Œuvres ouvertes

Léo Scheer : du blog comme promenade au bord de la folie

Saisissantes lignes de l’éditeur Léo Scheer sur son blog des ELS

Depuis trois ans, l’éditeur Léo Scheer mène une expérience singulière : il intervient chaque jour ou presque sur le blog de sa maison d’édition, répondant régulièrement aux personnes - dont quelques fidèles, beaucoup cachés derrière un pseudo - qui s’adressent à lui directement ou commentent les billets mis en ligne.

Cela donne un blog pour le moins animé, avec des joutes verbales qui finissent bien souvent en pugilats virtuels. A plusieurs reprises, la question de la modération s’est posée à Léo, comme dans ce fil où celui-ci, répondant à un commentaire, donne un aperçu intéressant de ce qu’est trop fréquemment la parole blogueuse. J’ai pensé en le lisant aux mots de René Char dans un poème : "Je me suis promené au bord de la folie", et me suis dit que ce pourrait être le commencement d’un beau texte écrit par un éditeur souvent inspiré dans ses réponses :

Je réfléchissais à certains comportements d’addiction et plus globalement à la nature particulière de folie à laquelle me fait penser la blogosphère, et qui a "terrifié" Yves Michaud.

Je me disais : tout le monde n’est pas fou dans la blogosphère, et pourtant, tout le monde y a l’air fou, mais pas une folie comme celle que l’on rencontre dans les hôpitaux psychiatriques, un autre genre. Et je me demandais à quoi cela pouvait bien ressembler.

Je n’ai rien trouvé de plus proche que ce que l’on voit parfois dans la rue. Une personne marche, tout semble normal dans son comportement, peut-être est elle un peu trop concentrée comparée aux autres passants. Et, tout à coup, cette personne se met à parler toute seule, parfois à hurler dans une dispute avec un interlocuteur invisible.

Des mots se sont accumulés dans sa tête, des répliques qui auraient dû sortir mais qui sont restés bloqués dans sa gorge. Le dialogue réel a été ressassé cent fois dans sa tête, comme pour prendre son élan, tout en restant silencieux, et subitement, cela bascule, il y a un effet de masse critique qui va faire que la parole va surgir et sortir, durant quelques secondes. Puis la personne va prendre conscience qu’elle est en train de parler toute seule, elle va regarder autour d’elle pour vérifier que personne ne l’a vu ou entendu, si c’est le cas, elle va ressentir une certaine honte et va essayer d’effacer rapidement cette sensation.
Je pense à cela car c’est un exemple qui illustre la façon dont la parole, surtout celle utilisée dans l’échange, se mêle à l’affect. Je ne connais pas bien les recherches sur le cerveau (vous devez suivre ça de plus près que moi) mais j’ai l’intuition qu’il y a un "crochet" chimique particulièrement solide entre les deux.

L’activité du blog et des commentaires est assez proche de cette situation de foule solitaire dans la rue. Ce qui donne l’impression d’une certaine folie, c’est la disjonction entre, d’une part, ce qui est supposé être un dialogue engageant plusieurs personnes et, d’autre part, une réalité "objective" : chacune de ces personnes est, en réalité, toute seule.(comme le marcheur qui se met à parler tout seul dans la rue). Bien sûr qu’il a un interlocuteur à qui il s’adresse dans sa tête, mais dans la réalité, il est seul avec ses affects et c’est cela qui sort dans sa parole et structure son discours.

Vous dites, et vous avez raison qu’il y a des degrés dans cette imbrication entre l’intellect et l’affect, oui, c’est une question de personnalité, de style, mais ces différences sont de surface, le lien, lui, est à l’intérieur du cerveau et de ses processeurs de base. Je ne crois pas trop à votre notion de distanciation froide. Si c’était le cas, l’Internet serait un océan de silence. J’hésite à prendre "addiction" comme mot clef, même si c’est devenu Le concept "main-stream" de la philosophie contemporaine, mais nous ne sommes pas loin, et cela donnerait un autre éclairage sur des mots comme "modération".

© Laurent Margantin _ 22 février 2010

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