Éditions Œuvres ouvertes

Un conte de Noël

...

Le 10 décembre, comme chaque année à cette période, M. se sentit prisonnier d’une immense tristesse. Il savait exactement quelle en était la cause. Une semaine plus tard, le 17 décembre à 14 h 33, une caméra le filma à la poste de Saint Dié en train de retirer un paquet. L’auteur de ce texte put ensuite voir M. se refléter dans plusieurs vitrines du centre-ville au milieu des guirlandes et des sapins qui décoraient la plupart des boutiques. M. souriait avec son paquet sous le bras, et me fit même un clin d’œil. Arrivé chez lui, il déposa le paquet sur le lit de sa chambre et l’ouvrit à l’aide d’un cutter (la scène était facilement visible depuis la rue puisque l’appartement de M. est situé au rez de chaussée et que les rideaux de la fenêtre donnant sur la rue étaient ouverts). Mon personnage tira du paquet un casque bleu clair qui, de loin, ressemblait à un casque de moto, mais, en agrandissant plus tard l’image sur mon ordinateur (je filmais évidemment tout ce que faisait M. depuis le début de cette histoire), je pus constater que celui-ci ne recouvrait pas seulement le haut du crâne, mais également les yeux. Le 24 décembre en milieu d’après-midi, M. se rendit en voiture à l’aéroport de Strasbourg, où il accueillit un couple de personnes âgées qui, comme je l’appris plus tard dans le journal à la page des faits divers, étaient ses grands-parents maternels décédés une dizaine d’années plus tôt. Il les ramena à Saint Dié où ils passèrent le réveillon de Noël à la brasserie de la place Saint-Martin. Le 25 au matin – je m’étais finalement installé dans une chambre de l’hôtel situé à l’angle de la rue où habitait M., et observais tout ce qui se passait chez lui grâce une webcam que j’avais fixée et dissimulée dans une haie face à la fenêtre de la salle à manger -, le 25 au matin donc, je vis M. se disputer avec ses grands-parents alors qu’ils finissaient de prendre le petit-déjeuner : visiblement, ces derniers voulaient repartir, et M. faisait tout pour les convaincre de rester. C’est à ce moment précis du récit que je sentis la lourdeur du casque sur ma tête : j’essayais en vain de l’ôter. Au même moment, M. sortit en courant de l’appartement, et ferma la porte à clé. Je ne raconterai pas comment M. passa les derniers jours de l’année à s’occuper de ses grands-parents qu’il avait séquestrés chez lui, et qui, plusieurs fois, tentèrent de le ramener à la raison. C’est le 10 janvier de l’année suivante que j’appris la nouvelle dans le journal local : mon personnage avait été retrouvé mort dans son appartement, complètement déshydraté, mon casque sur la tête.

© Laurent Margantin _ 23 décembre 2012

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