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Le plus ancien programme systématique de l´idéalisme allemand

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Ce texte est l´un des documents les plus fascinants de l´époque romantique, et pour plusieurs raisons. Tout d´abord, on ne sait pas exactement – ou du moins pas de manière définitive – qui en est l´auteur. Les deux feuillets baptisés « Le plus ancien programme de l´idéalisme allemand » ont été retrouvés parmi des documents appartenant à Hegel. Les spécialistes débattent depuis un siècle pour savoir qui des trois condisciples du Stift de Tübingen est le véritable auteur du « Programme ». La graphie est celle du jeune Hegel, mais le style et de nombreux points et accents du texte laissent reconnaître le fougueux Schelling . On se retrouve là quasiment sur le terrain de la symphilosophie romantique : par l´esprit et le ton, mais aussi en raison de son histoire mouvementée, « Le plus ancien programme… » semble être le résultat d´une écriture plurielle et anonyme, comme les Fragments de l´Athenaeum ! Mais ce sont surtout les idées développées qui rapprochent ces deux feuillets du romantisme, ce qui accrédite la thèse selon laquelle Schelling en serait l´auteur, étant donné la proximité intellectuelle et biographique qui fut la sienne par rapport au groupe de Iéna. Plusieurs axes de pensée sont révélateurs à cet égard : au début du texte, le passage de la question éthique au projet d´une nouvelle physique (« physique en grand ») est très romantique ; la subordination de toutes les facultés humaines à l´idée de beauté (une phrase comme « Le philosophe doit avoir autant de force esthétique que le poète » pourrait être de Novalis), l´idée d´une poésie qui survivra seule aux sciences et aux arts, cette capacité d´un esprit à se projeter dans une époque à venir font du « Programme » tout entier l´un des fragments les plus denses et les plus significatifs du romantisme.

On remarquera l´affirmation d´une pensée complexe, associant morale, science, politique et esthétique dans un même mouvement, et surtout l´idée de la poésie comme « éducatrice de l´humanité », qui nous ramène évidemment à Schiller. Quant à l´ultime « rebondissement » de ce texte, c´est au concept de « nouvelle mythologie » qu´on le doit, concept qui couronne également la pensée romantique, avant tout chez Friedrich Schlegel . Herder joua le rôle que l´on sait dans le recours aux mythes et à la pensée mythique. Dans Iduna, paru en 1796 dans la revue Die Horen, les romantiques pouvaient lire : « Notre raison ne se forme qu´à travers des fictions », phrase qui dut avoir un impact certain sur les esprits des Schlegel et de Novalis, en ce qu´elle affirmait la prééminence de l´imagination sur la raison, entraînant le romantisme et avec lui des personnalités comme Hölderlin ou Schelling dans un courant de pensée utopique dont le présent « Programme » est le meilleur symbole.

Photographie : le Stift à Tübingen, où étudièrent Hegel, Schelling et Hölderlin


Le plus ancien programme systématique de l’idéalisme allemand

…une éthique. Etant donné qu´à l´avenir toute la métaphysique passera dans la morale – ce dont Kant n´a donné qu´un exemple avec ses deux postulats pratiques, sans rien épuiser, cette éthique ne sera rien d´autre qu´un système complet de toutes les Idées ou bien, ce qui revient au même, de tous les postulats pratiques. La première idée est naturellement la représentation de moi-même comme d´un être absolument libre. Avec l´être libre, conscient de soi, apparaît en même temps tout un monde – à partir du néant – la seule véritable et pensable création à partir du néant – C´est ici que je descendrai dans le champ de la physique ; la question est la suivante : comment un monde doit-il être constitué pour un être moral ? Je veux redonner des ailes à notre physique qui progresse si lentement et laborieusement au fil d´expérimentations.

Donc – si la philosophie donne les Idées et l´expérience les données, nous pourrons avoir enfin la physique en grand que j´attends des temps à venir. Il ne semble pas que la physique actuelle puisse satisfaire un esprit créateur comme l´est ou devrait l´être le nôtre.

De la nature, j´en viens à l´œuvre humaine. L´idée de l´humanité au premier plan – je veux montrer qu´il n´y pas d´idée de l´État, car l´État est quelque chose de mécanique, pas plus qu´il y a une idée de la machine. Seul ce qui est objet de la liberté s´appelle Idée. Nous devons donc dépasser également l´État ! - Car tout État est obligé de traiter les hommes libres comme un rouage mécanique ; et c´est ce qu´il ne doit pas ; il faut donc qu´il arrête. Vous voyez de vous-mêmes qu´ici toutes les idées de paix éternelle, etc. ne sont que des idées subordonnées à une Idée supérieure. En même temps je veux consigner ici les principes d´une histoire de l´humanité, et mettre à nu toute cette misérable œuvre humaine que représentent l´État, la constitution, le gouvernement, la législation. Enfin viennent les idées d´un monde moral, de divinité, d´immortalité – renversement de toutes les superstitions, poursuite, par la raison elle-même, de la prêtrise qui dernièrement simule la raison. Liberté absolue à tous les esprits qui portent en eux le monde intellectuel et qui n´ont pas besoin d´aller chercher Dieu ou l´immortalité en dehors d´eux.

En dernier lieu, l´Idée qui les unit toutes, l´idée de la beauté, le mot pris dans son sens platonicien le plus haut. Je suis désormais convaincu que l´acte suprême de la raison, celui par lequel elle embrasse toutes les idées, est un acte esthétique et que vérité et bonté ne sont sœurs qu´unies dans la beauté – Le philosophe doit avoir autant de force esthétique que le poète. Les hommes dépourvus de sens esthétique sont nos philosophes de la Lettre. La philosophie de l´Esprit est une philosophie esthétique. Sans sens esthétique, on ne peut avoir aucun esprit, même pour raisonner sur l´Histoire. Ici doit apparaître clairement ce qui manque véritablement aux hommes qui ne comprennent pas les Idées – et qui sont assez honnêtes pour avouer que tout leur paraît obscur dès qu´ils ne disposent plus de tables et de registres.

La poésie reçoit ainsi une plus haute dignité, elle redevient à la fin ce qu´elle était au commencement – l´éducatrice de l´humanité ; car il n´y a plus de philosophie, plus d´histoire, la poésie seule survivra au reste des sciences et des arts.

En même temps on entend si souvent que la grande masse devrait avoir une religion sensible. Ce n´est pas seulement la grande masse, mais c´est aussi le philosophe qui en a besoin. Monothéisme de la raison et du cœur, polythéisme de l´imagination et de l´art, c´est ce dont nous avons besoin !

D´abord, je parlerai ici d´une Idée, qui, autant que je sache, n´est encore jamais venue à l´esprit de personne – nous devons avoir une nouvelle mythologie, mais cette mythologie doit être au service des Idées, elle doit devenir une mythologie de la raison.

Tant que nous n´avons pas rendu les Idées esthétiques, c´est-à-dire mythologiques, les Idées n´ont aucun intérêt pour le peuple ; et inversement tant que cette mythologie n´est pas rationnelle, elle est un objet de honte pour le philosophe. C´est ainsi que les hommes éclairés et ceux qui ne le sont pas doivent se tendre la main, la mythologie doit devenir philosophique et le peuple rationnel, et la philosophie doit devenir mythologique afin de rendre les philosophes sensibles. Alors règnera l´unité éternelle parmi nous. Jamais plus le regard méprisant, jamais plus le tremblement aveugle du peuple devant ses sages et ses prêtres. Alors seulement nous attend la formation égale de toutes les forces, celles du particulier comme celles de tous les individus. Aucune force ne sera plus réprimée, la liberté et l´égalité universelle des esprits règneront ! – Un esprit supérieur envoyé du ciel doit fonder cette nouvelle religion parmi nous, elle sera la dernière et la plus grande œuvre de l´humanité.

Traduction de Laurent Margantin

Première mise en ligne le 21 février 2010

© no name _ 29 avril 2016

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