Œuvres ouvertes

Grains de pollen (1-57) / Novalis

Les 57 premiers fragments des Grains de pollen de Novalis, sa première oeuvre publiée en 1798, oeuvre essentielle du romantisme allemand qu’on retraduit au rythme d’un fragment par jour. A mi-parcours donc, puisque ce sont 114 fragments au total.

Amis, le sol est pauvre, il nous faut semer abondamment

Pour n’obtenir que de maigres récoltes.

1. Nous cherchons partout l’inconditionné et ne trouvons que des choses.

2. La désignation par des sons et des traits est une abstraction digne d’admiration. Quatre lettres me désignent Dieu ; quelques traits un million de choses. Comme l’emploi du monde devient ici aisé, comme la concentricité du monde des esprits devient évidente ! La théorie du langage est la dynamique de l’empire des esprits. Un mot d’ordre met en branle des armées ; le mot liberté des nations.

3. L’Etat mondial est le corps qu’anime le beau monde, le monde spirituel. C’est son organe nécessaire.

4. Les années d’apprentissage sont destinées au jeune poète, les années universitaires au jeune philosophe. L’Université devrait être un institut entièrement philosophique : une seule faculté dont toute l’organisation servirait à l’excitation et à l’exercice approprié de la capacité de penser.

5. Dans un sens supérieur, les années d’apprentissage sont les années d’apprentissage de l’art de vivre. C’est à travers des essais organisés de manière planifiée qu’on apprend ses principes fondamentaux et qu’on acquiert une habileté à opérer librement à partir de ces principes.

6. Nous ne nous comprendrons jamais totalement nous-mêmes, mais nous ferons et nous pourrons faire bien plus que nous comprendre.

7. Certaines interruptions ressemblent aux gestes d’un joueur de flûte qui, pour produire différents sons, bouche cette ouverture-ci ou celle-là, et semble enchaîner des ouvertures sourdes et sonores de manière arbitraire.

8. La différence entre l’illusion et la vérité tient à la différence de leurs fonctions vitales. L’illusion vit de la vérité ; la vérité vit sa vie en elle-même. On annihile l’illusion comme on annihile des maladies, et l’illusion n’est donc rien d’autre qu’une inflammation ou une extinction logique, exaltation ou philitinisme. La première ne laisse habituellement derrière elle qu’un manque apparent de faculté de penser qu’on ne peut supprimer qu’à travers une série décroissante d’incitations et de contraintes. La seconde se change souvent en une vivacité illusoire, dont les dangereux symptômes révolutionnaires ne peuvent être supprimés qu’à travers une série croissante de remèdes violents. Seules des cures chroniques rigoureusement suivies peuvent modifier ces deux dispositions.

9. Toute notre faculté de perception ressemble à l’œil. Les objets doivent passer à travers des foyers opposés pour apparaître correctement sur la pupille.

10. L’expérience est l’épreuve du rationnel, et inversement. L’insuffisance de la théorie dans l’application, souvent commentée par le praticien, se retrouve réciproquement dans l’application rationnelle de l’expérience pure, et est assez nettement perçue par les véritables philosophes, toutefois assez réservés quant à la nécessité de ce succès. C’est pourquoi le praticien rejette la pure théorie, sans soupçonner combien la réponse à cette question pourrait être problématique : « La théorie existe-t-elle pour l’application, ou l’application à cause de la théorie ? »

11. Le plus haut est le plus compréhensible, le plus proche, le plus nécessaire.

12. Les miracles et les lois naturelles sont dans une relation d’effet alterné : ils se limitent réciproquement et forment une totalité. Ils sont unis dans la mesure où ils se neutralisent mutuellement. Pas de miracle sans événement naturel et inversement.

13. La nature est l’ennemie des possessions éternelles. Elle détruit, en suivant des règles fixes, tous les signes de propriété, supprime tous les caractères de formation. La Terre appartient à toutes les espèces ; chacun a droit à la totalité. A la primogéniture n’est associé aucun privilège. – Le droit de propriété s’éteint à des époques déterminées. Les conditions de l’amélioration et la détérioration sont immuables. Mais si le corps est une propriété à travers laquelle j’acquiers seulement les droits d’un citoyen de la Terre actif, je ne peux me perdre moi-même en perdant cette propriété. Je ne perds rien d’autre que ce poste dans une école princière, et accède à une corporation supérieure où me suivent mes condisciples bien-aimés.

14. La vie est le début de la mort. La vie est à cause de la mort. La mort est à la fois achèvement et commencement, séparation et rapport plus intime à soi. La réduction s’accomplit par la mort.

15. La philosophie aussi a ses floraisons. Ce sont les pensées dont on ne sait jamais si on doit les qualifier de belles ou de spirituelles. [Friedrich Schlegel]

16. Par rapport à nous, l’imagination place le monde futur soit en hauteur, soit en profondeur, ou bien dans la métempsychose. Nous rêvons de voyages à travers l’univers, mais l’univers n’est-il pas en nous ? Nous ne connaissons pas les profondeurs de notre esprit. – Le chemin mystérieux va vers l’intérieur. C’est en nous, ou nulle part, qu’est l’éternité avec ses mondes, le passé et le futur. Le monde extérieur est le monde de l’ombre, il projette son ombre dans l’empire de la lumière. L’intérieur nous paraît naturellement si sombre, si solitaire et informe, mais comme nous le percevrons différemment lorsque l’obscurité aura disparu et que les corps d’ombre auront été repoussés. Nous jouirons plus que jamais, car notre esprit aura été longtemps privé.

17. Darwin remarque que nous sommes moins éblouis par la lumière au réveil lorsque nous avons rêvé d’objets visibles. C’est un grand bienfait pour ceux qui, de ce côté, ont déjà rêvé de voir ! Ils pourront supporter la gloire de l’autre monde.

18. Comment un homme peut-il avoir du sens pour quelque chose s’il n’en n’a pas le germe en lui ? Ce que je dois comprendre doit se développer organiquement en moi ; et ce que j’ai l’air d’apprendre n’est que nourriture, incitation de l’organisme.
19. Le siège de l’âme se trouve là où le monde intérieur et le monde extérieur sont en contact. Là où ils se pénètrent, il est dans chaque point de l’interpénétration.

20. L’alternance de compréhension absolue et de non-compréhension absolue dans la communication des pensées peut être déjà qualifiée d’amitié philosophique. En est-il autrement lorsqu’il s’agit de nous ? Et la vie d’un homme qui pense est-elle autre chose qu’une continuelle symphilosophie intérieure ? [Friedrich Schlegel]

21. Le génie est la faculté de se servir d’objets imaginés comme s’ils étaient réels et de les traiter de la même manière. Le talent qui consiste à représenter, à observer avec précision, à décrire l’observation de manière appropriée est donc différente du génie. Sans ce talent, on ne voit qu’à moitié et on n’est qu’un demi-génie ; on peut avoir une disposition géniale qui, en l’absence de ce talent, ne se développera jamais.

22. Le préjugé le plus arbitraire est celui selon lequel l’homme serait privé de la faculté d’être hors de soi, d’être avec sa conscience au-delà des sens. L’homme a la capacité d’être à chaque instant un être suprasensible. Sans cela, il ne serait pas un citoyen du monde, mais un animal. A vrai dire, la réflexion et la quête de soi sont très difficiles dans cet état, l’homme étant continuellement et nécessairement lié au changement de nos autres états. Mais plus nous pouvons êtres conscients de cet état, et plus vivante, plus puissante et plus satisfaisante est la conviction qui en naît ; la foi en d’authentiques révélations de l’esprit. Ce n’est ni vision, ni audition, ni sensation ; c’est une association de ces trois activités, plus que ces trois-là : une sensation de certitude immédiate, une vision de ma vie la plus authentique et la plus intime. Les pensées se transforment en lois, les désirs en accomplissements. Pour le faible, la réalité de ce moment est un article de foi. Le phénomène est surtout frappant lorsqu’on voit certains corps et visages humains, plus particulièrement certains regards, certaines expressions, certains mouvements, lorsqu’on entend certains mots, lorsqu’on lit certains passages, lorsqu’on prend connaissance de certains aperçus sur la vie, le monde et le destin. De nombreux hasards, certains événements naturels, en particulier des moments de l’année ou de la journée, nous fournissent de telles expériences. Certains états d’âme sont particulièrement favorables à de telles révélations. La plupart sont instantanés, quelques-uns se prolongent, très peu demeurent. Il y a ici beaucoup de différences entre les hommes. L’un est plus capable de révélation que l’autre. L’un a plus de sens, l’autre a plus d’entendement pour celle-ci. Ce dernier restera toujours dans sa douce lumière, alors que le premier n’a que des illuminations changeantes, mais plus claires et plus diversifiées. Cette faculté est aussi sujette à maladie, dont les symptômes sont soit un excès de sens et un manque d’entendement, soit un excès d’entendement et un manque de sens.

23. La honte est bien un sentiment de profanation. L’amitié, l’amour et la piété devraient être traités de manière mystérieuse. On ne devrait en parler qu’à de rares moments de confiance, s’accorder en silence à ce sujet. De nombreuses choses sont trop fragiles pour qu’on puisse les penser, plus encore pour qu’on puisse en parler.

24. Le dessaisissement de soi est la source de tout abaissement, comme au contraire le fondement de toute élévation authentique. Le premier pas est un regard vers l’intérieur, une contemplation isolant notre Soi. Celui qui s’arrête là n’est qu’à mi-chemin. Le deuxième pas doit être un regard efficace vers l’extérieur, une observation active et soutenue du monde extérieur.

25. Celui qui se contentera de représenter ses expériences, ses objets préférés et ne fera pas aussi l’effort d’étudier avec application et de représenter avec nécessité un objet qui lui est totalement étranger et ne l’intéresse absolument pas, celui-là ne produira jamais rien de supérieur dans la représentation. Le spécialiste en représentation doit pouvoir et vouloir tout représenter. De cela naît le grand style de la représentation, que l’on admire tant – et à juste titre – chez Goethe.

26. Est-on passionné par l’absolu au point de ne pouvoir s’en passer : alors on n’a pas d’autre solution que de se contredire sans cesse soi-même et de relier des extrêmes opposés. C’en est inévitablement fini du principe de contradiction, et l’on a le choix entre deux alternatives : ou bien en souffrir, ou bien ennoblir la nécessité par la reconnaissance d’une action libre. [Friedrich Schlegel]

27. On remarque chez Goethe une particularité singulière qui consiste à relier des incidents mineurs et insignifiants avec des événements plus importants. Il semble par là ne pas être animé par un autre objectif que celui d’occuper poétiquement l’imagination avec un jeu mystérieux. L’étrange génie a là aussi suivi la nature à la trace et en a été marqué d’un gracieux tour de main. La vie quotidienne est pleine de pareils hasards. Ceux-ci forment un jeu qui, comme tout jeu, aboutit à la surprise et à l’illusion.
Plusieurs dictons de la vie ordinaire reposent sur une remarque concernant ce rapport inversé. Ainsi par exemple les cauchemars signifient du bonheur ; des paroles morbides une longue vie ; un lapin qui traverse un chemin, du malheur. Quasiment toutes les superstitions du peuple reposent sur des interprétations de ce jeu.

28. La plus haute tâche de la formation est de se rendre maître de son soi transcendantal, d’être en même temps le moi de son moi. D’autant moins étrange est le manque complet de sens et d’entendement pour les autres. On n’apprendra jamais à comprendre véritablement les autres sans une parfaite compréhension de soi-même.

29. L’humour est une manière adoptée arbitrairement. L’arbitraire est ce qu’il y a de piquant en l’espèce : l’humour est le résultat d’une libre mélange du conditionné et de l’inconditionné. Par l’humour ce qui est proprement conditionné devient intéressant de manière universelle et acquiert une valeur objective. Le Witz naît là où l’imagination et la faculté de juger sont en contact ; l’humour, là où la raison et l’arbitraire s’accouplent. Le persiflage fait partie de l’humour, mais un degré en-dessous : il n’est plus purement artistique, et beaucoup plus limité. Ce que Schlegel caractérise comme ironie n’est selon moi rien d’autre que la conséquence, que le caractère de la réflexion, du présent véritable de l’esprit. L’ironie de Schlegel me paraît être l’humour authentique. Plusieurs noms favorisent une idée.

30. L’insignifiant, le commun, le fruste, le laid, le non civilisé ne sont rendus sociables qu’à travers le Witz. Ils n’existent pour ainsi dire que pour le Witz : leur finalité est le Witz.

31. Pour traiter du commun, lorsqu’on ne l’est pas soi-même, avec la force et la légèreté d’où jaillit la grâce, il ne faut rien trouver de plus étrange que le commun et avoir du sens pour l’étrange, y chercher et y deviner beaucoup. De cette manière, un homme qui vit dans de tout autres sphères peut satisfaire des natures ordinaires, de telle sorte qu’elles n’éprouvent aucune méchanceté à son égard et le considèrent pour rien d’autre que ce qu’elles trouvent aimable entre elles.[Friedrich Schlegel]

32. Nous avons une mission : nous sommes appelés à la formation de la Terre.

33. Si un esprit nous apparaissait, nous deviendrions aussitôt maîtres de notre spiritualité : nous serions inspirés en même temps par nous-mêmes et par l’esprit. Sans inspiration pas d’apparition spirituelle. L’inspiration est en même temps apparition et contre-apparition, appropriation et transmission.

34. L’homme vit, continue à agir dans l’idée, dans le souvenir de son existence. Pour les esprits, il n’y a pas d’autres moyens d’action sur ce monde. C’est pour cela que penser aux morts est un devoir. Il s’agit de la seule manière de rester en communion avec eux. Pareillement, nous ne ressentons l’action de Dieu que parce que nous croyons en lui.

35. L’intérêt est participation à l’affection et à l’activité d’un être. Une chose m’intéresse lorsque cette chose est capable de me pousser à la participation. Aucun intérêt n’est plus intéressant que celui qu’on prend à soi-même ; pareillement, la raison d’une amitié ou d’un amour remarquable consiste dans la participation à laquelle m’éveille un homme qui est occupé avec lui-même, et qui m’invite, pour ainsi dire, à travers sa communication à prendre part à ses activités.

36. Qui peut bien avoir inventé le Witz ? Toute qualité portée à la réflexion, chaque façon d’agir de notre esprit est, au sens propre, un nouveau monde découvert.

37. L’esprit n’apparaît jamais que sous une forme étrangère et aérienne.

38. Aujourd’hui, l’esprit ne s’anime que ça et là : quand l’esprit s’animera-t-il totalement ? Quand l’humanité commencera-t-elle à se penser elle-même en masse ?

39. L’homme existe dans la vérité. S’il sacrifie la vérité, il se sacrifie lui-même. Qui trahit la vérité se trahit lui-même. Il n’est pas question ici du mensonge, mais d’agir contre ses convictions.

40. Il n’y a pas de Witz dans les âmes sereines. Le Witz est l’expression d’une perte d’équilibre : il est à la fois la conséquence de cette perte et en même temps le moyen du rétablissement. La passion a le Witz le plus fort. L’état de dissolution de tous les rapports, le désespoir ou la mort spirituelle sont le plus terriblement witzig.

41. Nous n’en avons jamais entendu assez, nous n’en avons jamais assez parlé lorsqu’il s’agit d’un objet digne d’amour. Nous nous réjouissons de chaque mot nouveau, juste le glorifiant. Qu’il ne puisse être l’objet des objets, ce n’est pas de notre faute.

42. Nous retenons une matière sans vie en raison de ses relations, de ses formes. Nous aimons la matière dans la mesure où elle appartient à un être aimé, porte sa trace, ou bien a une ressemblance avec lui.

43. Un véritable club est un mélange d’institut et de société. Il a un but, comme l’institut ; mais pas un but déterminé, mais un but indéterminé, libre : l’humanité en général. Tout but est sérieux ; la société est tout à fait joyeuse.

44. Les objets de la conversation en société ne sont rien d’autre que des moyens de vivifier. Cela détermine leur choix, leur changement, leur traitement. La société n’est que vie en communauté : une personne indivisible qui pense et ressent. Chaque homme est une petite société.

45. Revenir en soi signifie, chez nous, s’abstraire du monde extérieur. De manière analogue, la vie terrestre correspond chez les esprits à une contemplation intérieure, à retour en soi-même, à un agir immanent. Ainsi surgit la vie terrestre d’une réflexion originelle, d’un retour en soi-même initial, d’un rassemblement en soi-même aussi libre que notre réflexion. Inversement, la vie spirituelle en ce monde surgit d’une rupture de cette réflexion originelle. L’esprit se déploie une nouvelle fois, sort à nouveau de lui-même, à nouveau dépasse en partie cette réflexion, et à cet instant il dit pour la première fois je. On voit ici combien les actions consistant à sortir de soi-même ou à retourner en soi-même sont relatives. Ce que nous appelons retourner en soi-même est en vérité sortir, une reprise de cette figure initiale.

46. Est-ce qu’il n’y aurait pas quelque chose à dire en faveur des hommes ordinaires, si maltraités dernièrement ? La force la plus grande n’est-elle pas du côté de la médiocrité opiniâtre ? Et est-ce que l’homme doit être davantage qu’un homme du peuple ?

47. Là où domine un véritable penchant à la réflexion, et pas simplement à penser telle ou telle pensée, il y a progressivité. Beaucoup de savants ne possèdent pas ce penchant. Ils ont appris à conclure et à déduire, comme un cordonnier a appris à fabriquer des chaussures, sans jamais faire la découverte d’une idée, ou sans faire l’effort de trouver le fondement des pensées. Le salut ne se trouve pourtant pas sur un autre chemin. Chez beaucoup, ce penchant ne dure qu’un temps. Il augmente et puis décroît, très souvent avec les années, souvent avec la découverte d’un système qu’ils ne cherchaient que pour se libérer un peu plus du labeur de la réflexion.

48. L’erreur et le préjugé sont des fardeaux, des excitants indirects pour l’être actif autonome, à la hauteur de chaque fardeau. Pour le faible, ce sont des agents positivement affaiblissant.

49. Le peuple est une idée. Nous devons devenir un peuple. Un homme parfait est un petit peuple. La vraie popularité est le but supérieur de l’homme.

50. Chaque niveau de la formation commence par l’enfance. C’est pourquoi l’homme terrestre le plus formé ressemble tant à l’enfant.

51. Tout objet aimé est le centre d’un paradis.

52. Ce qui est intéressant est ce qui me met en mouvement, non pas pour moi-même, mais seulement en tant que moyen, en tant que membre. Le classique ne me dérange pas du tout ; il ne m’affecte que de manière indirecte, à travers moi-même. Il n’est pas là pour moi comme classique, si je ne le pose pas en tant que chose qui ne m’affecterait pas, si je ne me stimulais pas, ne me déterminais pas à le produire pour moi-même ; si je ne m’arrachais pas un morceau de moi-même et ne laissais pas ce germe se développer d’une manière propre devant mes yeux. Un développement qui ne nécessite souvent qu’un instant et qui coïncide avec la perception sensible de l’objet, de telle façon que je vois un objet devant moi dans lequel l’objet ordinaire et l’idéal, se traversant l’un l’autre, forment un seul merveilleux individu.

53. Trouver des formules pour des individus artistes, formules grâce auxquelles ceux-ci sont pour la première fois véritablement compris, voilà la tâche du critique d’art, dont les travaux préparent l’histoire de l’art.

54. Plus un homme a l’esprit confus – on appelle souvent un tel homme un idiot –, plus l’étude appliquée de soi-même peut faire de lui quelqu’un ; au contraire, les têtes ordonnées doivent faire de grands efforts pour devenir de vrais savants, de profonds encyclopédistes. Les hommes à l’esprit confus doivent commencer par lutter contre de grandes difficultés, ils progressent très lentement dans la matière, ils apprennent avec peine à travailler : mais ensuite ils sont seigneurs et maîtres pour toujours. L’esprit ordonné progresse très vite dans son domaine, mais en sort aussi très vite. Il atteint bientôt le second niveau : mais il y reste habituellement bloqué. Les derniers pas sont pénibles pour lui, et il est rare qu’il arrive, à un certain degré de maîtrise, à se remettre dans la peau d’un débutant. La confusion équivaut à un excès de force et de faculté, mais à un manque de rapports ; l’ordre aux bons rapports, mais à une insuffisance de faculté et de force. C’est pour cela que l’homme à l’esprit confus est si progressif, si perfectible, alors que l’homme à l’esprit ordonné s’arrête si tôt comme philistin. L’ordre et la précision ne font pas à eux seuls la clarté. A travers un travail sur soi, l’homme confus accède à cette clairvoyance céleste, à cette illumination de soi qu’atteint rarement l’homme à l’esprit ordonné. Le vrai génie relie ces extrêmes. Il partage la rapidité avec le dernier et la complétude avec le premier.

55. Seul l’individu est intéressant, c’est pour cela tout ce qui est classique n’est pas individuel.

56. Par nature la véritable lettre est poétique.

57. Le Witz, en tant que principe des affinités est en même temps la menstruum universale. Des mélanges witzig sont par exemple juif et cosmopolite, enfance et sagesse, brigandage et générosité, vertu et hétairie, excès et manque de jugement dans la naïveté, et ainsi de suite infiniment.

© Novalis _ 21 février 2010

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)