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Oeuvres Ouvertes : Cinq choses peu connues à mon sujet

Oeuvres Ouvertes

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Cinq choses peu connues à mon sujet

En réponse à Julien Kirch, un des maillons possibles d’une chaîne.

1. Ceux qui me connaissent peuvent penser que mon travail de conseil en environnement est un gagne-pain, une activité qu’on peut oublier ; ceux qui m’ont connu dans mon travail de conseil n’ignorent pas que je fus ouvrier mais préfèrent ne pas y penser ; ceux qui m’ont connu ouvrier et syndicaliste ne savent pas ce que je suis devenu ; ceux qui ont travaillé avec moi dans une association de consommateurs et d’usagers connaissent toutes mes vies et se demandent ce que je fais mais croient peut-être que c’est bien en général sans leur être destiné.

2. Je ne cache rien mais je ne dis pas grand-chose non plus. J’ai eu pour projet de rendre compte des différentes sémantiques-syntaxes comme autant de solutions au problème posé par la contradiction entre la pensée comme processus parallèle, donc déployé dans un espace à quatre dimensions, et l’énonciation, processus en deux dimensions, comme un fil se défait d’une bobine. J’ai posé trop tôt des hypothèses en grammaire et en psychologie cognitive et j’ai été incapable, dans le peu de trimestres où il l’aurait fallu, d’en déduire un programme de travail, plus incapable encore d’acquérir les morceaux de sciences et de savoir-faire qui auraient été nécessaires à sa mise en œuvre. Mais cette intuition, acquise vers treize ou quatorze ans à la lecture conjointe de Claudel et de Rimbaud, définit encore l’espace mental dans lequel je trouve des objets, actions et écrits.

3. Les diplômes me font rire par les croyances qu’ils induisent chez les diplômés, ne me font pas rire par ce que je sais des changements intimes qu’ils impliquent ; celui dont je suis fier, j’ai eu les meilleures notes de l’atelier en pratique et en théorie, c’est le CAP d’ajusteur-mécanicien obtenu en neuf mois de stage à l’AFPA de Dunkerque en 1978. Je n’oublierai jamais la douceur irrégulière du métal, la planéité toujours imparfaite, l’exactitude du regard et de la peau du bout des doigts, capables de mesurer juste à plus ou moins deux centièmes de millimètre près dans les allers-retours entre geste arrêté et vérification au pied à coulisse. Il y a pour moi un lien entre cette expérience, en ce qu’elle est ignorée et inaccessible, impensable par les penseurs autorisés, et tout ce que j’ai entendu de mes voisins, de mes collègues, de mes camarades, de nos ennemis, en usine, en atelier, sur chantier, dans les centraux téléphoniques en construction à Paris et autour en 1976 et 1977, nous étions une population suspendue près du plafond à passer les câbles d’une baie à l’autre, et en bas les aristocrates d’entre nous dénudaient les extrémités des câbles, et nouaient les fils de toutes couleurs aux contacts qui les attendaient selon le plan ; ce que j’ai vu et entendu, l’art de dire une chose et d’en entendre dix et que cela est permis par des regards partagés, dès lors la misérable simplicité du discours abstrait des dominants, dès lors les immenses possibilités ouvertes par les combinaisons de l’imposé et des possibles, dès lors l’abaissement de l’esprit et l’impuissance liés à la négation des conflits de classe, à l’élision des violences sociales, symboliques comme physiques, qui sont un renoncement au désir de liberté – la vie serait d’explorer les possibilités ouvertes par les différentes manières de dénouer les violences sans les nier.

4. Ma toute première politique fut de participer à une coopérative d’agriculture biologique en plein Paris, dans les années 1970, et ce que j’appelais la démocratie de poireaux car on discutait sans fin de broutilles, jamais de plus vaste, m’en éloigna. Peu de temps après je participais à un comité de chômeurs, on croyait la société bientôt révoltée et la révolution proche car on était à 400 000 chômeurs et sans aucun doute on allait vers les 500 000, sur ce dernier point nous ne nous sommes pas trompés et quand je me suis vu seul ou presque à distribuer les tracts parce que mes camarades radicaux avaient peur de s’adresser aux personnes qui attendaient à la porte d’une agence pour l’emploi, j’ai cherché ailleurs des gens qui parlaient moins. Je suis reconnaissant à jamais à mes amis de Dunkerque de m’avoir appris à faire du porte-à-porte même si, je le crois maintenant, quelques-uns d’entre eux faisaient partie des RG ce qui grossissait exagérément nos rangs. Depuis mes idées politiques se sont compliquées et il va falloir que je travaille un peu pour essayer d’en tirer quelque chose de discutable.

5. Le nombre cinq gouverne quelques-uns de mes textes, Une anthologie, La Nasse, j’ai découvert la force de ce nombre et quelques-unes de ses propriétés printanières vers mes vingt ans, je me demandais pourquoi cette puissance d’engendrement, j’ai cherché et trouvé quelques indications dans des livres lus à la bibliothèque Sainte-Geneviève ; les deux livres que je viens de citer ont été écrits le premier de 1972 à 1995, le second en 1994, cette obsession du cinq a donc duré plus de vingt ans. Les obsessions qui nourrissent mon écriture sont plus anciennes encore. Il n’est pas rare que l’écriture d’un poème, même insignifiant, franchement, s’étende sur des années. Je crois que c’est parce qu’aucun poème n’est écrit par une personne – l’illusionnisme ambiant dit : "auteur". Le rêve et le mouvement de tout poème sont d’unité. J’essaie d’avoir la force d’y laisser parler des foules, des quantités d’hommes de toutes sortes et qui y font la paix malgré la fièvre, la hâte, les défauts d’expression parce que trop d’idées viennent à la fois et qu’il est dur d’échapper à la répétition du même.

Grapoule, le 21 janvier 2007, jour anniversaire de mes cinquante-cinq ans.

Et un très bon anniversaire ce 21 janvier 2013, de la part d’Oeuvres ouvertes !

(Texte repris du blog imagine3tigres de Laurent Grisel, sans son autorisation, on espère qu’il ne nous en voudra pas !)

© Laurent Grisel _ 18 janvier 2013

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