Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

L’autobiographe

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L’autobiographe faisait le tri des documents qu’il avait dénichés sur M. Des textes divers copiés sur des blogs, des photos – juste quelques-unes – où l’on voyait M. de dos, ce qui ne lui serait guère utile, quelques données biographiques, mais très peu. A vrai dire, l’autobiographe n’avait pas trouvé grand-chose. On était le 25 décembre, et il devait rendre son travail pour la fin de l’année, il lui restait donc à peine six jours.
J’observais la scène avec une certaine inquiétude, car je ne voyais pas bien l’homme, assis à la terrasse d’un café tandis que j’étais à l’intérieur, à côté d’une fenêtre aux carreaux épais à travers lesquels je ne pouvais discerner que de vagues silhouettes. L’autobiographe semblait déjà âgé, portait une barbe blanche, mais je ne pouvais pas distinguer ses traits. Commencer ainsi une histoire sans pouvoir décrire son personnage principal ne me plaisait guère. Je me tournais alors vers l’écran de mon ordinateur allumé sur la table devant moi, et me mis à chercher des informations sur l’autobiographe (il n’y en avait sans doute pas beaucoup dans la région), mais fus aussitôt interrompu par un type hirsute que je reconnus facilement : c’était B., qui s’assit sans façons de l’autre côté de la table, et me lança : « Ne sont-ils pas trop expérimentaux, tes personnages ? » Et il ajouta, ce fumier : « Parce que, hein, les expériences, le public ça ne l’intéresse plus, ce qu’il veut le public c’est un personnage principal bien identifié avec lequel il peut s’identifier, si tu vois ce que je veux dire ». B. était assis en face de moi, le visage animé par des tics nerveux, et ne semblait pas impressionné par mon accueil glacial. Il commanda un gin tonic au serveur avant de continuer : « Viens avec moi à la foire de Brive, c’est plus fun que de pondre des autobiographies accélérées, et tu trouveras un personnage pour le public, pas de doute ».
La présence de B. me gênait évidemment dans mon enquête sur l’autobiographe, et au lieu de chercher des informations sur ce dernier – ce que j’avais commencé à faire en consultant les pages d’un annuaire électronique professionnel auquel j’étais abonné –, je me mis à lire, sur le site du Monde (journal depuis lors disparu, nous étions en 2012), un article sur les folles soirées qui ont lieu pendant la foire du livre de Brive-la-Gaillarde, folles soirées où se retrouve tout le gratin de l’édition française. Sur mon écran (une vidéo s’était ouverte automatiquement en bas de l’article), je vis B., ce fumier (le même qui sirotait en face de moi son gin tonic), débouler au Night Club le Cardinal avec son matos de mixage et y mettre une ambiance d’enfer qui fit définitivement de Brive le rendez-vous branché de la jet set de l’édition parisienne venue jusqu’ici, dans ce trou perdu, en train (mais est-ce que je n’avais pas vu cette vidéo dans je ne sais plus quel péplum où l’on assistait aux orgies romaines ?). B. déchaîné en D.J. et la petite troupe des écrivains et des éditeurs se frottant les uns contre les autres sur le dance floor, oui, j’avais vu ça quelque part (peut-être aussi dans le film La Chute, Eva Braun et les hauts dignitaires du parti nazi se trémoussant dans une salle du bunker au rythme d’un air de musique américaine).
J’étais plongé dans la vidéo de la foire de Brive et dans mes propres visions lorsqu’apparut dans un coin de mon écran le visage austère de mon psychiatre en ligne, Mandelbrot, qui avait reçu une alerte à mon sujet sur son téléphone portable (un vieux modèle de Smartphone complètement démodé, comment pouvait-il encore vivre avec ça ?). Celui-ci me tança très sévèrement : « Vous savez que vous êtes malade ! Vous savez que je vous ai prescrit une déconnexion d’au moins six mois ! Comment pouvez-vous encore aller sur le Net alors que vous savez pertinemment que cela provoque chez vous les délires les plus violents ? » Mais très vite, je fermai la petite fenêtre Mandelbrot et la voix s’effaça aussitôt. Combien de fois avais-je entendu ses sermons ? Et puis était-ce bien poli de ma part de laisser le pauvre B. en face de moi (tiens, il avait disparu), pour m’occuper des sempiternelles analyses de Mandelbrot concernant les soi-disantes hallucinations dont j’étais l’objet (ou le sujet ? je ne sais plus comment on dit), oui, comment pouvais-je donc abandonner à leur sort mes chers personnages, M. en premier, mais aussi l’autobiographe dont il me fallait au plus vite trouver l’identité afin de pouvoir l’espionner plus facilement, et apprendre ce qu’il tramait sous le prétexte certainement fallacieux d’écrire une autobiographie de M. ? En ligne, je trouvais trois autobiographes dans la région où j’étais alors (le Périgord à ce qu’il semblait). À partir des photos, je pouvais identifier le mien, un certain Bruguiolle (sans doute un pseudo), ancien militaire évidemment, barbe blanche, crâne chauve, yeux bleus, un physique totalement insipide, un physique d’autobiographe ou du moins d’individu cherchant à se faire passer pour un autobiographe.
J’en étais là dans mes recherches quand je reçus une invitation à chater avec l’une de mes lectrices, que j’acceptais (j’avais besoin de me distraire un moment, toutes ces histoires de B. à Brive, de Mandelbrot toujours aussi agressif, sans parler de ce Bruguiolle qui allait désormais m’occuper pendant des jours voire des semaines, toutes ces histoires me stressaient, oui, Mandelbrot, je ne pouvais pas nier que ces histoires faisaient monter mon adrénaline et que ce n’était pas bon, pas bon du tout). Je n’attendis pas que Lise commence pour lui poser moi-même une question : « Vous l’avez trouvé comment, mon conte de Noël, chère Lise ? Trop cruel ? Pas assez ? C’est fort quand même l’idée du casque, non ? ». Pas de réponse de Lise. « Vous voulez un autre conte de Noël, chère Lise ? En voici un : Il était une fois un homme qui écrivait des tweets dans sa tête de jour comme de nuit. Il cherchait un cadeau pour sa fiancée, et il pensa aussitôt à lui offrir son plus beau tweet mental, donc inconnu de ses abonnés à son propre compte qui, lui, était public. Mais comment matérialiser un tweet ? Il alla donc à la dernière papeterie du royaume, et acheta une carte de vœux (quelle somptueuse idée ! Qui l’a eue avant moi ?) sur laquelle il écrivit, de sa plus belle plume d’oie, son tweet en garamond… Mais qui était sa fiancée ? La fille du roi ? Une sirène bavaroise ? Une call girl paraplégique ? Là je cale. Tant pis pour ce conte de Noël, j’efface et reprends tout depuis le début. » Rien, aucune réaction du côté de Lise qui, si ça se trouve, n’était en fait qu’un de ces affreux spams qui hantent et polluent désormais la littérature en lui faisant passer des profils charmants pour des lecteurs ou lectrices. Je m’étais fait de nouveau avoir, et pendant ce temps-là on m’avait bombardé de pubs érotiques sur ma messagerie, dégoûtant.
Je revenais donc à l’autobiographe, à ce Bruguiolle que je suivais désormais, depuis mon écran, dans les rues d’une ville qui pouvait bien être Brest, je voyais la mer au loin. Je connaissais par avance sa destination ! Ce satané Bruguiolle n’était en vérité qu’un détective privé parti sur les traces de M., et je savais exactement ce qu’il cherchait à Brest ! En revanche, j’ignorais comment il était arrivé à cette piste. Je l’avais vu quelques heures plus tôt faire des investigations sur Wikipeople, car ce Bruguiolle était assez con pour avoir un compte perso sur Twitter où il racontait ses propres filatures comme s’il s’était agi d’aventures trépidantes dont il était le héros, c’était franchement grotesque. Il se mettait ainsi lui-même en scène en train de consulter des fichiers ultra sensibles dans des zones protégées de Wikipeople, et quand on lisait sa time line des dernières vingt quatre heures on le voyait notamment enquêter sur M. et sur de possibles identités. Ainsi eut-il l’idée stupide de s’intéresser au chanteur M. et de suivre les pistes les plus improbables pour définir enfin l’identité de MON personnage, je tiens à le préciser dès maintenant, oui, M. est mon personnage, ma créature, personne ne le connaît mieux que moi, et je ne laisserai aucun autobiographe s’approcher de trop près de M., je n’ai jamais laissé aucun autobiographe s’emparer de M., il leur est toujours arrivé quelque chose avant, à la dernière minute – mais stop, pas de retour en arrière, sur mon écran de contrôle j’aperçois Bruguiolle qui se dirige vers un immeuble de la banlieue de Brest, je le connais cet immeuble, je jurerais qu’il s’agit…, oui, c’est bien le même immeuble où…
A cet instant précis où je m’apprêtais à entreprendre quelque chose pour empêcher Bruguiolle d’accéder à cet immeuble, l’envie me prit – puisque j’avais ouvert une fenêtre pour pister celui-ci – de balancer un tweet, juste un où j’informais mes abonnés de la mise en ligne imminente de cette Accélération, et où je revenais sur les précédentes, en leur demandant leur avis de simples lecteurs, ce qui entraîna une série d’échanges parfois totalement incompréhensibles entre eux et moi, ainsi que quelques injures et éloges bien sûr exagérés, car dans le flux continu de tweets littéraires où il était question de milliers de textes à la minute, voire à la seconde, je savais bien que très peu d’abonnés avaient vraiment lu mes textes, qu’il en serait toujours ainsi, et que le destin d’un auteur de notre temps était, plus qu’hier encore, d’être ignoré, inconnu au milieu de tous les moyens de communication dont il disposait et parfois abusait. Me revenaient évidemment les paroles de B. (j’essayais toutefois d’empêcher sa réapparition en me détournant un bref instant de mon écran), mais qu’y pouvais-je, oui, qu’y pouvais-je si mes personnages n’étaient JAMAIS bien identifiés, souvent inconnus à moi-même, et qu’il me fallait donc passer des mois, voire des années à les pister ? Bien sûr il y avait M., mais comment allais-je exhiber M. à la foule, M. était bien le seul de mes personnages que je connaissais parfaitement, mais qu’il me fallait cacher, protéger, tenir éloigné des yeux malveillants du public et des autobiographes…
Plongé dans ces réflexions, j’avais oublié Bruguiolle que je vis ressortir de l’immeuble, tenant sous le bras une boîte en carton pleine, je le savais, de fichiers précieux qui concernaient évidemment M. Comment était-il parvenu à trouver l’adresse de l’oncle de M. et à lui soutirer ces fichiers dont je possédais bien sûr des copies ? Je le voyais sautiller au milieu des flaques d’eau, se réjouissant visiblement de cette découverte.

© Laurent Margantin _ 8 janvier 2013

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