Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

On continue

ou qu’est-ce qu’une édition ouverte sur le web ?

Passé le choc, même si l’émotion est toujours là, le décès de Ronald Klapka m’a ramené quelques années en arrière, autour de 2000-2003, soit, pour moi du moins (car d’autres y étaient engagés bien avant cela), une phase pendant laquelle j’ai découvert le web et créé mon premier site, tout en participant à remue.net avec Ronald et bien sûr François Bon. D’autres espaces, comme remue.net, accueillit dès le départ des textes d’auteurs dont j’ai fait la connaissance, pour la plupart, en ligne (quitte à les rencontrer par la suite). Ecrire sur le web, c’était écrire ensemble, échanger par mail des réflexions, des avis, ou simplement des humeurs quant à telle ou telle donnée de l’actualité (pas simplement littéraire, mais aussi politique). Me plaisait aussi le fait que chacun bricolait son propre site, et qu’on s’entraidait. Le site était aussi une revue, avec ses chroniques, comme celle de Ronald (voir l’illustration plus haut, extraite du premier site remue.net). Des actions étaient lancées depuis nos sites. Des communautés actives au quotidien naissaient, se développaient.

C’est à ces micro-communautés que je repense ces jours-ci. Pour certaines carrément coupées du monde de l’édition, pour d’autres composées d’auteurs passant continuellement du web aux réalités de l’édition traditionnelle, même si des tensions se faisaient jour. Autant le monde de l’édition était clos sur lui-même et basé sur un système de sélection, autant le web était ouvert et rétif à toute forme de censure. Vers 2007, j’ai été intéressé par l’expérience m@nuscrit lancée par Léo Scheer, parce qu’elle essayait de concilier la liberté du web et le cadre éditorial institué : chaque auteur pouvait charger son texte brut de décoffrage sur la plate-forme de l’éditeur, et chacun pouvait le télécharger ou non. A vrai dire, c’est comme cela que j’envisage une vraie coopérative d’auteurs, et ce qui fait que les expériences d’édition numérique auxquelles j’ai pu participer depuis ne me satisfont qu’à moitié : on y retrouve la clôture de la maison d’édition traditionnelle, les vieux réflexes ressurgissent, l’éditeur jouant à la bourse avec ses auteurs (souvent pour de bien maigres gains).

Comment garder un système ouvert d’édition sur le web ? Peut-être en conservant ces micro-communautés via des blogs, regroupés autour de thématiques ou d’orientations particulières. A Oeuvres ouvertes, Philippe Chéron fait un remarquable travail de traduction d’auteurs latino-américains pour la plupart méconnus en France. Denis Boyer, rédacteur en chef de Fear Drop, donne à lire ses recherches dans le domaine musical, proches de la sensibilité du romantisme allemand, et édite ses propres textes. Laurent Grisel publie son Journal de la crise (bientôt celui de 2007, on est impatient de découvrir), qui nous permet de comprendre ce début de vingt-et-unième siècle. Le poète et traducteur Auxeméry intervient régulièrement sur les auteurs américains, voir son remarquable article sur Reznikoff. Et nous avons la joie depuis quelques jours d’accueillir les Notes d’écriture d’une voix importante de la poésie contemporaine, Claude Favre, travail en cours dont nous publierons la deuxième partie dans les prochains jours.

Pour ce qui est de mon propre travail : bibliothèque allemande et chantiers d’écriture (aux côtés d’autres auteurs), il ne s’agit que d’axes parmi d’autres d’Oeuvres ouvertes, un blog dépourvu de centre. Je ne me considère nullement comme le "directeur de la publication" (j’ai quitté la Revue des ressources parce qu’il y en avait justement un), je ne sélectionne par les textes des auteurs cités plus haut, je les mets moi-même en ligne si nécessaire, mais Laurent Grisel s’occupe lui-même d’éditer son Journal avec Dominique Dussidour (dont il faut saluer le travail tout au long de 2012), ils sont beaucoup plus calés que moi pour ce qui est du balisage des textes.

Le web des experts du numérique, très bien. Des maisons d’édition se créent avec leurs pros du epub, il semble malgré tout que ces démarches commerciales, pour ce qui est de la littérature contemporaine, soient rarement bénéfiques et pour l’auteur et pour l’éditeur, hors d’un tout petit cercle de lecteurs. Mais je ne vois pas bien en quoi ces maisons se distinguent réellement des structures d’édition traditionnelles : équipes de plus en plus professionnelles fermées, sélections des manuscrits souvent aussi sévères que pour des livres papier, délai de fabrication de plus en plus long. Est-ce que ce n’est pas là qu’est en train de mourir le web littéraire, alors qu’il s’épanouit en vérité hors de toute visée commerciale, dans une forme d’amitié ouverte, désintéressée ? Et que dire de ces auteurs qui, hier, crachaient sur les colloques et les salons du livre, et qui s’y rendent aujourd’hui ? Je ne me reconnais pas dans ce web-là, où les auteurs semblent de plus en plus en concurrence parce qu’à leur tour ils ont une marchandise à fourguer.

Point de vue sévère peut-être, je n’en sais rien. Envie juste de continuer, à six aujourd’hui, puis qui sait demain à sept, à huit, avec un simple blog facile d’usage pour que se développent des expériences individuelles et collectives en liberté, loin du commerce numérique.

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© Laurent Margantin _ 6 avril 2013