Éditions Œuvres ouvertes

Marianne Toussaint : la présence et l’absence

Une voix qui cherche et qui se cherche elle-même dans les longs couloirs souterrains de l’existence. (Note et versions françaises : Philippe Chéron)

Photo : Gabriela Bautista

La poésie de Marianne Toussaint est aussi concise qu’incisive. Evanescente, elle balance parfois avec une élégance toute féminine entre l’ironie et le mystère. Mais dans le fond, c’est une poésie qui plonge ses racines dans l’étrangeté du monde de l’enfance, et surtout, peut-être, dans l’excès et le manque affectifs : une enfance douloureusement divisée en une sphère maternelle, mexicaine, et une sphère paternelle, française, lointaine, quasiment inexistante et bien sûr fortement désirée. Déséquilibre qui n’est pas rare dans un pays où la famille monoparentale est pratiquement la règle, mais à ce drame s’ajoute la réalité de la culture, de la langue.
D’un côté, la poète se bat avec les mots pour partir à la recherche de ce père absent, pour tenter de le retrouver, ou de le recréer entre les sillons du poème, pour, avec un peu de chance, le voir apparaître une fraction de seconde au détour d’un vers. Et de l’autre elle est comblée de mots par la présence de la mère, elle-même poète (Enriqueta Ochoa) ; la communication avec celle-ci est excellente, complice mais assez étouffante, éminemment poétique mais peut-être un peu trop...
L’héritage du père absent (un autre monde, une langue étrangère : « un essaim de regards / me tisse dans une autre langue ») et de la mère poète (la même langue, le même monde) est lourd à porter pour la fille unique. Comment faire pour établir patiemment ses distances, un poème après l’autre ? Comment ne pas sombrer face à un tel manque ? Comment parvenir à s’affirmer face à une personnalité poétique marquante en se plaçant sur le terrain même de la poésie ? Rien de plus difficile.
Et néanmoins une voix s’est affirmée peu à peu au centre de cette contradiction qui l’a marquée au fer rouge, une voix écartelée entre ces deux pôles complètement opposés qui se repoussent mutuellement et créent un puissant champ magnétique. Grâce à lui cette voix creuse ses galeries dans la mémoire, elle cherche et se cherche elle-même dans les tunnels souterrains de l’enfance, dans les longs couloirs déserts de l’existence.
Le pouvoir de la parole aide, malgré tout, à supporter la douleur et peut-être même à surmonter la souffrance. Il permet de communier un tant soit peu avec le passé, avec le présent, avec les proches, avec le monde, dans la brièveté du bonheur : « ce destin à moi qui te fait fuir », « surpris par le matin / sans nous être touchés ».
La poésie comme refuge, comme exutoire ? Oui, car on pourrait croire par instants que tout est perdu face à l’horreur de la vie : « La vie / est une nuit de chiens qui attaquent aux coins des rues ». Heureusement, dans notre contexte et si l’on en croit le titre, il ne s’agit que de la vie des « intellectuels »…
Marianne Toussaint (Torreón, état de Coahuila, 1958) enseigne la littérature hispano-américaine.

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Photo : Pascual Borzelli

CETTE LAME MOBILE

Le miroir

Avec la vérité je suis,
ça brûle,
aiguise les sens.

J’arrête les gens à mi-chemin,
je les adoucis un peu du regard,
tendrement je leur fais ouvrir les mains
et j’y verse l’acide de ma vie.

Ils rient,
ils s’habituent,
ils se font mal.

Ils fuient quelques jours,
quelques semaines
puis comme dans un rite ils reviennent à moi :
le miroir.

Couloirs de la vie

J’étais à l’époque tout aussi perdue ;
submergée dans les murs du voyage profond,
sans sortir,
épuisée, courant d’un couloir à l’autre.

Maintenant je pense que j’étais…
Le leurre enfonce ses ongles.

Je tourne une fois de plus,
le rêve imagine,
imagine la pièce…
J’y étais sans y être.

(De Esta cuchilla móvil [Cette lame mobile], 1982)

LE VENT FOND LE PAYSAGE

Autoportrait

Je suis le chat,
je m’estompe
dans la ligne nocturne du toit.

Les félins, nous nous retournons toujours avant de partir ;
du coin de l’œil,
la faute nous incite à courir :
nous échappons au mythe qui veut nous faire rester pétrifiés.

Mémoire

Je ne protégerai pas les îles étranges de ma mémoire.
Chaque nom renvoie à une île
c’est un mur de plus dans le labyrinthe.
Je suis encore endormie
– les papillons explosent dans le ciel
le paysage devient bleu
– nuance dorée du silence.

La mémoire n’est qu’une circonstance de plus.

Intellectuels

Le matin froid
insiste par la fenêtre
laisse l’air entrer
jusqu’à la faiblesse convulsée.

La vie
– est une nuit de chiens qui attaquent aux coins des rues.

J’ai choisi
– et je me réfugie sur les fils électriques
mon ombre renifle maladivement les trottoirs ;
les meutes arrachent bras et jambes.
Personne ne me regarde
personne ne regarde
personne n’écoute la rumeur des égouts
chiens myopes qui cahotent contre les vitrines
applaudissent
– excités
– confondus
alors qu’il ne s’agit que de leur image reflétée.

La communion de l’éclair

Tu arrives en ouvrant le sang avec la voix bleue d’un poisson.
Tu convoques en moi
– la communion de l’éclair.
Après l’écume de la mer bordant les rives de la chambre.
Je conjure pour toi les temps
dans la constellation de mon lit.
L’herbe m’absorbe,
– elle niche dans les creux de ton corps,
dans les habits humides du matin.
Je souffre de ce destin à moi qui te fait fuir.
Il a été convenu
– cet éloignement
– dans l’ébullition du thé.

Désolation

Nous étions la barque sans gouvernail,
notre propre réjouissance,
les miroirs et miroirs nous reflétant,
alléchés par tant de moi réunis.
La dérive nous a perdu
– les miroirs se brisaient les uns après les autres,
nous observions stupéfaits
– la solitude de l’océan.

Le début du secret

I
L’après-midi tremble dans un grillon
une nuance de sève enveloppe les rues
des feuilles poussent dans le ciel
au loin tu descends de la pluie comme un présage.
Quelqu’un a parcouru le chemin avant moi
je suis absente de moi.

II
Nous étions l’écho des dalles
l’insinuation des impasses
les remous de l’eau et du feu toute la nuit
surpris par le matin
sans nous être touchés.

*

L’horizon est congelé.
L’humidité d’un port te sauve alors ;
égarée dans la brume
– tu regardes dans les mouettes tes yeux rougis.
Il nous reste les cartes
– à contre-courant
les lettres s’effaceront pendant le voyage.

Je suis la tisseuse
j’ai les fils
– les brins qui s’échappent
– les couleurs fanées.

La pièce est vide :
des trous dans les coins, le plafond défoncé.
Le fantôme du quotidien est entré ;
et toi tu es toujours là
la rondeur d’une table nous sépare,
la promesse de baisser les yeux.

(De Un viento funde el paisaje [Le vent fond le paysage], 1987)

LE PAYSAGE ETAIT LA MAISON

Enfance

Tout s’enfuit effacé dans sa blancheur.
Pointe ton regard vers le fond
au-delà des yeux,
là où une petite fille
– saute dans l’abîme de son pied.

Un couteau déchirera l’obscurité,
confondra les contours du trou,
dans la gueule profonde de l’enfance.

Elle habite la poudre de riz
– sous l’ombre des petites choses
et se déshabille d’elle-même
touchée par un ange.

Dernier voyage

Seuls restent tes yeux
– oiseau qui m’observe au fil de l’hiver

Jours insaisissables comme un creux.
Du matin au soir
ma voix parcourt les jardins,
un essaim de regards
– me tisse dans une autre langue.

Le silence roule jusqu’à la rivière
où un soleil palpite sur l’eau,
veine ouverte de lumière
dans le reflet démantibulé des amandiers.

La sieste nous dissout dans le tremblement de ses rives.
Nous descendons
dans le ciel plombé des clochers,
pour attendre la fin du voyage.

Le harcèlement de l’ombre

J’ai allumé des bougies
j’ai invoqué la tribulation de son corps
je suis devenue la pénombre rouge des couloirs.
Depuis sa mort je suis un cerf qui présage
le harcèlement de l’ombre.

Le désir

Touchés par ses immenses mains d’eau
nous sommes une traversée sans retour.

*

Vieille lumière, tellement lavée,
lumière tellement nouvelle qui fuse.

Elle s’éveille lentement,
les yeux à demi fermés vers le désert,
celui qui l’habite est un enfant emmêlé dans la splendeur d’une source,
– désolation dans le lierre de ses veines.

Trop tôt-pour-se-réveiller-tôt.
Le soleil, l’agitation de ce soleil,
la soif de son nom s’ouvre
dans la chaleur qui referme ses tenailles.

(De El paisaje era la casa [Le paysage c’était la maison], 1996)

PROVINCES DE LA NUIT

Quelle solitude la présence d’un bûcher
dans l’eau.
Un soleil chu
surgit dans les profondeurs.

L’éclair déchire une couture
dans l’obscurité de l’œil
fait flamboyer le miroir profond de la rétine.
Les clés du ciel disent :
toute cécité est une communion momentanée.

La réponse de Dieu

Je place des miroirs pour voir mon dos.
Il correspond à mes limites avec l’espace
et je ne le connais pas ;
alors que tous les autres, même les chats,
sont maîtres de mon moi dans mon dos.

Le dos de chacun est comme la réponse de Dieu,
qui observe sans cesse, en fait partie sans être vu
pressenti – jamais touché
observé chez les autres comme le Dieu de l’autre
l’étranger.
Dieu est le dos qui se regarde dans celui d’en face,
sur lequel on spécule, dont on se sait rien
avec lequel on garde une distance prudente dans la rue,
la silhouette qui se découpe dans la nuit,
qui soudain peut faire volte-face en tournant comme une toupie
et montrer qu’elle n’est qu’un dos.
Le mirage même d’une rencontre.

Liens

Tu pleures pour te purifier
de l’épée qui t’éduque et te transperce.
Animal blessé
tu déambules en caressant un oiseau imaginaire
sur ton épaule.
Le regard noir, tu avances
dans l’épaisseur de l’oiseau
qui nous regarde par-dessus ton enfance.

NUITS DE MERCURE

Sur l’herbe
est tombée son ombre ouverte, vide.
Obscur et étroit son souvenir
comme le centre d’un vieux roseau.

*
Tu étais le chagrin dans le cœur des oiseaux.
Sans ton ombre
la lumière de midi écrase le trottoir.

Où sont la faute et la sangle qui l’opprime ?

Entre la voilure dorée des après-midi
tu trouvais la patience.

– Le suicidé attend,
son repos est la certitude
de s’immerger dans son destin –

Le tremblement de l’immédiat te surprend.
Tu regardes les miroirs
avec la pétition d’un éboulement.

*

J’ai attendu un signal
convenant de notre oubli ;
nous essayons d’être impeccables
nous désarmons soigneusement les fibres du désir
l’oubli a effiloché les jours,
et le soleil d’août exécute tous les ans
son équinoxe d’eaux.
Sa mémoire translucide
soleil dans les yeux et dans la chevelure
des poissons d’or que l’on a vus en rêve.

*

Claires matinées,
plaine bleue tremblant entre les doigts
nous nous réfugions à l’ombre des pins,
sous les linteaux de l’air.

Tu connaissais le cœur et ses paravents.
Tu ressemblais à un mur blanc et lisse,
comme égaré dans l’immensité de la blancheur.
Et tu savais que même dans tes bras
ou tenue par la main
elle était perdue.

*

Nous commencions par passer au crible le jour
embrouillé dans les miettes de pain sur la table.

Les oiseaux venaient
picorer le fruit,
tandis que la mort pendait des feuilles.

*

Tu tramais un rêve et un autre
jusqu’à former un tissu solide
pour bâillonner ta voix.
Nous enlevons un voile après l’avoir vu
jusqu’à laisser une trace de nœuds.
Qui se refait venu de l’écume ?

*

Oiseaux insomniaques, toute la nuit dans la mémoire de la forêt.
Dans la blessure de cet espace
un avenir vert est en train de tomber.
Sa promptitude le déloge du terrain vif
il ne fait que tomber,
il ne se souvient de rien d’autre
que de se frayer un passage dans la précipitation.

MURAILLES
(fragments)

Dans le rêve de la ville
nous sommes les pores d’une peau qui se prolonge.
Le halètement de la sieste
comme un lent soufflet grimpant aux murs.
L’été nous retient au milieu de ses rues.

Je suis l’écho de sa voix,
je suis née avec sa mémoire.
Elle habite mes yeux,
elle a dessiné mon front,
elle a nommé ses signes dans le vent mis en joue.
Chaque jour plus étrangère j’ai perdu la trace
je me suis endormie en érigeant ses murailles.

Elle m’a laissée entrer dans sa vapeur,
me dévêtir du deuil enfantin.
J’ai signé avec ma salive les plantes de mes pieds
et je me suis enfoncée dans le désert
.

*

La mère m’endort dans la somnolence de ses murailles.

Au dehors
le galop des traverses.

L’air hulule et sa vitesse fait éclater
– le temps.

Dans l’obscurité des ponts,
il laisse sa trace lumineuse
de serpent
– qui siffle
– dans l’air.

*

Quand nous étions ensemble dans un temps de pierres
et de boue engourdie.
Quand les pieds trouvaient une autre conscience
– dans le froid.
Quand tout était cristal
et liquides filtrant le soleil,
gouttes,
remèdes pour l’âme.

Les oiseaux, nous avons perdu la voix
entre les hautes murailles,
nous l’avons prêtée à la ville
pour former un manteau de murmures
qui couvre les blessures de son ciel fendu de tours.
Ce n’est qu’à côté d’Elle que nous chantons l’hymne des jours,
et que nous lions dans un poing les lamentations des hommes.

*

Un air tendu escalade la cassure
de ses jarrets.
– Ce n’est pas son passage et sa mort
mais le séjour de son silence –.

Les murailles s’écrouleront.
Cela comprendra une bouffée d’air
à la lisière de la nuit.
Que l’amnésie me suive :
son refuge
– lait métallique et froid
.

Le désespoir des prisonniers :
des mèches d’ombre
des fils d’humidité
qui montrent les murailles.

*

Ouvre ta voix
entre la flamme des bougies
dépouille-nous de son halo.

Effrite tes flancs pendant que tu marches
qu’ils deviennent des traces de cendres,
mets la main entre les mots
creuse un trou qui ne fasse pas mal dans la mémoire,
un cercle jaune avec mon chant.

(De Murallas [Murailles], 1996)

© Philippe Chéron _ 29 janvier 2013

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