, la très longue nuit de Sindelfingen.

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© Laurent Margantin _ 21 décembre 2012

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