Oeuvres Ouvertes

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L’Enfant neutre dans la revue Europe

numéro de mai 2013

Lecture de L’Enfant neutre par Michel Ménaché dans ce numéro d’Europe consacré à W.G.Sebald.

 

Michel Ménaché| L’Enfant neutre

Un titre énigmatique, une coopérative d’édition numérique – sous l’égide et l’impulsion de François Bon -, L’Enfant neutre aurait pu totalement échapper à l’attention des revuistes. Laurent Margantin a vécu en Allemagne. Il y vit encore par la langue. C’est le genre neutre allemand de das Kind qui lui fournit le titre problématique, mais là encore, il faut y regarder de plus près… Quant à la démarche d’écriture expérimentale, jouant de plusieurs genres, du récit analytique à l’anamnèse, au poème en prose, voire au vers libre, elle ne vise non moins qu’à partir de la racine, retraverser les strates du vécu, trafiquer, détruire, reconstruire l’enfant porté en soi. Donc, autant que faire se peut, « ouvrir grande la porte cadenassée par soi ». Eh bien oui, le pari est réussi ! En cinq mouvements. Non comme une performance littéraire mais comme un essai obstiné de plongée en soi, puis hors de soi, en évaluant les dérives possibles, en débusquant les artifices, en démasquant les faux-semblants : « un pantin – joli pantin, mais peu importe – se lève et prend le pas, celui de l’enfance retrouvée, adorée, (…) car des énergies trop communautaires pénètrent en lui, des instincts l’envahissent, toutes sortes de petites phrases dites par jeu mais qui ne seraient jamais les siennes (…) une langue pour le mettre sur les rails du réel grégaire (…) mais que ce soit clair à présent : je me moque de ta voix littéraire, qui n’est que la reprise de l’enfance collective et programmée car rien n’est moins personnel qu’une enfance, vue par tes étroits lorgnons. »
Loin de tout vert paradis, de toute idéalisation, l’auteur précise dès la première séquence, les indices fondateurs de l’enfant neutre, Das Kind : « Il connaît l’ennui, son unique richesse. » Le goût de la mutité aussi, voire le refus de la page écrite : « On a dit déjà qu’il n’aurait jamais voulu ni lire ni écrire, qu’il avait été obligé. » Vivre uniquement au plus près de ses sens, « affolé du Tout », avec l’ « étonnement consubstantiel à la neutralité de cet enfant. » L’étonnement « doit aussi se savourer ». Laurent Margantin se confie au passage, cultivant consciemment son inadaptation au mouvement perpétuel accéléré du monde, de plus en plus fou, et qui rend de plus en plus fou, hypnotisé, soumis : « les cervelles modernes aiment la lumière artificielle ». Avec une ironie amère, il vitupère l’époque : « On n’a jamais autant parlé de l’individu, depuis qu’il n’existe plus. »
Dans la deuxième séquence, l’inconnu blême, Blass en allemand, ne parlant à personne et ne vivant qu’à s’exclure du monde, à tuer le temps, à être de nulle part, est l’archétype des marginaux que l’auteur dit avoir toujours « observé avec intérêt ». Miroir de l’enfant neutre en taille adulte. Est-ce à dire, miroir de la résistance passive à tout conditionnement, du renoncement absolu à tout, de l’indifférence à toute réalité sociale et matérielle ? Laurent Margantin s’interroge, il ne tranche pas, il observe…
Dans la troisième séquence, Dernier hiver, la mère disparue, le père la cherche encore, la voit partout ; il erre devant le poste de télévision comme emporté dans un voyage immobile vers la mort. Autre visage de l’enfant neutre, autre retour sur soi : « Ainsi une journée se passe, à se vider des songes anciens et à s’approprier quelques miettes du monde. Parfois même il lui est arrivé de regretter l’enfance. Désormais il ne la regrette plus. » Le canif personnel en poche est empli « d’une vie puissante et obsédante ». Urgence de se délivrer des objets qui « le » possèdent. A travers ce canif, « le visage du père revient plusieurs fois dans la journée (…). Le pays natal a colonisé la maison avec plus de violence, surgissant dans tous les coins, à tous les instants. »
Dans la quatrième séquence, Solange apparaît dans la vie du narrateur, mettant en scène et en voix un texte du théâtre dit de « l’absurde ». Hors de scène, le silence les réunit, lourd de secrets : « nous nous retrouvâmes au contraire dans une étrange expérience de l’amnésie ». Jusqu’au deuil qui impose à l’auteur le retour au pays natal : « Partout, l’enfant créé par la mémoire me regardait, m’observait, me parlait aussi. » Le désenchantement est total pour lui tandis qu’elle, passe de l’incompréhension à la colère : « comment avais-je pu retomber sous le joug de ce passé imaginaire (…) comment pouvais-je me laisser capturer à nouveau par la fiction que j’avais su dénoncer (…) ce placenta de paroles et d’images qui nous enferme depuis toujours et dont nous ne sortons pas (…) cet enfant que tu as qualifié de neutre (comme rien d’humain ne l’est !) ». Solange ne parla jamais elle-même de sa propre enfance au narrateur mais, « elle et moi, en somme, avions enfanté un être sans destin ».
Enfin, la dernière séquence, Quand même un souvenir d’enfance, évoque une femme sans visage, Madame Langenkampf (Long combat !). Son berger allemand aux yeux fous, hurle dans sa cage… En direction du dépôt d’ordures, chaque passage devant la maison de l’Allemande invisible « représentait un moment de grande terreur ». Ce souvenir referme en boucle l’exercice d’introspection à rebours (ou l’exorcisme ?), le rapport trouble à l’Allemagne également : « Das Kind rompra cette histoire, en révèlera l’absurde cohérence, résultat d’un onirisme trompeur qui conditionne lourdement notre psyché. Il découvrira sans doute à nouveau le désir trop mécanique de schématiser sa propre vie, décelant dans toute existence une cohérence supérieure, au-delà du chaos créateur et toujours inaugural… »
Hors des sentiers battus de l’autobiographie d’enfance le plus souvent mythifiée, émaillée d’anecdotes complaisantes, L’Enfant neutre renvoie le lecteur à ses brumes mentales, aux brouillages tus ou maquillés de sa propre mémoire d’enfance…

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Sommaire du numéro

© Laurent Margantin _ 7 mai 2013