Oeuvres Ouvertes

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Stefan Zweig | Mater Dolorosa

un texte important sur le dernier Nietzsche

Les éditions Bartillat font paraître un ensemble d’essais de Stefan Zweig intitulé Derniers messages, accompagné d’une belle préface de Jacques Le Rider qui situe ces textes dans le contexte tragique des années trente. Zweig doit quitter Vienne et commence alors pour lui la nostalgie de cette ville cosmopolite. On trouvera dans ce volume des réflexions sur Tolstoï et Hugo von Hofmannsthal, sur la "pensée européenne dans son développement historique" ou bien sur le "secret de la création artistique". Nous avons été particulièrement touché par le récit de Zweig sur les dernières années de Nietzsche auprès de sa mère, et nous remercions les éditions Bartillat de nous avoir autorisés à le reprendre.

 

Stefan Zweig | Mater Dolorosa


Cette femme est vraiment d’une patience inépuisable, et c’est de cette patience dont seule une mère est capable qu’on a besoin ici.

Peter Gast, 1890

Une veuve de pasteur, à Namburg, toute silencieuse et menue. Toujours habillée de noir, elle va seule et souvent au temple, la pieuse femme, durement éprouvée. La vie ne lui a pas été facile. De bonne heure elle a perdu son mari ; sa fille unique, la tendre, la joyeuse Élisabeth, l’a quittée pour suivre au Paraguay son étrange et fantasque Förster, et son enfant favori « le fils de son cœur »... ah ! elle ne peut s’empêcher de gémir en y pensant et au temple elle dit une prière spéciale pour lui. Pourtant quelles joies ne lui a‑t‑il pas procurées, ce garçon fin, aimant, intelligent ! Comme elle était fière de son Fritz dans ses premières années : le meilleur élève du lycée, le préféré des professeurs à l’Université, à vingt‑quatre ans — un miracle dans le monde académique — lui‑même professeur à l’Université de Bâle, à vingt‑cinq ans honoré de l’amitié du célèbre Richard Wagner. Toutes les mères de Naumburg devaient l’envier d’avoir un tel fis, la modeste et calme veuve de pasteur. Et quels beaux livres savants il écrivait, à vrai dire difficiles à comprendre pour la petite vieille simple et naïve, qui n’a presque rien lu en dehors des traités pieux, et peut‑être encore quelques classiques, qui même ne sait pas écrire correctement les titres des ouvrages de son fils (Geistes-dämmerung au lieu de Goetzendämmerung et Zara Tustra au lieu de Zarathustra). Mais quand tant de gens lettrés accordent de l’importance à ses livres, comment une mère pourrait‑elle ne pas ajouter foi à leurs louanges ? Tout à coup la joie fait place à une folle angoisse : quelqu’un est venu, puis quelqu’un d’autre encore, et ils ont raconté que Fritz, son Fritz bien-aimé, déshonore la mémoire de son père en écrivant des livres effroyablement blasphématoires et se fait criminellement appeler « l’Antéchrist ». C’était une honte, un scandale : un fils de pasteur insultait le christianisme et déclenchait une croisade contre la Croix. La pauvre femme est effrayée jusqu’au plus profond de l’âme ; elle a perdu son fils encore vivant et vraiment ses lettres deviennent étranges et parfois dures. Un ton sauvage et dominateur se manifeste dans ses écrits, dans tout son être ; un sombre pressentiment se glisse dans le cœur troublé de la mère : il lui semble qu’un démon s’est emparé de l’âme de son fils.
Et la nouvelle terrifiante parvenue de Bâle en janvier 1889 : il faut qu’elle vienne, tout de suite. Overbeck, le seul ami sûr, en qui elle a une confiance particulière parce que professeur de théologie, est allé chercher à Turin son Fritz atteint de folie. Il ne veut le remettre qu’à elle, la mère, pour qu’elle le conduise à l’hospice des aliénés. Des scènes horribles qu’on n’ose pas raconter se déroulent à l’arrivée de la mère, entre elle et son fils, qui ne la reconnaît pas. Endormi à l’aide d’une forte dose de chloral et accompagné d’un médecin et d’un gardien le malheureux Nietzsche et sa mère sont enfin mis dans un wagon, et ici commence son voyage dans la nuit éternelle et aussi le récit de la mère dans les lettres à Overbeck, qui sont l’un des documents les plus bouleversants de l’histoire de l’esprit humain.
Voyable terrible — un accès de fureur du fou contre sa mère l’oblige à se réfugier dans un autre compartiment ; terrible chose que le transfert du plus grand génie du siècle chez les aliénés, où, pour cinq marks par jour, il a droit à une cellule ! Pour les médecins, à vrai dire, il n’est pas un génie, mais un simple paranoïaque, avec la mention entre parenthèses : « incurable ». Le directeur de l’asile, à qui l’on veut expliquer l’importance de Nietzsche, refuse de lire ses œuvres en déclarant qu’il n’a pas de temps à perdre à de pareilles lectures. Quelques jours plus tard on présente aux étudiants un professeur Nietzsche comme exemple classique de paranoïa, sans qu’un seul d’eux sursaute au nom de Nietzsche (qui était encore si inconnu à l’époque que le dictionnaire ne mentionnait même pas son nom). On fait marcher le patient et comme il ne se tient pas assez droit (pour montrer les symptômes) le professeur plaisante : « Un vieux soldat comme vous doit pouvoir marcher convenablement ». Et de même le gardien ridiculise le fantôme du plus grand esprit de notre époque, il lui caresse la moustache buissonneuse, lui tape sur l’épaule, met ses bras autour de lui qui n’a jamais pu supporter le moindre contact physique. Comme dans l’Albatros de Baudelaire, on a coupé les ailes à celui qui jusqu’alors traversait librement l’espace, et il est devenu un objet de moquerie pour les enfants, de plaisanteries grossières pour les gardiens.
« Incurable », « à interner à vie », avaient dit les médecins. Mais elle ne veut pas le croire, la femme naïve, croyante, tendre, sa mère. « La pensée me torturait constamment que les médecins avaient mal compris la maladie de mon fils ». Que signifient pour elle, la pauvre, ces terribles mots étrangers, les symptômes ? Non, elle ne croit pas, elle ne veut pas croire, que son fils, son Fritz chéri est fou. Il s’est seulement surmené, et si elle, la mère, pouvait le prendre chez elle pour le soigner, il guérirait sûrement. Les médecins hésitent longtemps. Remettre un aliéné, qui a de terribles accès de furie (même Peter Gast craint que Nietzsche dans cet état ne tue sa mère) à la seule garde d’une vieille femme faible, cela paraît absurde. Mais la mère ne cède pas, elle va au‑devant du danger, elle se courbe sous la croix qu’elle s’est imposée, et finalement, au début de l’année 1891, les médecins acceptent de faire sortir de l’asile le malade, un peu calmé, mais nullement guéri. À partir de ce jour sa mère sera sa seule infirmière.
C’est ainsi que l’on voit parfois une vieille femme conduire le malheureux à la promenade comme un gros ours pataud. Pour l’occuper elle lui récite d’interminables poésies qu’il écoute hébété. Elle le guide adroitement à travers la foule qui le regarde avec curiosité ou en passant devant des chevaux, dont il a horreur « Je n’aime pas les chevaux » bredouille‑t‑il. Elle est heureuse chaque fois qu’elle a réussi à le ramener à la maison sans scandale et sans « bruit » (elle appelle ainsi avec un tendre ménagement les hurlements sauvages du fou). Là il est plus facile à occuper. L’assied‑on au piano, il y tapote pendant des heures, et elle le laisse faire, excepté quand il joue du Wagner, car elle sait que cela l’énerve. Ou bien elle lui donne à lire, c’est-à‑dire que, bien entendu, Nietzsche ne comprend plus depuis longtemps ce qu’il lit, mais tenir un journal ou un livre entre les mains et marmotter des mots incompréhensibles l’apaise. Lui tend‑on un crayon, un vague souvenir se réveille en lui qu’il a été autrefois un écrivain, et il griffonne, griffonne sans arrêt des mots illisibles. Quelque chose de l’écrivain immortel et du musicien né qu’il fut subsiste encore inconsciemment en lui, mais ce n’est que le côté mécanique de la fonction et d’une façon fantomatique. Quand il parle, c’est presque toujours des mots confus qu’il prononce, il « bavarde » dit sa mère. Et seulement de temps en temps surgissent, comme ce fut aussi le cas chez Hölderlin, des phrases bouleversantes à travers les nuages de la folie : « Je suis mort parce que je suis bête », ou, en secouant furieusement sa chevelure embroussaillée : « Sommairement mort ».
Tout cela la mère le raconte à l’ami d’une façon touchante. Elle est sincère dans son simple récit, mais on sent cependant que la femme éprouvée fait le silence sur le plus amer, qu’elle s’efforce toujours de se convaincre elle‑même et de convaincre l’ami que l’état de Nietzsche est moins grave qu’il ne l’est en réalité, qu’elle passe rapidement sur ses éclats de colère (quand il crie, « et avec quelle voix ! ») pour parler du « brave fils » dont le « cher visage a un air vraiment amusé et même tout à fait espiègle ». Et c’est seulement à ces soupirs étouffés qu’on se rend compte de la charge immense que la mère a prise sur ses épaules quand elle s’est engagée à soigner seule ce malade qui a perdu tout contrôle, à le surveiller, le laver, l’habiller, le faire manger, tout cela sans aucune aide, à l’occuper douze heures par jour sans arrêt, et ensuite, pendant qu’il dort, au lieu de se reposer, à faire le ménage sacrifiant pendant un an, deux ans, cinq ans sa propre vie à l’illusion de sa guérison, sans une heure de liberté, sans aucune pause, sans aucune détente. « Ah ! mes chéris, soupire‑t‑elle, personne ne peut deviner ce que je souffre. » Toujours, cependant, elle se dit qu’« il faut faire preuve de patience et avoir confiance en la grâce et en la miséricorde de Dieu ».
Mais enfin même ce cœur pieux et croyant au miracle ne peut plus se leurrer, et elle renonce à l’espoir qui l’a longtemps bercée que son Fritz chéri pourra un jour retrouver sa lucidité. Elle se résigne, « sa souffrance restera toujours un secret pour moi », reconnaît‑elle. Elle continue fidèlement son service quotidien, nourrit son malade de petits pains au jambon et lui caresse les joues. Mais les forces de Nietzsche déclinent de plus en plus. Il est de plus en plus fatigué. Les promenades ne l’attirent plus, il reste étendu, muet, sur sa chaise‑longue, ses yeux vides sous les paupières lourdes fixant péniblement la personne qui pénètre dans la pièce. Les accès de fureur ont cessé, le cratère est éteint. Il est devenu tout à fait apathique. « C’est à peine si tous les mois il prononce une phrase, physiquement aussi tout à fait écroulé, un spectacle à arracher des larmes ». Mais il ne ressent apparemment plus rien, ni bonheur ni malheur, il est « par-delà tout ». Il perd peu à peu la faculté de distinguer les choses, la dissolution de la personnalité fait de terribles progrès. « Il contemple longuement ses mains comme si elles ne lui appartenaient pas et les enfonce ensuite dans ses poches, ce qu’il n’a jamais fait auparavant. Je les lui mets alors sur la table, même s’il s’y refuse nerveusement, les caresse et essaie de lui faire comprendre que l’une est sa main droite et l’autre sa main gauche. » C’est en vain que la gloire vient maintenant à lui, que des étrangers font le voyage de Naumburg, que les amis qui l’ont méconnu jusqu’ici lui rendent visite — trop tard. Il ne reconnaît plus personne : tel un lion mourant, majestueux et inspirant la terreur, il regarde d’un œil éteint amis et parents. Et un destin bienveillant épargne à la mère la dernière épreuve, la plus horrible, celle de voir encore pendant des années et des années un cadavre vivant, une forme immobile étendue à la maison jusqu’à ce qu’enfin le cœur cesse de battre dans le corps pétrifié.
Émouvante tragédie : un cerveau d’une lucidité éblouissante, une richesse de connaissances étonnante liée à une maîtrise complète de la langue — et un bacille minuscule, qui dévore et ruine cet être unique, hier encore clarté rayonnante et force créatrice, aujourd’hui anéanti jusqu’à la stupidité animale ; une énigme que non seulement cette femme simple et douce a été hors d’état de résoudre, mais que nous‑mêmes nous ne saisissons pas et considérons avec une horreur sans nom. Mais il est admirable de constater comment elle, impuissante devant ce phénomène incompréhensible, comment elle, la mère héroïque, continue fidèlement son vain sacrifice avec un courage inépuisable, comment elle espère réaliser le miracle par l’humilité et l’abnégation de soi. Cet héroïsme de l’amour, non moins fameux que l’héroïsme intellectuel du grand révolté, vous saute maintenant aux yeux pour la première fois, dans ses lettres à Overbeck. Les actions les plus désintéressées sont toujours les plus belles et les plus humaines. Les émotions les plus pures viennent toujours de ce qui est nu et vrai, et c’est ainsi que ces témoignages d’une femme simple et modeste nous en apprennent davantage que tous les rapports médicaux et toutes les dissertations savantes sur l’effondrement et la fin de grand cerveau de la génération passée. C’est précisément celle qui l’a peut‑être le moins compris dans ses œuvres, la pieuse et innocente femme, qui l’a — miracle de l’amour ! — le mieux dépeint dans son être.

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Mise en ligne le 23 février 2013

© Stefan Zweig _ 3 août 2016

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