Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Nuit de Sindelfingen (8)

...

Dimitri est grec.
Dimitri travaille chez Daimler depuis une bonne trentaine d’années.
Chaque jour, Dimitri est à l’arrêt du bus à Tübingen, et te salue à peine.
Dimitri au visage sombre, yeux noirs, sourcils noirs, cheveux noirs. Au premier abord il semble fermé, inaccessible, et même méfiant. Dimitri observe tout ce qui se passe autour de lui. Et il observe en particulier ce Français nouveau dans l’équipe des monteurs.
Dimitri finit par te saluer à l’arrêt du bus, d’un bref hochement de tête. Il monte dans le bus et s’assied à quelques mètres de toi, jamais vous ne voyagerez côte-à-côte.
Les premiers mots que tu entends prononcés par Dimitri : dans un mauvais allemand, les verbes jamais conjugués, car Dimitri parle grec à la maison avec sa femme et ses enfants, car Dimitri rentre chaque été en Grèce où il possède une maison et plusieurs appartements, achetés grâce à ses années de labeur chez Daimler en Allemagne. Dimitri est resté étranger à l’Allemagne, au monde qui l’environne. Il ne parle qu’à peine la langue qu’on parle autour de lui, cette langue lui est demeurée extérieure.
Tandis que tu es en train de monter les sièges, Dimitri se tient pas loin, à côté du plateau métallique où chaque monteur dépose le siège qu’il vient de monter et que Dimitri nettoie, enlevant les taches de saleté faites au montage sur le cuir à l’aide d’un chiffon et d’une bouteille d’alcool.
Pendant toute la journée, pendant toute la soirée, Dimitri nettoie le cuir des sièges, et quand il n’y a pas de siège sur le plateau métallique, il circule entre les places de montage et bavarde avec des collègues les yeux soudain brillants, sans doute sous l’effet de la bière que tous ici consomment, surtout le soir.
(A l’entrée du bâtiment, ces distributeurs de boissons où l’on trouve surtout de la bière et où il y a toujours du passage, toi aussi tu as pris l’habitude de boire une ou deux bières le soir pendant que tu montes tes sièges, toi aussi tu communiques mieux avec les collègues qui t’entourent depuis que tu as assouvi ta soif de fin de journée.)
Dimitri au visage si austère plaisante, se moque, raconte des blagues en circulant d’un monteur à l’autre, parfois s’arrête accoudé à un siège posé sur le plateau métallique pendant que des collègues de l’autre côté du plateau contrôlent le bon fonctionnement du siège sur lequel ils branchent des câbles raccordés à des appareils, Dimitri soudain dit quelque chose de grave, ou attend une réponse, parle depuis un monde inconnu, sa Grèce qu’il n’a jamais réellement quittée, qu’il ne quittera jamais, et pourtant cet air sombre quand il compte les années passées en Allemagne, quand reviendra-t-il dans ce pays qu’il n’a jamais quitté au fond de lui ? Dans quelques années, raconte-t-il, il enverra femmes et enfants s’installer là-bas avant lui, et lui restera seul en attendant la retraite, pourquoi toute la famille devrait-elle rester comme lui dans ce pays étranger alors qu’il est le seul à travailler à l’usine ?
Dimitri au visage sombre, yeux noirs, sourcils noirs, cheveux noirs à l’arrêt du bus à Tübingen.
Dimitri qui nettoie le cuir des sièges à l’aide d’un chiffon et d’une bouteille d’alcool.
Dimitri qui boit toute la soirée et parle et parle dès qu’il peut dans cette langue étrangère, au milieu de ces étrangers qui l’écoutent à peine et se moquent bien de ce qu’il dit.
Dimitri resté seul à Sindelfingen et qui compte les années.

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© Laurent Margantin _ 27 janvier 2013

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