Oeuvres Ouvertes

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Traduire le Journal de Kafka (2)

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Seulement dix jours que j’ai commencé à retraduire le premier cahier du Journal de Kafka, et déjà pas mal de surprises. Il y avait bien sûr un gros travail préalable à réaliser avant de se lancer dans un tel chantier, notamment la découverte depuis trois ans des cahiers, de l’écriture au quotidien propre à Kafka au fil de laquelle se mêlent notes autobiographiques, réflexions, aphorismes et fragments de récit, parfois juste un bout de phrase. C’est une donnée qu’il faut avoir à l’esprit si l’on veut être fidèle à cette écriture : le Journal n’est pas séparé de ces cahiers, mais y participe. Pour s’en rendre compte, il faut évidemment se servir d’une édition critique, et celle réalisée par Malcom Pasley au début des années 2000 est un outil indispensable, puisqu’elle respecte totalement la genèse du texte.

D’où le décalage, d’entrée de jeu (on s’en rend compte dès la deuxième page !) avec les traductions françaises existantes déjà anciennes, et qui sont au nombre de deux : celle de Klossowski, parue en 1945, et celle de Marthe Robert, plus complète, parue en 1954. Problème majeur pour ces deux traductions : elles se basent sur l’édition allemande réalisée par Max Brod, qui a en quelque sorte fabriqué le journal de Kafka. D’abord en rétablissant la chronologie, ce qui revenait à extraire des cahiers des morceaux qui participaient chacun d’un ensemble. En effet, Kafka (c’est le cas notamment des deux premiers utilisés en 1910 et 1911) n’écrivait pas dans un seul cahier, mais passait de l’un à l’autre. Brod a donc composé un ensemble - traduit ensuite par Klossowski et Robert - qui n’existait pas réellement, ou alors mêlé et combiné à d’autres éléments les plus divers. Or aucune traduction française ne rend compte de la réalité des cahiers, pas même celle, plus récente, de la Pochothèque, qui reprend pour une bonne part la traduction de Marthe Robert en la complétant avec des passages écartés par Max Brod. Quant à l’édition de la Pléiade réalisée par Claude David - toujours avec la traduction de Marthe Robert "devenue presque aussi canonique que le texte de Kafka lui-même" -, "elle trahit totalement l’esprit et la lettre des journaux de Kafka... en hiérarchisant des textes de fiction et des textes plus "anecdotiques", en publiant en dehors du journal des ébauches qui y étaient consignées à l’origine". "Claude David, conclut Florence Bancaud [1], induit une erreur de perspective fondamentale et ne permet pas de voir dans le Journal de Kafka autant un journal d’écrivain qu’un journal intime".

Mais Claude David n’est pas responsable de cette "erreur de perspective", si tant est qu’il faille chercher un responsable. En 1950, Max Brod a expliqué sa démarche dans sa postface du Journal : "Des phrases isolées, qui paraissaient dépourvues de signification parce que trop fragmentaires, ont été éliminées". Je m’étonnais ainsi de voir certaines phrases de l’édition critique dont je me sers absentes de la traduction française, je crois avoir désormais l’explication (à confirmer, car je n’ai pas l’édition de Brod sous les yeux). Autre chose : "J’ai écarté également certains passages qui se répétaient avec de petites variantes". Hier, traduisant plusieurs pages du premier cahier qui participent d’une suite de variations dont la première partie commence par la phrase "Si j’y réfléchis, je dois dire qu’à certains égards mon éducation m’a beaucoup nui", je cherchais en vain leur traduction dans l’édition de Marthe Robert, avant de me rendre compte qu’elles avaient été placées en fin de volume (comme chez Brod certainement) dans un ensemble assez succinct de "variantes". Exclusion, évidemment, qui n’est plus acceptable dans la démarche qui est la nôtre. Ce à quoi on assiste en effet à travers ces six textes composés les uns à la suite des autres (j’ai traduit les quatre premiers, je suis dans les deux suivants) - au tout début du Journal -, c’est à un travail d’introspection capital, inaugural même de l’oeuvre en devenir (Kafka n’a encore composé aucune de ses grandes oeuvres, nous sommes en 1910) en ce qu’il lui permet d’opérer une rupture, par l’écriture et par nul autre moyen, avec sa famille, avec son milieu, avec ses anciens professeurs, avec cette humanité "éducatrice" qui voulait faire de lui un autre homme que celui qu’il est devenu (je paraphrase ici un passage du quatrième texte considéré comme une simple "variante" par l’ami Brod).

Impossible donc, si l’on veut retraduire le Journal de Kafka, de procéder autrement qu’en reprenant les cahiers dans leur édition génétique, à l’état brut en quelque sorte, et dégagé de toute volonté de composer un ensemble lisible pour le public et également par les proches de Kafka (car telle semble bien avoir été la démarche initiale de Brod, en écartant également certaines notations "par trop intimes"). Près d’un siècle après la mort de Kafka, de telles considérations ne peuvent nous être qu’étrangères, et il est singulier que personne (à ma connaissance) ne se soit posé de questions sur la nature même des traductions proposées, qui participent d’un contexte précis qui n’est plus le nôtre. Cette volonté de donner un texte lisible, accessible, est perceptible également dans une forme de réécriture du Journal dans un français classique qui dénature totalement l’allemand de Kafka, en rien classique, lui, mais traversé par des tensions, par la recherche d’une certaine vitesse dans l’écriture qui se traduit par une absence fréquente de la ponctuation et une certaine déstructuration syntaxique qu’il faut tâcher de rendre en français, ou plutôt que de rendre d’expérimenter soi-même. Je songe ici à ce que disait Henri Meschonnic : "La traduction doit être génétique : obliger le traducteur à refaire l’acte même qui a généré le texte original".

Première mise en ligne le 28 avril 2013

© Laurent Margantin _ 29 décembre 2014

[1Dans : Retraduire le Journal de Kafka à la lumière de sa genèse, La Retraduction, sous la direction de Robert Kahn et Catriona Seth, Publications des Universités de Rouen et du Havre, Rouen, 2010

Messages

  • Merci pour ce beau travail très précieux de généalogie littéraire, quasi-scripturale, qui nous re-donne à re-lire FK dans un contexte pratique plus exact.

    La journée s’adonnant à l’écriture administrative, froide mais précise, détachée mais performative... quel double-bind, quand on y songe.

    Me souvient d’un voyage adolescent à Prague, et de cette terrifiante lettre sur sa volonté de non-mariage adressée à celle qui pourtant le désirait tant, l’épouser. Vous est-il possible de nous la livre ?

    MERCI.

    Voir en ligne : http://pierrecendrin.blogspot.fr/

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