Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Chère bicyclette

extrait de Molloy

C’était une bicyclette acatène, à roue libre, si cela existe. Chère bicyclette, je ne t’appellerai pas vélo, tu étais peinte en vert, comme tant de bicyclettes de ta promotion, je ne sais pourquoi. Je la revois volontiers. J’aurais plaisir à la détailler. Elle avait une petite corne ou trompe au lieu du timbre à la mode de nos jours. Actionner cette corne était pour moi un vrai plaisir, une volupté presque. J’irai plus loin, je dirai que si je devais dresser le palmarès des choses qui ne m’ont pas trop fait chier au cours de mon existence, l’acte de corner y occuperait une place honorable. Et quand je dus me séparer de ma bicyclette j’en enlevai la corne et la gardai par-devers moi. Je l’ai toujours je crois, quelque part, et si je ne m’en sers plus, c’est qu’elle est devenue muette. Même les automobiles d’aujourd’hui n’ont pas de corne, dans le sens où je l’entends, ou rarement. Quand j’en repère une, dans la rue, par la vitre baissée d’une automobile en stationnement, souvent je m’arrête et l’actionne. Il faudrait récrire tout ça au plus-que-parfait. Parler de bicyclettes et de cornes, quel repos.

© Samuel Beckett _ 22 mars 2013

Messages

  • Ce texte de Beckett est simple et beau et il m’a fait penser à mon Raleigh (un vélo "mi-course" noir et blanc), que je me suis fait piquer un jour dans ma cave, il y a quelques années.

    J’avais installé sur le guidon non pas une "corne" mais une "trompe" (avec poire sur laquelle on appuie) et je riais à chaque fois que j’appuyais dessus, tellement le son était différent des sonnettes habituelles aux oreilles des passants tête en l’air.

    Maintenant j’ai un Go Sport plus classique, une "bicyclette" de ville, et avec une sonnette de bon aloi.

    Beckett rime avec bicyclette, en fait.

    Voir en ligne : http://doha75.wordpress.com

  • De la prose-bibi en écho avec cette passion beckettienne pour le vélo :-))

    http://www.pensezbibi.com/categorie...

    PROMENADES EN CYCLE
    « Ce furent de grandes randonnées. D’un coup de pédale, on escaladait des monts, on s’en faisait des montagnes et des montagnes, on se hissait jusqu’au sommet mais plus dures furent les chutes, les fins de chapitre sur crevaison, les abandons sur toute la ligne, on finissait nos courses exténués, maudissant la machine, pleurant, la tête dans le guidon, on avait la gorge sèche, on traversait des déserts. A l’approche de l’Arrivée, on faisait lever toute une foule d’interrogations. Qui était ce coureur ? Quelle était la question ? D’où sort-il ? D’où sort-elle ? On commençait la course en père peinard mais on avait peur sur le final, surtout dans les dix derniers kilomètres, les cinq dernières minutes, les trois cents derniers mètres. On a toujours peur pour le sprint, on vous envoie dans les balustrades, sauve qui peut, c’est la foire d’empoigne mais c’est ça le Cycle, la grande boucle, la spirale de l’enfer. Et toujours ces quelques centimètres qui vous condamnent au second rang, aux places d’honneur, aux rangs d’honneur des randonneurs, au dernier accessit. Oui et il y aurait beaucoup encore à écrire sur ceux qui terminent derrière ».

    Voir en ligne : http://www.pensezbibi.com

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