Éditions Œuvres ouvertes

Cinéma à Bruxelles

...

Raphaëlle B. Qui est Raphaëlle B. ? me demandais-je en lisant le journal, ou plutôt : me demandais-je en lisant une fois de plus le journal, ou plus exactement : en lisant encore et encore le même journal, celui du jour, toujours celui du jour que je raccordais à celui de la veille, puis à d’autres plus anciens, je contiens à moi tout seul la presse quotidienne des vingt dernières années, car je lis tous les journaux, ne lâche pas mon écran une seule minute de la journée et même pas en dormant (mais je vous promets, malgré cette sévère addiction, de revenir bientôt à l’autobiographe ainsi qu’à M. mort dans le conte de Noël, sans oublier B. qui rôde par ici, j’entends sa musique de night club au loin, il fait déjà nuit, l’écran éclaire la pièce, ˗ sans oublier tout ce qui surgit ici, tout ce qui démarre sur mes différents écrans, démarre et accélère tout seul, sans que j’appuie jamais sur l’accélérateur de ma propre machine), ˗ en lisant donc encore et encore le même journal des vingt dernières années, toujours le même, Raphaëlle B., donc, recherche Google : « auteur d’essais politico-médiatiques intitulés Les films préférés d’Edouard Balladur et Nos Premiers ministres et le cinéma français », tout s’éclaircit désormais puisque je viens de lire sous sa plume un portrait saisissant de Benoît P., gros plan sur l’acteur belge dans un bar d’hôtel à Bruxelles, Raphaëlle B. donc, qui, cela ne fait plus de doute à présent, est à la fois journaliste politique et cinéma, ou bien pourrait-on dire aussi journaliste en cinéma politique, ou encore critique de politique-cinéma – mais qui est derrière le rideau ? je veux dire qui est derrière l’écran, qui me regarde pendant que je regarde, Mandelbrot certainement, toujours Mandelbrot qui tourne dans ce maudit film que j’essaye vainement de monter alors qu’on continue de tourner en même temps, oui, c’est bien la silhouette de Mandelbrot que je n’appellerais pas, surtout pas, mais qu’on alertera, qu’on alertera une fois, dix fois s’il le faut à la moindre recherche Google –, Raphaëlle B., sacrée Raphaëlle B., que faites-vous donc avec Benoît P., et comment se fait-il que vous-même vous soyez en train de tourner un film avec lui ? – plan américain sur Raphaëlle B. qui s’approche de Benoît P., cut, ai-je donc lu ce titre : Les films préférés d’Edouard Balladur, et l’ai-je vraiment écrit, ou s’agissait-il en vérité (comme une abonnée de mon compte Twitter @accelerations vient de me le signaler) d’un modeste Eloge du balladurisme qui a reçu le prix du livre politico-médiatique de l’année, de quelle année déjà ? (nouvelle recherche Google) Nous sommes en 2013, le 10 janvier, Balladur est-il toujours en vie ? Se peut-il vraiment que Balladur soit un amateur de cinéma comme me le confirme un autre abonné de mon compte TW qui raconte en cent quarante signes comment il a vu l’ancien premier ministre entrer dans un vidéo club (la scène serait sur You Tube, à vérifier) et en ressortir tenant à la main un sac en plastique rempli de DVDs aux couvertures suspectes, et Raphaëlle B. serait au courant ? Raphaëlle B. l’aurait interviewé à ce sujet, lui aurait proposé d’en faire un livre et celui-ci aurait accepté, à la seule condition que ses droits d’auteur soient versés à une association caritative qui s’appellerait (je dis bien s’appellerait car toutes les informations qui me parviennent doivent être vérifiées, entrecoupées devrais-je dire) « SOS-femmes seules », ˗ c’est donc Raphaëlle B. qui aurait monté tout cela, filmé la scène de Balladur sortant du vidéo-club tenant à la main un sac plastique rempli de DVDs aux couvertures suspectes, mis la vidéo sur You Tube, l’aurait ensuite montrée à l’ancien premier ministre devenu sa victime, l’aurait fait chanter jusqu’à ce que celui-ci accepte de faire un livre d’entretiens avec elle, ˗ et Benoît P. a sans doute été piégé de la même manière, Benoît P. qui déclare aujourd’hui dans l’article que lui consacre Raphaëlle B., nouveau gros plan sur Benoît P., cut, flashback, je suis désormais Benoît P. dans la rue caméra au poing, zoom sur sa nuque, cut, nous filmons et zoomons tous désormais, n’est-ce-pas ? – ce petit appareil ne me quitte jamais, oui, mon petit, il y a des gens de mon âge qui utilisent un iPhone pour filmer dans la rue, - Benoît P. donc qui entre dans le bar d’un hôtel à Bruxelles et qui s’assied face à Raphaëlle B., elle écrit charmant et bronzé, lui parle du film à l’atmosphère pourrie qu’il vient de tourner dans lequel il joue un banquier inquiétant, autodestructeur, malheureux, ˗ mais qui s’approche de leur table et s’assied à côté de Benoît P. après lui avoir fait la bise, qui ? Installé au fond du bar, je zoome, et je reconnais Yann M., oui, c’est bien lui si je ne m’abuse docteur Mabuse, il a des lunettes de soleil mais je le reconnais, il raconte à Raphaëlle B. comment il a écrit et réalisé le film Podium avec l’acteur, le rôle du sosie de Claude François a nécessité trois mois de cours de danse et de chants préparatoires (extrait de son livre Histoire du show business en France, page 134, que récite Raphaëlle B. devant les deux hommes ébahis), - mais Yann M., cut, n’est-ce pas le même qui, écrivain, est passé maître dans les diatribes anti-numériques en style post-heidegerrien et qui s’est fait bâtir une bibliothèque-bunker directement sous l’Académie française ? Je fais une recherche Google et tombe sur ce blog dont l’auteur est en effet un certain Yann M. (Moi ? Moy ? Moix ? encore un M. !) où il est question de Heidegger, de Proust ou de Francis Ponge, est-ce bien le même, est-ce bien le Yann M. de Cloclo que j’ai face à moi, ici à Bruxelles, et qui sur son blog ( je n’y crois pas) dénonce qu’on donne à lire dans un même lieu (la médiathèque) ou dans un même appareil (la tablette numérique) Plotin et le journal ! Je me frotte les yeux, m’approche discrètement, oui, c’est bien lui qui disserte à quelques pas de moi sur l’acteur Benoît P., c’est bien lui qui a écrit le livre, excusez-moi le film Podium, oui, c’est bien Yann M., le pourfendeur de la révolution numérique qui, à ses yeux, sonnerait le glas de la Culture ! Il y a deux Yann M., l’un à Paris, l’autre à Bruxelles, comme il y a deux Raphaëlle B. moitié politique, moitié cinéma, mais lui et elle sont bien chacun(e) une seule et même personne, ˗ cut, il est bien incapable de vivre autrement que dans la fiction, déclare justement Yann M., cut, mais déjà je reçois une alerte, un commentaire sur ma page Facebook signé Raphaëlle B. qui a lu ce texte que je suis en train d’écrire et que je mets en ligne au fur et à mesure : « Je suis certes journaliste politique, écrit Raphaëlle B., mais je m’intéresse au cinéma depuis mon plus jeune âge, où est le problème ? » Et, défendant Yann M., elle confirme qu’il est bien écrivain et scénariste, que l’un et l’autre s’accordent très bien en lui, que le cinéma et la littérature ne sont pas antinomiques, qu’il y a une longue tradition d’écrivains français écrivant des scénarii pour le cinéma, etc. (Et Raphaëlle B. de me réciter plusieurs pages de son Histoire du show business en France déjà mentionnée plus haut). Mais j’ai déjà la tête ailleurs, j’ai fermé sans m’en rendre compte la fenêtre de mon écran où apparaissait le trio de Bruxelles, je devine une silhouette derrière un rideau, s’agirait-il une nouvelle fois de… Ah, déchirer le rideau, je veux dire briser l’écran et découvrir qui sinon Mandelbrot, Mandelbrot assis dans l’ombre, fumant certainement une cigarette (ou bien s’agit-il de M., Mandelbrot serait en vérité M., j’y ai déjà pensé, une piste à prendre au sérieux, note l’autobiographe assis à une table dans un coin de l’écran, paysage de brume).

© Laurent Margantin _ 10 janvier 2013

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)