L’écriture de la lumière

sur Témoignage de Charles Reznikoff, par Auxeméry

Charles Reznikoff ne se représentait pas la fonction du poète comme un don à exploiter, mais comme un artisanat relevant du devoir de l’homme véridique. Il n’a pas accompli de grandes choses, comme font les carriéristes, les ambitieux, les malins ; il a fait ce qu’il devait. Il n’a pas recherché la lumière de la notoriété ; il a travaillé à tous égards dans l’obscur de la condition humaine, comme il fallait le faire pour satisfaire une exigence sans concession possible au m’as-tu-vu-isme ordinaire : la simple exigence du travail bien fait et de l’œuvre présentable. Pensant à Charles Reznikoff, je revois en souvenir, je réentends, un des ces êtres dont l’histoire ne saurait retenir le nom (je n’ai même jamais su le nom de l’homme dont je parle, et je l’ai fréquenté quotidiennement pendant plusieurs années). C’était un menuisier marocain, dans une ville de la côte, là où ses semblables fabriquent de ces meubles que le tintouin touristique officiel offre aux chalands sur les remparts de la cité ; mais lui, n’exposait pas sur les remparts – trop pauvre, à vrai dire même miséreux, peu présentable parmi les artistes autoproclamés de la marqueterie ; il avait son échoppe – un rudiment d’échoppe, un nid de poussière et de copeaux – au coin d’une ruelle sans grâce dans la ville basse, là où le flot des passants oblique ; mais il avait su se faire ses fidèles, et il ne parlait pas de se vendre, il savait seulement parler de l’objet à naître et lui voir vivre sa vie d’objet réussi : il utilisait des instruments confondants de simplicité, une corde, un compas, un crayon, cela suffisait, disait-il, pour tracer toutes les lignes, calculer tous les angles, énoncer toutes les règles de l’art, et la main était chargé de faire le reste à l’aide de ses lames, de ses ciseaux, de ses quelques outils destinés à donner forme à l’idée, laquelle est déjà elle-même pure forme aboutie. Pas de distinction entre l’abstraction de la chose pensée et le concret de l’objet réalisé. Continuité. Si j’avais été croyant comme ce vieillard l’était, j’aurais dit bien entendu que le seul dieu visible concevable se trouve à l’évidence dans le travail de la main, dans le tour qu’elle accomplit (comme fait le potier, par exemple) en se pensant main et uniquement main.
Le tour de main, ainsi ai-je plaisir à toujours me désigner la qualité par laquelle se distingue donc l’immense personnalité du poète Charles Reznikoff. La façon. La facture, comme résultante d’une technique discrète et précise, et certitude sans conteste d’une efficacité sans défaut. Comme évidence, oui.
Il est évident que Charles Reznikoff fut une personne civilisée, dont la biographie importe peu, car c’est d’abord la qualité de cet homme-là qui importe. La biographie, elle, se réduit aisément à quatre ou cinq traits essentiels qui n’expliquent que ce qu’ils expliquent au mieux, eux-mêmes, comme toujours, et accessoirement permettent de saisir certaines nuances dans la pratique poétique, par contretype en quelque sorte : le décalque de l’existence vécue à la manière dont l’écriture se confronte au réel ne joue tout au plus qu’en tant que filigrane, si l’on veut, mais ne constitue pas de motif puissant. Les plus minces biographies sont souvent celles des meilleurs auteurs. Le génie « tire l’échelle », dit Emerson quelque part, et le monde ensuite, qui ne l’avait pas vu passer, « regarde les ouvrages et réclame en vain une histoire à raconter. »
Le poète Reznikoff n’a rien à raconter de lui-même ni de qui que ce soit, d’ailleurs ; son propos n’est pas là ; il n’étale pas les moments de sa vie ; s’il lui arrive de dire « je », c’est au passage ; il y a dans son œuvre quelques confidences, toutefois. J’y reviendrai. Dans Témoignage, je crois que je n’ai vu qu’une fois le pronom de la première personne désignant celui qui écrit, en pure incidente dans le cours d’un développement particulier. Ce qui intéresse Reznikoff est la matière humaine, et ce qui la constitue en vérité ; pas les détails des vies qu’un officier d’état civil un peu lourd pourrait rédiger lors de ses loisirs afin de poser au mémorialiste, en tout cas. Et les détails de la sienne moins que ceux de quiconque. On en sait les grandes lignes : la vie de Charles Reznikoff fut celle d’un homme qui se consacra à l’écriture poétique comme à une obligation dont il ressentait l’impérieuse nécessité – d’où quelques aménagements ou décisions tout aussi nécessaires : mariage avec une personne de qualité qui comprenait ces nécessités-là ; des études, mais aucune vocation de ce côté-là (droit, journalisme) ; un gagne-pain occasionnel (aider le père dans son commerce de chapeau) ; travail en solitaire, à distance des rares mais fidèles amis et admirateurs ; publication obstinée, à compte d’auteur quand il le faut, en excellente compagnie (celle des amis, justement, au premier rang desquels Zukofski, patronné par Pound, dans le numéro dit « objectiviste » de la revue Poetry, dans les années 30) quand il convient. Parvenant à tenir, dans la discrétion, et l’effacement du soi.
Activité favorite : arpenter les rues de la grande cité moderne (New York, sa vie entière). Et tout noter (l’œil, l’oreille, le carnet).
Chaque existence individuelle, dans l’ordinaire de l’existence en communauté, peut atteindre par contre son point de condensation maximale en des instants que le fonctionnaire – le policier consignant la déposition, le greffier prenant note des faits énoncés, le secrétaire enregistrant la formule, chacun selon son style codifié – peut très bien résumer, par accident, et cela suffit. Il suffit d’aller puiser dans ce matériau brut pour y trouver l’ébauche de la matière à traiter. Cela constitue le lieu où cette matière humaine trouve à se condenser, en effet. Encore faut-il savoir comment parvenir à tirer de cette matière la vérité qui la distinguera. Le fonctionnaire n’a su qu’obéir aux codes de sa fonction.
Le poète Reznikoff n’a pas de fonction, ni de code à respecter (sinon celui qui permet de se faire comprendre, la syntaxe commune) ; il a une vision à partager, car il voit les choses et les êtres selon sa façon, et ses instruments de mesure et d’expression à la fois requièrent un usage qui reste à inventer en permanence en fonction, précisément, des données offertes par la réalité des faits humains. De la syntaxe commune, il use selon la vérité qu’il cherche à faire voir. Il va s’agir pour lui d’accéder à une sorte de condensation, où les frivolités de l’anecdote seront passées sous silence afin qu’une signification s’établisse, où ce soit le langage lui-même qui trouve sa propre vérité en façonnant la vérité humaine de la matière brute traitée.
Un exemple ?
Voici :

Un jeune homme d’environ dix-neuf ans, qui avait bonne vue et bonne ouïe,
était depuis deux jours à North Danville
à la recherche du travail ; peu après six heures du matin,
il quitta l’endroit qu’il habitait
et se rendit en longeant la voie
aux filatures et usines voisines.

Deux membres de phrase, qu’un point-virgule distingue et relie : séquence ouverte sans artifice, on passe de la présentation à l’action sans hiatus. Premier énoncé : le personnage, sa description à l’imparfait ; second énoncé : début d’un récit, au passé simple (pour nous, en français). Une relative de part et d’autre, pour les caractéristiques essentielles à la compréhension, un, de la personnalité, deux, de la nécessité du déplacement qui entraîne la suite du récit. Trois précisions temporelles : un âge, une durée, un moment de la journée. Un lieu : le bord de la voie ferrée, où il faut marcher. Recherche d’emploi, localité industrielle. Je note aussi : quatre épithètes en tout, des épures. Le poème est enclenché. La suite s’ensuit. Elle sera fulgurante.

***

Le long poème de Témoignage est ainsi cousu de centaines de fragments de vies diverses, apparemment disjoints, mais classés avec soin (et donc réfléchis, et mûrement composés dans la relation qu’ils entretiennent entre eux), et demande avant tout à son lecteur la vertu de patience. Pour que la vérité de la matière humaine apparaisse telle qu’elle doit être, il convient de lui laisser le temps de se constituer. Lecture lente par conséquent. Ne jamais parier sur l’envolée, ne pas attendre la maxime définitive ou la déclaration de principe, ces formules de la facilité expéditive, ou de la vanité : ce n’est pas que Reznikoff, à mon avis, soit ennemi d’un quelconque lyrisme, rien n’indique cela chez lui, mais enfin, ce n’est pas ainsi qu’on voit, pense-t-il, et ce n’est pas ainsi qu’il conçoit l’exercice du poème. Voir veut la précision, et la langue de Reznikoff n’aime rien tant que l’intelligence naissant de la formulation la plus appliquée à servir son objet. – Stendhal prenait pour modèle la rédaction du code civil ; Reznikoff, l’énoncé techniquement circonstancié et élaboré de la sentence du juge.
Témoignage prend pour domaine d’exploration la réalité historique et sociale des États-Unis d’Amérique en une période de temps déterminée, de 1885 à 1915 : un corpus, en quelque sorte, avec des caractéristiques qui en gros sont celles de la fin de la période de reconstruction après la Guerre Civile avant l’entrée dans la guerre européenne mondialisée – soit : les débuts de l’impérialisme assumé de la nation, mais Reznikoff voit, lui, avant tout, de l’intérieur, cette « nation », ce patchwork de peuples de toutes origines qui la composent et vivent dans des conditions d’une misère patente, et qui sont sa chair même. Tous ces individus qui sont les États-Unis dans le temps de la quotidienneté, dans les lieux où leur existence se cherche un sens. Ce qu’il a accompli avec Témoignage, il le refera avec Holocauste : même méthode (dépouiller et traiter les archives des tribunaux du pays d’une part, et d’autre part les témoignages du procès de Nuremberg), et même tonalité, avec en plus, ceci, qu’on est passé, dans notre civilisation industrielle friande de productivité, des ravages de la misère individuelle engendrée par l’aliénation et les conditions de vie désastreuses au massacre de masse, de la détresse multiforme des êtres affrontés à la difficulté du marché du travail à la banale et monstrueuse calamité justifiée par la délirante raison d’idéologues impavides et cyniques.
Ce qui, me semble-t-il, fait la supériorité de la méthode Reznikoff, c’est cette apparente simplicité, cette évidence dans le ton, le résultat d’un labeur rigoureux. Chacun, lisant un de ces poèmes-fragments composant le poème long, peut se dire : Oui, bien sûr, l’essentiel est là. La réalité des choses sociales, des rapports entre les êtres, des nécessités vitales, est là, oui. Et j’ai lu ça dans le journal, moi aussi ; la rubrique judiciaire est emplie de ces choses-là. Et il ne les a pas ratés (« les » = les faits, les personnages), c’est certain. Il a visé juste. Mais bon, ça se lit facilement. Et c’est un peu lassant, répétitif. Mais plein de bon sentiment, au fond.
Je caricature ici volontairement la lecture rapide. Je m’excuse auprès de mon lecteur éventuel : je lis moi-même Reznikoff depuis plus de trente-cinq ans. Sa façon de faire m’est toujours un sortilège. Oui, il faut un mot comme celui-ci, qui désigne à la fois une accroche sans possibilité de se défaire du lien établi avec le texte, et un charme, au sens de l’envoûtement – et un terme pareil, malgré le contenu généralement insupportable de ce que rapporte chaque séquence. Dans ce jugement qui peut suivre une lecture rapide, tout est faux : il n’est pas question de sentiment, bon ou mauvais, là-dedans, même habilement attifé sous l’air de l’objectivité, comme pour faire passer un message (pas de message chez Reznikoff, surtout pas !) ; cela ne se lit jamais facilement, ce n’est pas simple, il y faut du souffle, il faut apprendre à discipliner son corps pour lire Reznikoff, et il faut apprendre à respirer : on ne raconte rien, on dit ; et enfin, ça n’est jamais comme ça dans le journal, justement. De plus, l’émotion est toujours là, en fin de séquence : elle est la fin ultime recherchée.
Commençons par là. Charles Reznikoff n’éprouve aucun intérêt en soi pour le fait divers. Lors de son séjour à l’École de Journalisme du Missouri, dans sa jeunesse, il s’est très vite rendu compte que le journaliste lambda ne s’intéressait qu’aux news, à l’actualité, c’est-à-dire la relation des petites (elles le sont toutes, petites, même les impressionnantes) histoires du quotidien, à la substance immédiate de ces faits – mais pas à l’écriture. Or poésie est acte d’écriture. Le verbe est d’autre substance que ce qu’il a à dire (le mot n’est pas la chose, ou alors la chose selon un angle d’attaque précis, qui l’éclaire) et son usage poétique est par définition quelque chose qui ne relève pas simplement de la relation. Celle-ci mérite un sens, et ce sens ne peut se soutenir que par un impact émotif qui ne doit rien au sensationnel..
Le journaliste nourrit en somme de sa pauvre âme de collecteur de faits éphémères la pauvre âme de son lecteur, affamée de sensations immédiates. Pour penser le réel en vérité – le plus quotidien des réels, le plus âpre ou le plus touchant si l’on veut, mais avant tout le plus dense en vérité humaine – il faut donner à la forme de la relation tout le sens d’une écriture sans complaisance, sans duperie littéraire (le romancé, le trafiqué – Reznikoff, l’anti-Dos Passos). La nouvelle en tant que nouvelle est le fait brut. Le poème est le résultat de la condensation du sens dans une forme élaborée. Et le sens, ce sera au lecteur de le tirer, dans l’émotion partagée.

Prenons cet autre exemple, où forme et contenu font bloc :

Le garçon n’avait que quatre ans
et sa mère
le laissa sur le pas de la porte
avec sa petite sœur ; leur dit de rester là
et entra faire sa lessive.
La maison était à environ soixante mètres de la voie ferrée ;
le garçon et sa sœur escaladèrent le talus
et le garçon alla sur la voie.

Un train de marchandises venait juste de se scinder
et la partie avant du train était passée
laissant environ dix mètres entre la partie avant
et les wagons suivants.
Le garçon enleva sa casquette et l’agita pour dire au revoir
à la partie du train qui venait de passer.
Sa sœur lui cria de revenir
et il répondit :
« Mais le train est passé ! »

Mais il fut écrasé par les wagons qui suivirent.

Il y a du syllogisme dans un poème de ce type. Prémisses : a/ une situation, familiale combinée à une situation géographique ; b/ une circonstance, où un élément nouveau, et prévisible (le train) entre dans le tableau. Conclusion : un drame (prévisible, et sans appel). On pourrait diviser, même : la première strophe est déjà aussi un syllogisme : a/ une mère débordée par ses tâches ; b/ une situation dangereuse ; conclusion : des enfants qui se mettent en danger par curiosité, et faute de surveillance réelle.
Le sens, la vérité du fait : la misère, oui. L’inconscience. L’impuissance. Ou plus encore. Tout un environnement social. Car ce poème-là est enchâssé entre deux autres, au sein d’une série. Point commun : des voies ferrées, des êtres en détresse, des fatalités insupportables.
Observer encore une fois le rôle du point-virgule de la troisième ligne (une conséquence s’y cache) ; le rôle de cet adverbe qu’on trouve si souvent, le « environ » (comme le signe même de d’imprécision, ou de l’indécision du destin, le fléau de la balance, là où le temps bascule, où le lieu vacille) ; le rôle du redoublement de la conjonction « mais » : tout l’écho dramatique condensé là, à la fin, la sanction inévitable.
Tout l’art de Reznikoff dans ce travail de patience et de précision, de mise en place des respirations dans la phase, de la distribution des lignes et des strophes.
Le lecteur doit calquer sa lecture sur cette patience-là. Ne pas se satisfaire de la chose racontée. Impossible.
Reznikoff me fait penser à un autre polisseur de lentilles, une sorte de poète lui aussi, employé à aligner des raisons, afin de voir d’un peu plus près ce qu’il en est de la réalité : l’Éthique de Spinoza tient du traité de mathématiques appliqué à la résolution des énigmes vitales et réclame son dû d’attention et de persévérance ; Témoignage reste au niveau plus modeste de la relation des faits et de la description des êtres, mais l’effet est peut-être plus assuré. On touche ici à la chair vive des vivants, on les voit mourir très souvent, ils sont nous, et nous eux : voilà bien le tour de main de Reznikoff. Des moyens d’une grande banalité : encore faut-il les saisir pour comprendre. Ce que le poème nous dit, c’est une obsédante présence au cœur de la communauté humaine. Qu’il traite des États-Unis, son pays, dans Témoignage, ou de la mise à mort systématique prônée par l’idéologie nazie dans Holocauste, Reznikoff atteint d’emblée à l’universel : ces êtres ont parfois des noms, manifestement de convention, mais cela signifie qu’ils sont tels ou tels et que nous les côtoyons, nous aussi indifféremment anonymes qu’eux dans la foule ; ils n’ont parfois pour identité qu’une périphrase ou une simple désignation sociale (« l’un des commis de Carry, l’unique serveur dans le restaurant, le poseur de ligne, le garçon, son mari, sa fille, ils ». Ils sont des êtres. Ils ont des métiers, ou des occupations, ou des désirs ; ils font des gestes, ils portent des regards, ils marchent, ils triment, ils attendent… Ce sont des êtres. Ils sont nous.

***

Encore un train. Celui-ci n’est pas un danger potentiel, mais un moyen de transport accessible à tous.

Wisdom et sa femme ainsi que trois ou quatre autres Noirs
munis de billets
montèrent dans le train pour Vicksburg.
Le chef de train les trouvant sur la plate-forme du wagon leur cria :
« Bon Dieu de nègres ! Descendez et faites le tour ! »
Wisdom lui expliqua qu’ils voulaient seulement
aller jusqu’au wagon réservé aux gens de couleur.
Pour toute réponse le chef de train le jeta à terre,
faisant voler son chapeau d’un coup de pied,
et dès que tous les Noirs furent descendus du wagon
fit signe au mécanicien de partir ;
et le train les laissa à la gare.

Un seul point-virgule, toujours admirable, le point-virgule de Reznikoff. Ici, le hoquet de la machine qui démarre, la respiration suspendue du lecteur, juste avant la conclusion sur la vérité du monde. Les personnages : des « Noirs », et « le chef de train ». Des clients singuliers, pourvus d’un trait physique, mais qui fait sens, puisqu’il est unique ; un fonctionnaire qui n’est pas singulier, lui, car il est la lettre de la loi. Une insulte, une agression, une injustice. Tout est dit. Avec ce trait d’ironie, mais sans pesanteur – l’ironie objective de la consternation – qui veut que le seul personnage qui ait un nom s’appelle Wisdom, ce qui veut dire « sagesse ». Ce n’est donc pas une anecdote que nous avons là, c’est une situation qui doit avoir des formes multiples, et dont la caractéristique doit tenir d’une sorte de banalité. Nous côtoyons des situations comparables tous les jours, en fait.
J’ignore si Charles Reznikoff accordait une place particulière dans sa pensée à la banalité du mal. Le propos d’Arendt décrit et analyse l’attitude du criminel nazi, revendiquant sa parfaite obéissance aux ordres, son honnêteté foncière d’exécutant, son indifférence à la conséquence de l’acte qu’il a commis comme à l’ignominie de ses déterminations, tout cela certes, Reznikoff peut le comprendre. Mais ce qui apparaît du mal et ce qu’il en montre à chaque séquence, dans Témoignage, c’est d’abord plutôt sa terrible monotonie, et presque l’ennui envoûtant dont ses manifestations sont porteuses.
Litanie. L’agression verbale, les coups, les châtiments indus, le viol, la mise à mort par caprice, l’accident stupide, la trahison de la parole donnée, la convoitise, l’exploitation de la misère, le travail des enfants, la sophistique raciste et ses œillères… Sur ce dernier point, voyez par exemple page 147, le raisonnement sans faille de l’imbécile qui fait le droit, et qui se résume ainsi : les Noirs n’ont pas à se plaindre, car s’ils étaient au pouvoir ils feraient eux aussi des lois racistes, ce qui ne signifierait pas que les Blancs sont inférieurs. Par conséquent, que les Noirs prennent les sièges réservés aux gens de couleur. – Reznikoff aligne les attendus de la loi, comme il fait des articles de foi du nazisme dans Holocauste, où le Heil Hitler ! du crétin qui parle – inutile de le nommer, celui-là – vient scander la strophe, telle une jacasserie de pantin hystérique. Ici la strophe se termine sur le mot « Blancs ». Imparable : les « Noirs » n’ont pas d’existence. C’est la réalité du Sud.
Reznikoff se donne à chaque ligne à résoudre ce problème : comment rendre sensible la monotonie du mal ? Sur quelles arêtes de sens faut-il faire jouer la corde pour qu’elle rende ce ton-là, cette unité de ton : 1/ sans lasser l’attention du lecteur ; b/ sans perdre de vue l’exigence première du poème, qui est de traiter de la matière humaine avec dignité ? On n’ose pas dire « magnifier », et pourtant… le but ultime n’est-il pas de dire la grandeur des êtres, même dans l’extrême du malheur ou de la déchéance ?
Accumuler autant de faits sanglants, d’accidents atroces, de dénis de justice flagrants, et pourtant, au bout du compte, ne jamais laisser penser qu’on accorderait prise à une désespérance absolue.
Mais dire cette banalité, cette monotonie…
Reznikoff sous-titre son poème, Récitatif. Comment entendre ? Crée-t-il un genre ? (Il sous-titre aussi Holocauste ainsi. ) Propose-t-il seulement un mode de lecture correspondant à son mode d’écriture ? Faut-il se tourner vers les significations traditionnelles (de la déclamation à la complainte, la distance est large) , ou leur apporter une nuance toute particulière, ou plutôt trouver une formulation qui soit originale, et précise le propos, et la forme qu’il prend ?
Deux choses :
1/ j’entends « récitatif » comme façon de dire : le dit du fait sera actif, il sera à prendre en charge par le lecteur, et ce sous-titre est bien une invitation à participer à l’élaboration (ardue, mais par essence à réaliser dans le partage de la parole) de la vérité humaine ;
2/ ce dire est un faire, et ce que le poète demande à son lecteur, il l’exige de lui-même ; celui qui invite au partage de l’énoncé du récit, il se donne pour tâche de la faire à voix claire, intelligible, mémorisable. Mnémosyne est Mémoire ; et sa voix est écho.
D’où cette rigueur dans l’exposé, mais sans violence faite au lecteur ; cette articulation, discrète mais ferme, des parties (des titres sans prétention autre que classificatoire), qui forment des séries, qui mettent en valeur des tableaux singuliers, qui disent leur volonté de parcourir le chemin au plus juste, au plus exhaustif tout en affichant un choix certain. D’où cet usage le plus pertinent possible de toutes les catégories grammaticales, de tous les marqueurs de sens, de tous les moyens que permet une syntaxe dominée et utilisée au cordeau, comme calibrée, afin de viser le cœur de cible. Toujours apparemment les mêmes artifices (une ponctuation, une conjonction, un retour de ligne), mais jamais la même configuration, et donc jamais d’artifice grossièrement formulé, mais une infinie variété de formules, qui collent à leur objet.

***

L’homme, un loup pour l’homme ? Non. L’objet, précisément, n’est pas de démontrer une chose telle. Cette devise n’est pas à inscrire sur le frontispice du poème.
Reznikoff est poète d’Amérique, des États-Unis d’Amérique, citoyen de ce pays. Origine : immigration (comme tout le monde) ; religion des pères : le judaïsme, dans sa version russe ; langue : l’anglais (celui de l’éducation reçue à l’école du pays). La sous-espèce américaine de l’espèce « homme » n’a pas à apparaître comme le paradigme de la sauvagerie civilisée ; mais elle a des caractéristiques, qui la constituent. Cependant, rien ne servirait de se fixer sur ces traits de la nation impériale, son matérialisme (le dieu de la réussite, les démons de la spéculation, les « valeurs » truquées), ses mythes fondateurs, ses illusions… Reznikoff ne va jamais fouiller dans ce fatras, où le prêche idéologique pourrait aisément fricoter avec la révolte poseuse. Sa poésie est visionnaire, dans sa signification la plus élémentaire, et la plus difficile, peut-être. Elle reste au plus près… Elle décrit, elle est essentiellement descriptive : le récit est, dans le poème-fragment, le complément d’une situation qui a été posée, et qui demande une issue. Le récitatif est acte de mémoire, prise en charge par la voix et du poète et de son lecteur du poids de sens que contient le récit.
Le poème de Reznikoff arpente les espaces sociaux, au bord des gouffres ; il veut donner la vision à ceux qui, le lisant, manifestent le désir de voir avec lui. Reznikoff est le visiteur de l’enfer du quotidien de la civilisation dans l’état moderne par excellence. Visiteur, il se fait scribe. Et scribe il se donne pour tâche de mettre la lumière sur une possibilité de penser sensiblement le réel : comprendre, avec l’indispensable complément, l’émotion qui signe l’authenticité, la profondeur, l’à-propos.
Le récitatif est ce mode d’énonciation qui dépasse la lettre du récit pour atteindre l’esprit de la chose dite. Je ne voudrais pas mettre l’accent pour terminer sur cet aspect… spirituel du récitatif ; mais enfin, il est certain que l’Histoire, là, joue, et les origines. Jamais Reznikoff ne laisse entendre que sa poésie ait une essence religieuse, j’ignore (je veux ignorer) s’il avait lui-même la foi, je suppose qu’il sacrifiait aux traditions ; dans d’autres poèmes, par ailleurs, il existe bien des personnages de la foi, tel Rashi. Mais dans Témoignage, le terrain sur lequel se situe l’acte de lecture est celui des faits, des êtres, des lieux et des temps de la réalité sociale. Comment être alors activement… spirituel dans le récitatif ? En prenant la peine de la double lecture, voilà ce qui me frappe… Tout ce qui nous est dit dans le poème, est-ce vrai ? Ces atrocités, ces horreurs sont-elles bien ce qu’elles sont ? La première lecture donne la lettre et s’en contenter, c’est rentrer au royaume glauque du fait divers, et refuser d’entendre au fond, et refuser de voir. Relire, oui. Le texte est là, toujours ; il n’a pas changé, mais il s’obstine à être texte, à affirmer son épaisseur, sa densité. La seconde lecture, c’est celle où l’esprit vient. Une respiration s’est faite, un souffle s’installe. Une lumière se fixe. Elle imprime une vérité. Elle confirme.
Toute cette écriture en vérité est devenue lumière.
La lumière est réflexion du texte sur lui-même.
Quand nous lisons Reznikoff, nous devenons des disciples de la lumière. Elle infuse, et nous la réfléchissons à notre tour.
Nous vivons moins sombres, plus clairs à nous-mêmes.
– Un adage trop célèbre d’Adorno (que lui-même révisa) veut que ce soit un acte de barbarie que d’écrire un poème après Auschwitz. La poésie de Charles Reznikoff en est le démenti flagrant.

***

Je vois le poète Reznikoff comme l’écrivain public par excellence. Il est celui qui écrit ce que les autres ne savent pas écrire ; il l’écrit pour témoigner de leur qualité d’êtres humains. Cet homme avait quelque chose du prophète, mais d’un prophète profane, dont la tâche aurait été de dire ce qui est, là, au plus près de chacun, comme sa propre vérité. Rien d’autre. Et beaucoup.
Selon la tradition familiale, le grand-père maternel de Charles, qui se nommait Ezéchiel, était une manière de poète, et composait ses chants en traversant la campagne russe. Sa veuve détruisit ses œuvres, craignant qu’un démon subversif et nihiliste ne se cachât dans ces écritures. À sa naissance, on avait d’abord nommé Charles Ezéchiel, comme l’autre, par souci d’honorer sa mémoire. Reznikoff raconte, dans une interview (à Reinhold Schiffer, quelques années avant sa propre mort) que l’anglais de sa mère était très limité, et que son médecin traitant était certes « un Juif, mais un anarchiste », qui « se moquait des choses juives, à la façon des anarchistes… et faisait fête (feast) les jours de jeûne (fast) ». Quand la mère du futur poète lui apprit qu’elle désirait appeler son fils du nom de son grand-père, elle prononça le nom du prophète Ezéchiel avec son accent russe. Et le médecin lui répondit : « Appelez-le donc Charles. Il vous en sera reconnaissant. »
Dans un poème tiré d’Inscriptions, Reznikoff commente (c’est là qu’il parle de lui à la première personne) :

Parce que, étant premier né, je n’étais pas libre du péché,
j’appartiens à mon Seigneur, et pas à moi-même ni à vous :
de par mon nom, en anglais, je suis de Sa maison,
l’un de ses carles – un Charles, un
churl ;
(la prononciation du germanique « Charles » à la yiddish en fait un « manant », un « homme de peu »)
et de par mon nom en hébreu, qui est Ezéchiel
(celui que Dieu emplit de force)
ma force, telle qu’elle est, est la Sienne.

Le dieu de Charles Reznikoff est un généreux linguiste. Sa ponctuation minutieuse est celle de qui sait ce que réciter veut dire ; sa façon de placer le ton de sa voix, au virage de la ligne de sens, est celle de qui ne veut rien laisser ignorer de la vérité des choses dites. Son tour de main est au service de Mnémosyne, la bonne muse. Sa langue s’articule sur la crête de lumière.

Charles Reznikoff : TÉMOIGNAGE, Récitatif.
Traduction Cholodenko, P.O.L., 2012.

Auxeméry a traduit Holocauste (Prétexte éditeur) de Charles Reznikoff (voir Poezibao)

Première mise en ligne le 8 janvier 2013

© Auxeméry _ 10 novembre 2013


Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)


|L’espace américain, par Auxeméry|

Brouillons (Drafts) de Rachel Blau Duplessis
La vraie vie d’Arthur Rimbaud, par Charles Olson
Maximus à Gloucester, Lettre 27, par Charles Olson
Maximus, ou la profondeur du champ
L’écriture de la lumière


autres articles sur...

vos contributions, remarques & réactions...