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Oeuvres Ouvertes : Claude Simon à Pharsale

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Claude Simon à Pharsale

par Maurice Nadeau

En dépit du titre qu’il a donné à son plus récent roman, Claude Simon n’a pas eu le dessein de décrire ou de commenter la fameuse bataille qui mit aux prises, en 49 av. J.- C., César et Pompée, aux alentours d’un village de Thessalie nommé Pharsale. On pouvait s’en douter. Ce qui ne l’empêche pas de citer les commentaires de César à ce propos, ou les longues descriptions que font de cet affrontement, parait-il décisif pour le sort du monde, les guides touristiques de la Grèce. Si liens il y a entre la bataille de Pharsale et le propos du romancier, ils sont subtils.

Comme dans ses précédents ouvrages et, il n’y a pas si longtemps, Histoire, Claude Simon nous convie à l’accompagner dans un voyage mouvementé, plein de zigzags et d’allers et retours, à travers un passé qui est le sien (l’auteur se confondant, comme chez Proust, avec le narrateur sans être tout à fait lui) et où les souvenirs comme on dit se lèvent en foule. Nous sommes désormais habitués à ces évocations qui font bon marché de la chronologie, des enchaînements logiques et des distances dans l’espace, et on serait surpris de les voir dessiner une narration suivie, d’autant que, sur le plan où se tient l’auteur, le passé n’a jamais moins de réalité que le présent le plus immédiat et qu’ils se confondent au point que le lecteur risque fort de se tromper en voulant les distinguer. Pourquoi en éprouverait-il le besoin, d’ailleurs ? La conscience du narrateur est faite à la fois de ce qu’elle a vécu en des temps divers, imaginé ou supposé, autant que de ce qu’elle perçoit du présent au moment même où défilent en elle les images du passé. Mieux, et comme pour apporter de l’eau à certains moulins qui donnent actuellement plus de son que de farine, l’auteur se montre à nous dans l’exercice sacro-saint de sa fonction : il écrit. Et, bien sûr, il écrit précisément ce que nous sommes en train de lire. Toutefois, Claude Simon n’a pas attendu une mode qui procède en partie de lui, et ce parti pris apparaît comme une démarche naturelle, en parfait accord avec son propos. Ce que l’auteur nous découvre, et se découvre à lui-même, c’est ce que sa plume retrace à mesure sous ses yeux en même temps que sous les nôtres.
Ce qu’elle lui retrace, c’est, bien sûr, ce qu’elle happe de la réalité la plus proche : des objets sur la table de travail et vraisemblablement la reproduction photographique d’un couple antique dans l’étreinte amoureuse, ce que l’auteur peut voir de sa fenêtre : le soleil qui décline, un pigeon dont le vol dessine sur la feuille blanche une ombre fugitive, des voyageurs sortant d’une bouche de métro, des jeunes gens attablés à une terrasse de café. Rien qui ne relève de la banalité courante et dont chaque élément, pourtant, risque de servir de point de départ à une rêverie infinie, à des évocations dont il serait peu exact de dire qu’elles s’enchaînent lors même qu’elles fourmillent en grappes et éclatent en constellations. La "madeleine" de Claude Simon, c’est peut-être la figuration de ce groupe s’apprêtant à faire l’amour et qui entraîne sa rêverie dans des directions diverses : en particulier vers l’enfance d’un lycéen qu’un père aidait à faire sa version latine, à moins que ne revienne une fois de plus le tarauder le souvenir d’un couple surpris (et dont la partenaire lui était proche) ou d’une femme qu’en amant jaloux il imaginait faisant l’amour avec un rival. De ce que la plume pique ici et là personne, sauf l’auteur, ne peut assurer que cela s’est effectivement passé et d’ailleurs les causes, les enchaînements, les conséquences, les motifs et les explications, rien de cela n’a d’importance. Ce qui compte, c’est le spectacle que l’écriture suscite, dans ses couleurs, entouré de son aura de sentiments, d’idées, d’imaginations et qui, un moment, a empli tout l’être, éclipsé le monde entier. La vie de tout un chacun est faite de ces moments successifs et pourtant sans suite, de ces passages, de ces ruptures. C’est même leur accumulation, embrassée d’un coup d’œil ou lentement remémorée, bribe par bribe, qui constitue, n’est-il pas vrai, pour chacun son existence. La version latine autrefois composée sous l’œil du père ne conduirait pas à la bataille de Pharsale si l’enfant ne se souvenait d’avoir précisément traduit les commentaires de César dans la Guerre civile et s’il n’avait, plus tard, au cours d’un voyage en Grèce, tenté de retrouver l’emplacement des légions affrontées. Comment le sort du monde a-t-il pu se jouer, comme l’affirme Salluste, dans ce petit champ de cailloux près d’une rivière et entre deux collines ? Comment les quinze mille morts laissés par Pompée ont-ils pu même trouver place pour s’allonger ? Est-il pensable qu’on accède à ce champ problématique après avoir longé un terrain de football où se mesurent deux équipes locales, tandis que fuit au loin dans la poussière une camionnette portant pour enseigne : Cadeaux pour mariages.
"Frappez au visage !" avait recommandé César à ses troupes, et les jeunes gandins d’en face, peu soucieux de se faire défigurer, avaient tourné bride. Ce. grand rouquin au sexe dressé et prêt au coït, ah ! c’est au visage qu’il aurait fallu de toutes ses forces le frapper. Mais la porte était fermée et c’est sur elle qu’on a passé sa rage. A l’intérieur les amants retenaient leur souffle, et la femme plaquait étroitement l’homme contre elle. Spectacle insupportable. Combat guerrier, combat amoureux, désir de tuer, désir d’atteindre au néant. Guerriers casqués, lance pointée, de Paolo Ucello, figures dressées, hiératiques, de Piero della Francesca, et ce farceur qui, au cours d’un bal des Quat’z Arts, nu, sous un drap de lit qui lui servait de peplum, casque de carton en tête, exhibait un monstrueux membre postiche. Et cette retraite des Flandres où le cavalier fourbu, perdu, démonté, court, le coeur aux dents, le long d’une voie de chemin de fer. Les souvenirs s’agrègent, se chevauchent, se pénètrent, prolifèrent, tandis qu’éternellement un certain couple continuera de faire l’amour. L’agressivité, le désir d’entrer dans des chairs, de les lacérer, de tuer, d’anéantir, de vaincre et d’être défait, à ces symboles pourrait se ramener l’histoire de tous et de chacun, y compris celui de l’écrivain devant sa page blanche. L’humanité - légionnaire de César, cavalier de 1940, amant bafoué, voyageur sortant du métro. - c’est partout et toujours le même homme, et son histoire personnelle se confond dans ses grandes lignes avec celle du monde... De son mince filet d’encre, l’écriture tisse des liens nécessaires, façonne les réseaux, dispose en carrefours les constellations, établit les correspondances, mène à un point d’universelle équivalence. Il n’est personne qui n’ait participé ou qui ne participera à la bataille de Pharsale.
Dans une deuxième partie de son ouvrage, intitulée Lexique, l’auteur ordonne sa rêverie, ou son voyage exploratoire dans le temps et l’espace, autour de vocables comme "bataille", "César", "conversation", "guerrier", "machine", "voyage", "O" (qui peut être le chiffre comme la voyelle), selon cette remarque de Marcel Proust d’après laquelle "un nuage, un triangle, un clocher, une fleur, un caillou" peuvent être envisagés comme autant de "signes" ou d’hiéroglyphes sous lesquels se cache "quelque chose de tout autre" qu’il s’agit de "découvrir". C’est l’occasion, pour l’auteur, de se laisser envahir par d’autres évocations suscitées par les mots mêmes dont la plume s’acharne à soulever la carapace pour des découvertes inattendues et parfois incongrues : un souvenir de régiment, celui d’une machine agricole abandonnée sur l’aire d’une ferme grecque et dont la contemplation évoque un ciel, un climat, une civilisation, des aventures sans nombre. Dans une troisième partie, enfin, intitulée Chronologie des événements pour d’autres motifs sans doute que la simple dérision, tout parle à la fois, se répète dans une redondance indéfinie tandis que le même poing continue de frapper sur la même porte derrière laquelle les deux mêmes amants s’apprêtent au même coït. Tout recommence et la dernière phrase du roman est en même temps celle qui ouvre ce récit que nous nous sommes à ce point approprié que nous y baignons, que nous nous y roulons, qu’il est nôtre de A jusqu’à Z. Claude Simon n’existe pas. Il n’y a jamais eu de bataille de Pharsale.

Article de Maurice Nadeau paru dans le numéro 80 de la Quinzaine littéraire, 1er octobre 1969.


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© Maurice Nadeau _ 17 juin 2013

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