Sauvons (vraiment) la Quinzaine littéraire !

lettre ouverte à la rédaction

Note du dimanche 19 mai

Le premier, j’ai exprimé mon soutien à la Quinzaine dès le 5 mai, mais en même temps j’ai alerté la rédaction sur l’impasse dans laquelle elle se trouvait, en écrivant que, si des changements n’avaient pas lieu rapidement, il ne faudrait s’attendre qu’à une relance à court terme, sans pérennisation du journal. Dans l’appel de Maurice Nadeau du 16 mai, rien n’est dit du numérique, et c’est très fâcheux. Des lecteurs vivant à l’étranger se plaignent en ligne que la Quinzaine n’ait pas de compte Paypal pour recueillir leur contribution - il faut envoyer des chèques : combien de soutiens n’auront pu ainsi être enregistrés ? J’entends également qu’il est question de ressortir des affiches du premier numéro de la Quinzaine littéraire proposées à la vente pour sauver le journal... On peut lire plus bas ce texte soutenu par plusieurs amis contributeurs du journal : à nos yeux, pas de survie de la Quinzaine littéraire sans passage rapide au numérique. Sans quoi la campagne de soutien actuel n’a aucun sens.

 

Sauvons (vraiment) la Quinzaine littéraire !


En tant que collaborateur du journal, je reçois la Quinzaine littéraire dans ma boîte aux lettres. Mais comme c’est toujours avec plusieurs jours de retard ici à la Réunion, je l’achète aussi chez le marchand de journaux du Barachois, le bord de mer à Saint Denis. C’est le seul endroit où l’on peut acheter la Quinzaine à la Réunion. On ne la trouve pas à Saint Pierre, deuxième ville la plus importante de l’île sur la côte sud. Il y en a trois exemplaires. Les deux restants ne sont jamais vendus. Qui lit la Quinzaine parmi les 800 000 Réunionnais ? Très peu de monde, je n’ai pas la liste des abonnés. Peut-être l’Université est-elle abonnée. Et puis qui encore ?

Bien sûr, cette situation ne reflète pas le réseau du journal ailleurs - dans des départements plus urbanisés et moins loin de Paris - et à un niveau international. Je sais que la Quinzaine est présente dans de nombreuses bibliothèques du monde entier. Mais combien de temps encore ? Combien de temps encore les bibliothèques proposeront-elles à leurs lecteurs des ressources sur papier ?

On l’a appris ces jours-ci, mais on le craignait depuis quelques temps déjà : la Quinzaine littéraire est menacée, il se peut qu’elle disparaisse. Bi-mensuel créé par Maurice Nadeau en 1966, elle a fait découvrir à plusieurs générations de lecteurs les oeuvres de Barthes, Deleuze, Gombrowicz, Kafka, Bataille, Sade... J’écris ces noms pêle-mêle, ils sont nombreux. Sans la Quinzaine, il n’y aurait pas eu de réception critique pour beaucoup d’auteurs contemporains, et donc pas de lecteurs. Nous lui devons beaucoup. Nous devons beaucoup à son engagement - d’ordre autant littéraire que politique - pour la littérature et les sciences humaines en général. A notre tour, évidemment, de nous engager pour elle alors qu’elle va mal.

Je lis qu’il est envisagé de créer une Société participative des lecteurs et que pour cela 80 000 euros sont nécessaires. Evidemment, cette augmentation de capital est nécessaire, indispensable même, et urgente, puisque sans elle la Quinzaine devra cesser de paraître dès la fin de ce mois. Mais comment ne pas voir qu’elle n’est pas suffisante si elle ne sert qu’à relancer le journal tel qu’il est actuellement ? J’ai évoqué plus haut la question de la diffusion : tant de lieux où on ne lira pas la Quinzaine parce qu’elle n’y est pas physiquement sur son support papier. Tant de territoires où il faut aller la chercher à la ville la plus proche. S’abonner ? Mais quel étudiant de lettres peut (et veut !) s’abonner ? Quel enseignant vu le niveau des salaires à l’Education nationale ? Autre facteur : on n’est plus dans les années soixante, où tant de professions dites intellectuelles lisaient des journaux comme la Quinzaine, trente ans de Tapie et de Sarkozy, de populisme anti-intello sont passés par là, et même chez les étudiants et enseignants en lettres on ne lit plus beaucoup. Alors quoi ? Renoncer ? Laisser le journal à ses abonnés vieillissant, et les voir disparaître un à un ? C’est ce qui se passera si l’on ne songe qu’à sauver le journal papier (et je sais que ce que j’écris ne va pas plaire à tout le monde à la rédaction, mais tant pis). Ou bien penser à trouver de nouveaux lecteurs, ce qui est impossible si l’on se contente de relancer le journal papier (pour combien de temps avant que les mêmes difficultés structurelles ressurgissent ?).

Numérique : ce serait le mot magique. C’est le mot que prononcent ceux qui, généralement, proposent des pages gratuites sur le web, sans avoir une équipe à payer chaque mois derrière ! Ou bien ceux qui font de l’édition en ligne et ne s’en sortent pas en cherchant courageusement à vendre des livres numériques d’auteurs contemporains un peu exigeants. Papier, numérique, on est dans le même bateau quand il s’agit de faire lire de la littérature contemporaine hors de la liste des meilleures ventes du moment. On va peut-être finir par comprendre que les anciens et les modernes (en termes de support) ont ici les mêmes intérêts, et qu’ils doivent s’unir.

Depuis longtemps déjà, la Quinzaine a son site Internet (c’est comme cela que ça s’appelait au début des années 2000). On peut, en s’y abonnant, accéder aux ressources numérisées du journal, et je propose ici depuis hier quelques trésors. La Quinzaine a aussi son blog, où l’on peut découvrir le sommaire du journal et lire quelques articles (mais vraiment peu nombreux). Mais malgré de louables efforts pour le millième numéro avec des entretiens filmés des collaborateurs du journal -, on voit bien qu’il ne s’agit en fait que d’une présence symbolique, qui ne soutient pas l’essor du journal. C’est la gestion des archives qui importe, mais qui sinon quelque chercheur au bout du monde va y recourir ?

Renversons plutôt la perspective, si nous voulons un renouveau de la Quinzaine, et pas seulement le prolongement de sa publication pendant un ou deux ans : ce n’est pas le journal papier qui doit alimenter le blog, mais il faut créer un nouveau blog, vraiment vivant, dont une des formes sera le journal papier. Pourquoi un blog ? Parce que les lecteurs sont en ligne, et pas ailleurs. Les nouveaux lecteurs de la Quinzaine, qui ont actuellement entre vingt et quarante ans, qui étudient ou enseignent, lisent sur leur ordinateur, sur des tablettes, et parfois sur papier, mais de moins en moins. Là, plus de problème de diffusion, mais un accès instantané. La Quinzaine pourrait, devrait avoir un blog où, au quotidien, ses rédacteurs mettraient leur compte rendu en ligne (ce qui n’empêche pas une éditorialisation préalable via une validation de l’article par me directeur de la publication), je pense ici à un blog, celui de Pierre Assouline, exemplaire à mon avis de ce que peut être un espace en ligne de critique littéraire. Le blog de la Quinzaine proposerait des compte-rendus au fil des jours, et non plus chaque quinzaine (le rythme d’hier n’est plus adapté à la réalité d’aujourd’hui), mais aussi des ressources (des extraits de texte, il y en avait beaucoup plus dans la Quinzaine par le passé), des informations diverses, pourquoi pas des entretiens d’auteurs en vidéo. Une condition évidemment : que ce blog soit réservé à des abonnés, un peu sur le modèle de Mediapart. Régulièrement, un choix d’articles pourrait être proposé sur papier aux abonnés qui auraient choisi le papier plutôt que le numérique, ou papier/numérique ensemble.

Il y aurait là une nouvelle organisation économique à trouver, j’en conviens. Mais si, dès ce mois de mai, la rédaction ne choisit pas d’investir dans un tel projet numérique, je ne crois pas que la Quinzaine pourra s’en sortir. Il est vital de dépasser le fétichisme du papier. Pourquoi les valeurs qui sont celles de la Quinzaine ne s’exprimeraient pas en ligne de la même manière que dans un journal papier ? L’objectif de ce passage au numérique, c’est de faire de l’augmentation de capital une vraie chance pour la Quinzaine, qui pourra ainsi continuer à faire découvrir une littérature exigeante à son lectorat traditionnel, mais aussi à des nouveaux lecteurs. Avec le soutien de tout le web littéraire, ce qui, aujourd’hui, n’est pas rien.

Texte communiqué le 6 mai 2013 aux rédacteurs de la Quinzaine littéraire à laquelle je collabore depuis 2000.

© Laurent Margantin _ 19 mai 2013


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