Éditions Œuvres ouvertes

Miguel Espejo : voyage au bout du néant

Une poésie nocturne qui tente désespérément d’aller au-delà des mots, de dire l’inexprimable

Il y a chez Miguel Espejo une indifférence envers les fins esthétiques qui font en principe partie intégrale de la poésie. Aux antipodes du lyrisme, de la rhétorique, des feux d’artifice verbaux – autant d’aspects qui ne l’intéressent pas –, il excelle dans la synthèse de la raison poétique et de la raison philosophique. Certains de ses poèmes sont d’ailleurs tout simplement des aphorismes : dans Fragmentos del universo, par exemple, l’intensité va de pair avec la brièveté, en peu de mots tout est dit.
La tristesse métaphysique, la mélancolie existentielle, dans lesquelles baignent la plupart de ses textes s’opposent à une sensualité exacerbée qui travaille de l’intérieur une partie de cette œuvre sans pourtant parvenir à l’éclairer, à l’illuminer. Dans cette poésie nocturne on trouve un érotisme qui, contrairement à celui d’un Enrique González Rojo, par exemple, n’est pas ludique. Il s’agit, dirait-on, d’un érotisme tyrannique qui poursuit inlassablement son objet, qui n’arrive jamais à se satisfaire entièrement, qui voit toujours la part manquante, qui se meurt de la soif inextinguible de plus, toujours plus. Et quand la dimension sensuelle n’est pas convoquée, cet érotisme est tragique, il s’enfonce dans les méandres inextricables de l’angoisse existentielle ou débouche sur le labyrinthe de la connaissance, autant dire sur le vide, sur le néant.
L’union, la communion y semblent impossibles, ou pire encore peut-être : vaines.
Si le bonheur n’a pas à être compris mais à être vécu, il n’en va pas de même quand le poète se tourne vers lui-même ou essaie de faire en sorte que l’être aimé le perçoive intégralement : « Comment parvenir à comprendre le bonheur de contempler / le fond d’autres yeux / et d’arriver à les ouvrir à notre propre abîme ? »
Une impression de désolation, d’impuissance face à notre monde éclaté, déchiré, injuste, s’empare du lecteur. S’y ajoute la conviction profonde qu’on ne peut parler de ce dont il est « impossible de parler » que par intermittences, par à-coups, en balbutiant lamentablement. Essayer d’exprimer l’inexprimable, de « dire-l’obscur », de réduire la distance qui existe entre le mot et la chose, de faire coincider un tant soit peu le langage avec la réalité – autant de tâches impossibles qui aiguillonnent le travail du poète, et qui poussées à bout ne pourraient que mener au silence d’un Rimbaud ou à la « folie » d’un Hölderlin.
Les détails biographiques n’ont guère d’importance, mais ils peuvent aider parfois la lecture. Il est bon de savoir que Miguel Espejo a vécu le cauchemar de la disparition de sa sœur pendant la dictature militaire argentine de la fin des années 70. Ce fait biographique atteint une dimension universelle dans, entre autres textes, « Ma sœur la vie ma sœur la mort » : le monde est innommable, il est impossible d’en traduire l’horreur. Le trou noir du langage semble correspondre à ce noyau innommable, à cet impénétrable noyau de nuit de l’Histoire.
Après avoir étudié la philosophie à l’université de Cordoba, Miguel Espejo (Jujuy, Argentine, 1948) a vécu au Canada et au Mexique ; il réside actuellement à Buenos Aires. Ses premiers ouvrages poétiques sont apparus à Mexico et une anthologie personnelle, Larvario, a été publiée par les éditions Colihue (Buenos Aires, 2006, préface d’Osvaldo Gallone, dont nous nous inspirons dans cette note). Son œuvre va de la poésie à l’essai (El jadeo del infierno, 1983, sur Malcolm Lowry ; La ilusión lírica, 1984, sur Milan Kundera , Senderos en el viento, 1985 ; Heidegger, el enigma de la técnica, 1988) en passant par le roman (El círculo interno, 1990) et les nouvelles (Dispersiones), etc. Son recueil de poèmes La brújula rota a obtenu en 1996 le Prix unique de poésie inédite, de la ville de Buenos Aires ; il a été résident aux Récollets à Paris au printemps 2012.


Allégresse

nous ne connaissons pas d’autres traces que celles de l’horizon infini
nous ne regardons pas d’autres tours que celles qui sont faites de verre et d’acier
nous ne saluons pas d’autres hommes que ceux qui ont laissé leurs yeux sur le champ de bataille

Rimbaud

je voudrais frapper avec toute la force de mes doigts
les touches de la machine à écrire
pour que des lettres de sang surgissent sur le papier
du sang de mon jeune corps
asphyxié par les pensées d’une centaine de siècles

Pénombre

je ne suis qu’un fantôme
couché sur son lit
insomniaque

Orphée

Tourné face au silence
je sens que le harcèlement de la parole
est la tragédie inaccomplie.
Je me suis imposé la tâche de déchiffrer le poème
comme un suicidé se glisse dans son nœud coulant.

Le poème ne m’a pas aidé à dévoiler ma nuit.
Le poème est ma nuit.

J’écris en pariant sur le futur,
Enfer sans mémoire, sans feu
lumière d’incertitude.

Ecriture

J’écris par dégoût
– surtout des poèmes qui ne sortent jamais de ma bouche –,
par désolation et par manque de mots.

Le rossignol du foyer, chez moi, est resté sans voix
depuis le jour, pas si lointain d’ailleurs, où je l’ai appelé à ma porte.
Ce qui est étrange c’est que je n’avais ni porte ni maison,
peut-être seulement une maison fermée
avec une petite fenêtre sur le haut du toit
ouvrant sur le ciel.
J’ai les pieds sur terre.
Je veux avoir les pieds sur terre.
A chaque instant j’ai besoin de me le répéter
de me rappeler que je ne suis pas en train de flotter
dans des constellations sans nom, dans de gigantesques déserts.

J’ai aimé, le désespoir entre les mains.
Je me suis séparé du désespoir total
ou peut-être m’ont-ils abandonné
tous ces élans que j’ai connus.
Je suis sans instincts
comme une vieille commère
à qui on aurait coupé la langue.

Ivre de contradictions et de douleur j’aurais dû
abandonner la poésie
parler de métaphysique, de critique littéraire et d’histoire.
Mais la seule histoire que j’ai envie de déchiffrer
je l’ai perdue dans la tourmente de notre époque.
J’écris pour faire semblant d’avoir un métier.
Moi qui me suis toujours révolté contre tout métier
je pense maintenant que tout ce que j’ai fait c’est de le chercher.
Moi qui n’ai jamais pu sortir de moi-même
et qui n’ai jamais été en moi-même
j’ai cherché un refuge dans ma mémoire tergiversée.

J’ai inventé mon histoire
parce que je n’ai pas pu la vivre.

Ma biographie est mon ombre.

Dernier silence

Après avoir essayé de plusieurs manières
d’abandonner la quête du poème
pour pouvoir me plonger dans un silence définitif,
un silence fait de tranquillité et de mesure,
je comprends – à peine aujourd’hui – qu’il y a longtemps
que je me suis séparé des mots.
Mes désirs se sont évanouis
dans la même ombre qui les a fait surgir.
La rencontre avec ma naissance a été signalée
par les vertiges et les sorcelleries d’une forêt vierge :
la forêt de mon cœur.
Je ne parviens pas à retrouver les débris qui surnagent
de ma quête.
Mes amours ont été l’espoir de rencontrer
un silence, un corps et une pensée.
Le poème s’est effacé
et seuls sont restés les sillages de la nuit
qui ont séduit mes mains
pour que moi aussi je puisse pénétrer le langage
avec un sexe florissant et jeune.
J’ai abandonné la furie de ma jeunesse
avec la morgue d’un vieillard inutile,
j’ai jeté les pollutions de mes limites
pour pouvoir me plonger dans le souffle du néant.
J’ai toujours été expulsé de tout poème.
On retrouvera le reste le jour de mon décès.

(Dans Pórticos [Portiques], 1967-1972)

Eve

Elle s’ouvre au désir, elle s’offre
Elle m’utilise, elle fait de moi un poteau
planté au milieu du désert.
Ce désert c’est mon corps.

Technos

Nous avons découvert dans la technique
une gigantesque source
qui n’a pas pu apaiser notre soif.

Don Quichotte

Personne n’échappe à l’abîme de la connaissance,
pas même ceux qui ont embrassé la folie
pour énumérer la réalité du monde
à l’aide d’autres chiffres, qui viennent de loin,
de la face cachée de l’homme,
de son ombre.

(Dans Fragmentos del universo [Fragments de l’univers], 1975-1977)

César Vallejo

Si je pouvais disposer d’un jour
– ou du moins de quelques heures –
pour courir derrière les morts
j’aurais la force et l’illusion
d’écrire enfin un vrai poème :
du pain dans la bouche de l’affamé
une béquille pour le boiteux désemparé
et le tambourinement incessant des pas
sur les ruelles désertes et graves,
où pas un ivrogne ne profère des imprécations en vain
ne lance ses insultes comme des crachats vers le ciel
vers son visage léché d’étoiles
semblable aux bâtiments désolés
et aux villes abandonnées
aux chemins insondables qui piègent les rêves,
les larmes, les espoirs et l’ombre des corps,
et les entraînent vers un éblouissant trou noir.

Nel mezzo del cammin

Au-delà des trente ans
on pense
que la vie n’a pas donné ce qu’elle devait
à notre réalité
déjà figée en un point du temps,
ou en tout cas on pense
que l’on n’a pas fait l’impossible
pour être à la hauteur
du rythme étourdissant du monde.
On n’a pas fait l’impossible
pour faire coïncider nos traces avec d’autres traces
ni pour éviter de se perdre dans des chemins inconnus,
on n’a pas fait l’impossible
pour boire du vin avec l’empreinte d’autres lèvres,
pour voir un foyer là où d’autres le voyaient,
pour persévérer dans le berceau du désert.

Au-delà des trente ans
on pense
découvrir un cristal taillé
avec des figures différentes
de celles qui naguère nous accompagnaient,
peut-être quelque dragon dans une bataille héroïque, une sirène
nageant dans le fleuve majestueux du poème
un hippocampe, un centaure ou une colombe
porteuse de messages inédits.

On aurait aimé posséder quelque chose,
une clé, une épée de Damoclès toujours jeune,
quelques rêves, une sculpture en cours de réalisation
conçue dans tous ses détails et remise à plus tard
pour empêcher que son achèvement la dénature.
Une limite s’impose
à cet obscur sentiment
que les heures nous offrent.
Une voix, notre voix,
murmure des paroles incompréhensibles
devant l’autel de la vierge des disparus
au beau milieu d’une tempête en mer.
Une limite s’impose, et c’est le naufrage
rien n’a pu être récupéré
hormis un timide espoir,
insuffisant pour y échapper.

Au-delà des trente ans
la jeunesse devient impondérable ;
nous nous rappelons nos actes, impossibles à modifier,
l’acteur grossier que nous fûmes parfois
quand nous croyions représenter une tragédie,
la splendeur de l’élan et le calme
qui éclairaient notre adolescence,
la douce nuit bredouillant des excuses
pour remettre au lendemain ce qui n’a pas été fait à temps.
Ce sont les choses et leur ombre
les souvenirs d’horizons distincts :
un rocher imposant au bord du Pacifique
qui fascina le jeune que j’étais
et sur lequel s’était assise, au coucher du soleil,
la jolie fille qui m’accompagnait.
Personne n’a la certitude de ne pas avoir tracé en vain
les chemins de sable qui nous ramèneraient au présent,
les paroles préfiguratrices d’épitaphes
et la jeunesse comme antichambre de la mort,
et le malheur de me trouver encore
en exil, hors de la terre
et hors de l’exil.

Pour célébrer ma mort

Adieu au souvenir de ce parc à Londres
où les coupoles et les tours se découpaient sur le ciel.
Adieu à l’interminable galop de la mémoire
qui sauve en vain les fragments qui m’ont formé.
Adieu à la silencieuse majesté des Cloisters
qui dominent le cours de l’Hudson et de Manhattan.
Adieu à la lente nuit de l’insomnie
qui m’a fait découvrir la condition d’orphelin des hommes.
Adieu à ce qu’un jour de mon enfance je me suis proposé d’être
et mes actes se rapprocheront inexorablement de leur limite
sous la forme d’une pierre tombale bouclant la boucle.
Adieu aux questions qui m’ont toujours tenu compagnie,
que j’étais fatigué de répéter sur la surface lumineuse
de ce lac si beau comme seul peut l’être
ce qui existe pleinement pour réjouir la terre
et dont le nom indien résonne encore dans mes oreilles : Muskoka.
Adieu le Pacifique et les côtes qui le bordent :
les après-midi de Valparaiso où la nostalgie abonde,
les nuits d’Acapulco et sa merveilleuse baie
dont la beauté a pu résister au manteau des artifices.
Adieu à tout. Adieu au néant et à ses multiples formes.
(Londres, 27 octobre 1979)

Entre les cercles

oui, on se trouve toujours
au centre de la perte des choses
au centre de la perte des êtres
de la perte des parents et de la patrie
d’un enfant ou d’un frère
d’une épouse ou d’une maîtresse
qui s’enfuit au loin, très loin
là où naît le langage du vent
et qui s’enfonce au plus profond
là où s’agite le murmure de la mer
elle s’échappe indéfectiblement, irrévocablement
sans qu’il n’y ait rien – dans nos mains
dans notre cœur –
de suffisamment fort pour la retenir

il faut alimenter une grave, une terrible tristesse
pour supporter un tel vide
une illusion immergée dans le tourbillon du néant
une sensation d’angoisse et de pénurie
si éloignée de l’amour
aussi forte que l’amour
et tellement privée de forces

à la limite des choses
à la limite des actes
nous ne trouvons qu’une grande désolation
et quelques mots pour l’exprimer

combien j’aurais aimé être toutes les choses
tous les sentiments
n’en trahir aucun
ni dans l’intimité ni dans l’éloquence
ni dans la surprise ni dans la prudence
être toutes les choses comme le désirait Pessoa
en se dérobant derrière des masques successifs
en cachant les manques, la douleur
la proximité de la pensée
et, surtout, un profond néant

ah, notre condition, notre destin sont bien surprenants
il nous y est accordé de tout regretter
d’imaginer ce qui peut nous manquer
en mesurant ce qui est vraiment parti

d’où extraire maintenant d’authentiques élans
de quel chapeau tirer quelque grâce
quelque tendresse inédite ?

les mots les plus denses sont insuffisants pour exprimer nos pertes
de même que les interminables couloirs d’un labyrinthe
ou les doutes qui sourdent par intermittences de l’âme

mon cœur est un fleuve égaré dans les océans de l’absence
dans les après-midi où la mélancolie l’emporte
et où aucun calmant ne suffit à l’apaiser

j’aurais voulu être tant de choses
tant de situations et tant d’actes
jusqu’à cent morts distinctes
c’est à peine si je suis cette tristesse sans patrie
sans illusions, sans vertiges
tel un pendule sur le point de s’arrêter
et ne désirant que se répéter lui-même

mon cœur est à peine le symbole d’une fuite
le rituel usé d’un monde
où règnent toutes les fautes
tous les malheurs, les accablements
et la flamme qui incinérera la splendeur et la joie

j’aurais voulu tant de choses pour ma vie
tant de sentiments pour mon cœur
tant de ferveurs pour mon âme
mais je ne trouve que cette crucifixion différée
cette nuit, ce tourment sans gloire

pas un quai, pas une gare
ne peuvent refléter l’immensité de ce vide
que je sens encore
la perte des choses
la perte des personnes
la perte de la perte
(Mexico, 12 septembre 1981)

Ma sœur la vie ma sœur la mort

1
l’horreur
l’horreur nous unit
l’épouvantable innocence
et le tourment de ne pas avoir prévu
l’horreur humaine

les multiples concerts de la mort
son triomphe sur les mains désarmées
sont des substituts
de cette époque trouble
où se lève la nuit immuable
et où la lueur du crépuscule
donne à peine
la bienvenue à un vieux jour

ô ce monde
pour lui-même inadmissible
qui n’a pas accepté
l’enchantement de la musique
les fugues et les préludes
glissant entre tes doigts

en quels lieux, quels plans, quels cercles
recomposer le supplice
la chute systématique
dans une vallée sans dieux

la négation de la poésie
dans la fureur de l’histoire
fonde toute négation

traître est l’art
qui émerge de la douleur
et plus encore
dans la mesure où il t’appartenait

2
un torrent de lave t’a entièrement couverte
– a recouvert notre siècle
– un ciel affligé
– par des nuages de terreur
on a saccagé tes trésors
on a répandu tes cendres sur des pierres noires
on a arraché les pages de tes livres
et depuis Tiwanacu l’horizon
(il y a une photo, je m’en souviens)
est devenu un dépotoir de fantômes

les gardiens (je les vois) te guettaient
plongeaient ton corps dans la misère extrême
aveuglaient tes yeux
pour te laisser
dans l’abîme sans fin de la conscience

comment prévoir
que tout cela arriverait
que l’amour pour le Macchu-Picchu
et pour le printemps des aveugles
se transformerait en gangrène

des yeux purulents
qui cherchent quelque chose pour se reposer
sur un fond humain

3
je dialogue avec les morts
avec cette ombre et ce rêve que tu es maintenant

je devine je ne sais quelles grimaces ultimes
je ne sais quel battement de paupière dans une culture humiliante

je vois la fosse creusée pour recevoir ton corps
la communion avec les étoiles
dans la nuit infinie des bourreaux

je vois, je sens le paroxysme de l’étouffement
peu avant le massacre
les corps secoués par des tremblements d’impuissance
et une croix dessinée en l’air au-dessus des tombes

comment soigner tes poumons
épuisés par l’asthme et la brume
dans ces cellules furtives
conçues pour triturer les os
ou arracher les événements collés à la peau

je prévois l’incompréhensible cheminement des hommes
sans martyrs ni héros
sans héros ni martyrs

lasse est l’histoire
ainsi que la parole intermittente
qui balbutie ces calamités

4
rappelle-toi avec loyauté et fermeté
du père que nous avions encore
et qui fut témoin de ton voyage vers le néant
il vit maintenant dans le temple de la mort
où vous me reprochez tous deux un autel vide

mes rêves s’unissent aux tiens
– je ne les cache pas
– je ne peux les éviter
– ils arrivent avec la discrétion de l’aurore
et néanmoins c’est comme un ciel dans l’âme
non pas un enfer
mais un ruminement d’oiseaux
dans une forêt inexistante

ni les anges ni les lutins
ne gémissent sur cette terre désolée
uniquement l’haleine des vivants
le souffle des souvenirs

ma sœur la vie
ma sœur la mort
nous sommes les naufragés
d’un navire qui ne brille plus
même pas dans le lointain
(Buenos Aires, juillet 1985)

(Dans La brújula rota [La boussole cassée], 1975-1985)

Mauvaise mémoire

Où était donc ce poème longuement endormi qui guettait le matin, en haletant comme un vrai bouledogue ?
Sous quelles constellations, sous quels signes s’est-il réfugié, ou peut-être hiberne-t-il, patient, entre les collines secrètes de mes mains ?
Sur quelle peau irisée par l’ampleur du désir (soustrait pour toujours aux bourrasques des coutumes et orphelin de pactes, d’alliances, de revendications, seulement instantané dans son éclat) est-il prêt à proclamer sa présence ?
Était-il en fait caché entre les lézardes des grands événements, dans le bruyant chaos de l’histoire et des nouvelles et des inventaires qui tentent inutilement de la fixer ?
Dans le statut inébranlable des anciennes capitales, dans ces vieux tracés urbanistiques qui remplissent la vue de splendeur et de ruines ?

J’ai su à un moment donné
que le poème était derrière,
très loin des vulgaires calendriers qui soupèsent les os en un calcul fébrile,
derrière toute parole et toute contemplation
dans un horizon fugitif
réaffirmant l’insaisissable
par le biais de flammes frénétiques et d’un murmure continu
dit à l’oreille d’une femme qui n’est même pas aimée
ou d’éclairs écrasants annonçant enfin l’arrêt de la vie.

J’ai également su
tandis que j’attendais de pouvoir monter dans un long train bourré de lieux communs,
en présence d’un accouchement insolite dans une gare vide,
que les poèmes sont tout le temps à notre portée
et qu’ils ne reviennent jamais
et qu’ils ne dorment jamais du profond sommeil des pharisiens
et que leur démence sans frein resurgit
face à l’imminence des râles.

En vérité, je ne savais pas.
À peine le goût du sable dans le désert
l’écho de clochers éteints
dessinant le bourbier et la tannerie
le ressac de l’inépuisable océan.

J’ai presque tout oublié.
Je ne me rappelle même pas le nom de ce vagabond imaginaire
– l’adieu indéfinissable de quelqu’un qui n’allait nulle part –
qui a visité frontières et hôpitaux
et mastiqué l’incroyable pain de la gangrène,
tout en entrevoyant les brumes calcaires d’un peut-être,
un manuscrit à la dérive
suivant les traces délébiles d’un cétacé.

J’ai presque tout oublié.
Et pourtant, par moments,
du fond de la mystérieuse grotte où les corbeaux font leurs nids,
le poème a abandonné sa réserve et sa distance
et d’une salive fumante il a tatoué sur mon corps :
« l’impossible,
raison première et dernière de l’homme
 ».
(À Atilio Jorge Castelpoggi)

(Dans Prefiguración de una muerte [Préfiguration d’une mort], 1987-1997)

Chanson de la mémoire amoureuse

Tout ce dont je me souvenais
De ce visage si beau
C’étaient ses fesses cognant mon nez
Tempo agittatto
Pendant que ma langue les perforait

Maintenant je vois ma trajectoire
Mon parcours le long de chemins inconnus
De voies lactées et de songes imprécis
Et je constate qu’il n’en reste que des lambeaux
Des fragments insaisissables, des vécus
Que seul mon corps pourrait démentir

De cette femme sculptée par Cellini je retiens
Son anxiété pour atteindre la fin
Et ses autres traits dilués
Dans l’impossible vérification
De ce que l’on a vraiment vécu
– Et avec qui ?

Paul Celan

Tu as jeté tes os à la Seine,
et moi à l’infini.

Peut-être y avait-il un regard de démesure
ou l’attente d’autres mots.
Sans doute une intuition certaine des dangers
et de ce qu’il était impossible de nommer.

En t’accompagnant je me trouvais alors
dans l’au-delà
de la stupeur de n’importe quel mot
cinglant les exigences et les paradoxes.

Ton orgueil et ta douleur
ont été immergés dans le temps et dans le fleuve.
Des images imprécises de Buchenwald et de Weimar
des danses de vieux maîtres de la grise Allemagne
danses du remous qui a captivé ton regard
pour te triturer entre ses bras.

L’attente enveloppante.
D’une autre langue.
À l’aube.

Enrique Molina

Était-il heureux ?
Question inutile.
Il se plaçait toujours au-delà des bienvenues et des qualifications
dans un espace d’or et de fulguration,
de fourmis grouillant sur l’écorce de leur adorable planète,
de chagrin aussi
tout en mastiquant le tabac de ses prières.

Le bonheur n’était pas un signe qui lui convenait.
Rires, condors, tel était son éclat
la mémoire ardente des longs séjours
car il y eut simplement
une époque de triste beauté dans les Andes
de maraudage autour des traits du peut-être.

Il se demandait à chaque instant :
« qu’ai-je fait de ma vie ? »
Il s’obstinait à ne pas comprendre
la dissipation qui s’étend derrière tout horizon,
en même temps que parmi nous il célébrait
les soleils en ruines.
– Plages de galets, rivières, montagnes,
les nombreux océans qu’il a connus lors de son simulacre de marin
et le souvenir des chemises empilées,
en quelque recoin secret, furent son véritable adieu.

Le corps fugace

L’homme ne peut presque jamais dire vraiment ce qu’il pense
parce qu’il l’ignore lui-même.
Comment pourrait-il parler de ce qu’il ne comprend pas
d’une ombre envoûtante à l’aube
ou de l’étrangeté de son corps ?
Comment parvenir à comprendre le bonheur de contempler
le fond d’autres yeux
et d’arriver à les ouvrir à notre propre abîme ?
Le mot est revêche. Et le regard aussi.
Ce qui ressemble à un troupeau de guanacos dans la Puna
est à peine un vrombissement d’insectes.
Une femme nous attire grâce au calice de sa beauté
et nous montons impuissants sans toucher ses cordes.
Car rien n’est ce qu’il paraît être.
Ni le corps, ni la femme, ni la beauté.
Comment harmoniser les accords
au milieu de la confusion générale ?
Une main frappe à la porte. Une autre l’ouvre.
Le corps ne répond pas. Il ne parle qu’en murmurant.

(Dans Cuerpos esquivos (Corps fugaces), 1998-2003)

Œuvre en fugue

De même que cet adulte, que son passé rend sentimental et qui se remplit de tristesse en repensant aux souffrances de l’enfant qu’il fut
ou de même que cet homme affligé de vivre jusqu’aux os le rhumatisme de sa mort, hypnotisé par la proximité de sa fin
de même je savourais l’âcreté de mon présent unique
en un instant précis et définitif
suspendu à tout horizon à toute référence
avec la magnitude brûlante d’une œuvre en fugue
textes, paroles, palimpsestes, recueils de poèmes et caractères
dansant dans l’espace stellaire
pénétrant dans un monde sans empreintes ni retour.

Cela se trouvait indubitablement au-delà de mes calculs
même de ceux faits à l’aube, dans une jeunesse naissante
où les accès de toute-puissance dominent.
Comment donc combiner une telle confusion avec l’univers, quand il ne s’agit pas d’extase mais de l’errance infinie ?
Heure après heure, dans des bars turbulents et devant des verres assoiffés,
j’ai passé mon temps à ébaucher des livres
qui se sont dirigés tout droit et à toute allure
vers la poubelle cosmique.
Les trous noirs ou le mystérieux aimant de l’existant
attrapent des pages et des pages, des enfants et des pères, des corps épuisés,
des étoiles, des planètes, des lumières et des ombres
en dévorant indifféremment le sens et le non-sens.
(Jujuy, 4 mars 2004)

(Dans Últimos poemas [Derniers poèmes], 2004)

© Philippe Chéron _ 29 mars 2013

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