Joël Vernet ou la rumeur du monde

un auteur discret mais à l’oeuvre essentielle

Joël Vernet est pour moi - depuis Tübingen en Allemagne, quitté il y a neuf ans - une présence à la fois familière et lointaine. Familière à travers ses livres (j’ai lu d’abord La Nuit errante et La Lumière effondrée aux éditions Lettres vives), lointaine parce nous en nous sommes jamais rencontrés, lui habitant dans le sud de Lyon, moi parti d’abord dans les Vosges puis à la Réunion où nous nous rencontrerons peut-être un jour (il en a été question l’an dernier). Mais ses livres évidemment suffisent à me faire oublier cet éloignement, livres où il est question à la fois de vie immobile à l’écart de la ville, en contact avec la nature, et de voyages (lire ici Gao sans retour, un des premiers textes que j’ai mis en ligne sur D’autres espaces, et parmi d’autres récits de voyage, son Journal fugitif au Moyen Orient où il évoque une traversée de la Syrie). L’oeuvre de Joël Vernet m’a accompagné toutes ces années en profondeur à travers ses aller-retours entre le proche et le lointain dans lesquels je reconnais ma propre manière d’être et de sentir.

Joël Vernet était à l’émission Du jour au lendemain d’Alain Veinstein le 17 mai 2013 pour y parler de deux livres récemment parus, Rumeur du silence et Petit traité de la marche en saison des pluies, tous deux parus aux éditions Fata Morgana. Je le remercie de m’avoir autorisé à reprendre quelques extraits du premier livre.

 

Joël Vernet | Rumeur du silence

Est-ce le vent qui bouge devant mes yeux ou le buisson si vert qui m’aveugle à force de danser doucement entre le talus et le muret où s’endort le soleil ? Mes yeux sont tranquilles à contempler ainsi par la fenêtre. Ils attendent que le jour tombe enfin entre mes doigts. Un oiseau très vif emporte la lumière de l’autre côté du champ où s’affolent les hirondelles.
Pour une fois, la vitre est simple entre le monde et moi. Le monde est tout entier dans la fenêtre. Suffisent à ma contemplation les nuages qui passent dans un silence étourdissant. Je ne demande rien de plus aux heures de ce jour. L’herbe est si belle qui vibre dans le miroir du temps. La beauté des roses sur le muret est éclatante. Que chanter de plus grand que la beauté des roses ? Dîtes-moi.

Vanité des livres. Vanité même du vent qui traverse le silence. Mais ferveur de la vie se tenant sous les cendres. Oui, la lumière a toujours écrit les livres à ma place. Je me suis contenté, peut-être à force de patience, de confier ma vie au soleil, à la ferveur. C’est un très long, très lent travail. Parfois, on dépose la pelle, on jette les outils. On crie notre impuissance. On s’en va marcher au plus profond des bois où, nous le savons, nous attend toujours une clairière. Ainsi les forêts, juste au-dessus de la maison, à perte de vue sur les pentes de la montagne. Il nous suffit d’aller, de prendre notre bâton, de lire les manuscrits du ciel.
Le merle tremble sur la branche. Est-ce la pluie divine qui le retient ainsi ? Il a froid et se blottit comme il peut au milieu du feuillage. Je le distingue à peine du dessous de l’arbre où je m’abrite parmi les branches qui touchent presque le sol, laissant tomber les gouttes une à une sur l’étoffe verte du pré, provoquant un beau remue-ménage chez les insectes qui vont et viennent autour de moi. Le merle est inerte comme la fatigue qui me ferme les yeux.
Face au vent, le papillon tremblote sur l’herbe fine. Il est comme une barque sur la mer agitée, une feuille dans l’automne emportée à travers la rue vide. Ses couleurs sombres virevoltent et je vois alors un cercle jaune sur son aile. Il penche de tous côtés mais tient bon. Si je le touchais, il m’offrirait un peu de poudre pour mes doigts.

La fleur sauvage est seule au fond du jardin et, en cela, je l’aime car elle attend patiemment le jour avec moi. Elle est cette figure amie, le visage dans l’ombre, prête à porter secours sans dire le moindre mot car elle ne voudrait pas que le jardin renonce à cette lente venue de la lumière que le jour amène dans la corbeille d’aube, devant mes mains tremblantes et toute cette fièvre que je sens dans mes veines. Un oiseau ébouriffe ses plumes dans le nid qu’il s’est fait durant la nuit au cœur même de la pierre où nos yeux n’entrent pas. La fleur est venue dans le jardin sans me demander la permission. Aujourd’hui, elle pousse, souveraine, radieuse, bienfaisante. Elle me remercie peut-être d’avoir su l’accueillir plutôt que de la rompre. J’aime le visage des fleurs dont la parole est éternelle. Comme celle du ciel, des nuages. Qui sait voir ce monde sait que la beauté est partout parmi nous. Je la surprends souvent dans les rires d’un enfant, dans les yeux hébétés d’un chien qui erre sans cesse autour de la maison, dans les branches altières du tilleul qui veille sur nous tous.

Chaque matin, je reçois le bonjour d’un lézard sur le seuil de la maison dont les portes restent ouvertes sur le jardin. A leur guise, vent et soleil entrent et sortent. Il en est ainsi de la lumière, de mes pensées.
Le lézard me regarde dans les yeux quelques secondes puis regarde le ciel où le bleu est si pur. Son corps est souple comme un nuage. Il détend ses pattes minuscules afin de laisser glisser les heures sous son ventre. Il connaît par cœur la leçon du jour et sait ainsi que l’attente est vertu. Sa peau regorge de soleil. Rien ne le dérange plus sauf une pauvre fourmi qui veut grimper sur son flanc droit. En vain.
Le lézard est le premier poème écrit sur la pierre du matin. Sous l’ombre qu’il dessine sans bouger, je lis les rigueurs de l’hiver dernier où mon cœur était empli de neige, de mauvais souvenirs.

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Première mise en ligne le 17 mai 2013

© Joël Vernet _ 18 août 2013


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