Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Rafael Vargas : un hymne à la vie

La singularité d’un poète qui « aime tant le monde » (présentation et traduction de Philippe Chéron)

Que peut-on dire de plus sur le thème éternel de la jeune fille et la mort qui n’ait déjà été chanté de merveilleuse manière ? Rafael Vargas ose relever le pari, audacieusement, et son esthétique s’inscrit dans cette fatalité de la condition humaine, fatalité qui, hormis la conscience de cette finitude, est celle de toutes les espèces vivantes.
Non content de se risquer sur un terrain qui a été sillonné dans tous les sens, il se fait en outre le chantre de la splendeur de notre monde. A une époque où tout semble aller plus mal que jamais (mais toutes les époques connaissent leurs drames et leurs catastrophes), il n’hésite pas à affirmer hautement son amour pour la vie, sa fascination devant toute manifestation de vie sur cette planète, y compris les pierres qui, immobiles, muettes, n’en sont pas moins une présence palpitante.
C’est merveille de lire ce poète qui a su conserver son regard d’enfant et qui se laisse aller en toute confiance à ses confidences d’amoureux de tout ce qui l’entoure : fleurs, oiseaux, fruits, femmes… Il y a chez lui une sorte d’hédonisme dans le meilleur sens du terme : une philosophie de la jouissance lucide qui implique une intelligence profonde du rapport de l’être humain à la vie, à la nature, à la terre, à la mort.
C’est une poésie qui est en admiration face à la nature, qui peut parcourir en quelques lignes le cycle vital : à partir de la sensation provoquée par le simple fait de mordre à pleines dents dans un fruit, le poète se retrouve – et nous avec lui – en train de le cueillir à califourchon sur les épaules de son père et découvre émerveillé que ce fruit l’attendait depuis toujours. Ou bien c’est carrément vers les racines de l’arbre et vers la terre nourricière que la saveur du fruit le renvoie : richesse extraordinaire du plaisir sous toutes ses formes, de la satisfaction de tous les sens – qui peuvent parfois déboucher sur l’excès, sur une certaine frénésie dans l’érotisme, dans la boisson, dans l’obsession pour l’écriture, par exemple lorsque le poète affirme ne penser qu’au poème à écrire, quoi qu’il arrive, en dépit de tous les malheurs pouvant frapper le genre humain. Il ne se limite donc pas à ce qui lui procure de l’euphorie, car la douleur n’est évidemment jamais loin, l’un n’allant pas sans l’autre : ne jamais « cesser de savourer chaque seconde /de peine et de plaisir ».
Les pieds solidement plantés sur la terre tandis que la tête plane dans les étoiles, le poète parvient à s’orienter et à se retrouver quand il est sur le point de se perdre, grâce à cette boussole infaillible qu’est sa perception inébranlable de la beauté du plus humble des produits de notre planète, et grâce aussi au contact qu’il sait maintenir entre la vie et la mort, précisément, grâce à son culte des « liens filiaux » qui lui vaut d’être secouru par ses aïeux en cas de besoin. Ces derniers ont beau être morts et enterrés, ils ne le perdent pas de vue et sont capables de le remettre délicatement en chemin : leurs doigts décharnés lui indiquent la bonne direction.
Né en 1954 à Mexico, Rafael Vargas a étudié les sciences de la communication à la faculté des Sciences politiques de l’UNAM. Il est traducteur anglais-espagnol, poète, essayiste, critique littéraire.

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danse
danse petite fleur
danse ton interminable danse
soutiens le jour entre tes pétales
dresse ta tige de lumière jusqu’aux cieux

danse
danse fille de l’été
ta beauté alimente nos rêves

danse
danse aujourd’hui
toi aussi tu devras partir

sous quel soleil
dans quelle obscure terre
à quel vent inconnu
offriras-tu tes lèvres

(un jour de juillet)

1
mystère obscur
que celui de la page blanche
elle dit que tout est dit
que rien n’est dit encore

2
la page blanche
la page écrite
jardin entre le soleil
et l’ombre

3
page blanche
page vide
verre paradoxal
que je remplis de ma soif

4
persienne à travers laquelle la lune sourit

5
dans le tourbillon de la page
la lettre seule
métaphore de ton destin

6
écris
tais
écoute la prière du langage
qui est la tienne

(pétales)

j’écris j’écris j’écris
je dessine
le peu de mots que je possède
signes
qui me définissent et me cinglent le visage
comme une gifle : c’est ce que je suis
– je ferai ça j’ai fait ça
je veux
ajouter ma chair mes os mes affections
l’eau des étoiles
le crayon pour édifier des villes et pour
– sur le papier
planter la petite fleur
qui donnera un sens à tout

2
j’amasse ces mots avec l’urgence mesquine
de les transformer en mon pain
– pour m’en nourrir
avant que d’autres s’en nourrissent
en réunissant ces mots je désire
tracer le contour de ce que j’ignore
commencer ainsi
– d’une manière ou d’une autre
à le connaître

(De Escritura la flor [« Ecriture la fleur »], 1995)

Monde
A Gonzalo Rojas

Nous appelons monde ce que nous regardons
Ce à quoi nous disons chien pierre fleur désert vallée
Et nous appelons vie le sang que nous échangeons contre du pain
Notre ombre faite chambre
Notre sueur convertie en manteau
Nous avons une seule clé pour beaucoup de portes
Mais toutes les portes s’ouvrent avec elle
et toutes nous mettent en présence du prodige de l’obscur

Force de gravité

la nuit la pluie les fruits la cendre
les feuilles des arbres
les cheveux des statues
les hautes constructions ou
parfois
un oiseau en plein vol
tout tombe sous le sens
les amants aussi
leur poussière recouvre la planète d’un baiser très fin
et la planète elle-même s’écroule
décrochée de la caresse de la nuit
oh ton cœur aussi !
essaie de rendre perdurable l’instant de cette chute

Banquet

pour qui sont toutes ces choses orgueilleuses et splendides
arrachées à la marée du monde et ainsi disposées sur cette table
pour qui leurs formes et leurs parfums
et quels appétits ne devront-ils jamais satisfaire
quoique c’est pour eux aussi qu’elles ont été créées
il y a de tout sur la blanche nappe
du vin et de l’huile
de rouges et blancs morceaux de viande
des fruits à la pointe de leur maturité
perlés de gouttes d’eau et de lumière
qui attendent-ils ?
les mouches volent tout autour
avec un bourdonnement prémonitoire

De la cigarette au verre de rhum
Je vais et je viens au milieu de mes souvenirs
Ô trésors
Images du jour peuplées de miracles
Révélations de la nuit prégnante de mystères
Matins de soleil à l’air libre
Où la lumière a brillé sur toutes les choses
Avec un amour infini donc encore incompris
Des pièces obscures où languit encore l’assoupissement de l’amour
Parfums des corps
Eaux constellées de signes
Rues repas conversations lectures rêves
Ombres et nombres gravés sur le bois des sens
Chaque fleur a toujours été unique
Chaque fleur a toujours été toutes les fleurs
Après-midi chaudes sous les arbres aux côtés d’une fille
Rivières et villes et gares et voyages et paysages
Rencontres imprévisibles rendez-vous concertés
Vitres opaques au moment du départ
Embrassades promesses lettres
Disputes réconciliations oublis

Tout est toujours nouveau ancien distinct
Le regard toujours attentif illuminé
Prêt à découvrir partout le possible
Le monde aussi prodigue des blessures c’est vrai
Mais à travers elles la vie respire
Fait sentir son souffle puissant
Marée des cellules locomotion capillaire
Raisins lunes étoiles comestibles
Portes qui nous ont permis le passage
Etres et lieux où par moments
Le monde s’est vraiment arrêté
Ô prodiges
Merveilles disputées pas à pas
Heures passées devant une feuille de papier
Dans le buisson du sang les jours se consument
Mais ni les jours ni le sang ne semblent avoir une fin
Ô souvenirs
Obsession nécessité luxe insolent
Pourvu que je ne vive pas toujours
Pour pouvoir dilapider cette fortune… !

Idole précolombienne

elle gît à genoux sur mon bureau avec sa prière interminable
le regard aveugle fixé sur un ciel de pierre
prie-t-elle pour moi ?
arrivée de je ne sais où par l’opération du saint-esprit et de mon père
elle implore les lèvres entrouvertes
les mains jointes sous l’énorme mâchoire sans cou
dans une langue inaudible
combien de fois a-t-elle intercédé pour que je puisse remonter les jours
avec cette mission elle fut créée
non pas pour moi
– en particulier
mais pour tous les hommes
capables de prier seulement par moments

au-delà du toit
de la lampe et des mouches
s’élève sa louange renouvelée
du feu créateur du monde

Je jouis de la magnifique expérience de mordre ce fruit
j’ignore son nom
mais je le regarde briller dans ma main et mon pouce palpe sa tiède douceur
qui ai-je été et où ai-je été avant cette heure-ci
il a suffi de le cueillir
de le porter à ma bouche pour être troublé par son goût délicieux
j’embrasse lascivement son cœur
la terre à son tour m’embrasse par son intermédiaire
ah, se savoir vivant sous le soleil et attendre la nuit !
quels rêves peut renfermer ce fils de la lumière dans mon sang ?
je suis venu ici pour cela
qui est si simple
vivre et voir comment combattent en moi vertus et tentations
pendant que je mords un fruit

Liens filiaux

les morts qui veillent sur moi ont réussi plus d’une fois
à éviter que je m’unisse trop tôt à eux
tellement de fois
à bord d’une voiture ou d’un train
ou soûl à l’aube
dans des rues où ne passerait même pas un chien
j’ai été à deux doigts d’arriver chez eux
leurs orbites me voient faire des pas chancelants
sur le point de tomber
de heurter une table
ils me retiennent amoureusement
ils me laissent dormir sur leur épaule
je ne suis pas encore prêt
chaque soir ils me racontent des histoires où ils me disent
que faire comment agir
il y a toujours une morale que j’oublie
ils espèrent me voir marcher faire des choses
accomplir une partie de leurs désirs
ce n’est que lorsque j’aurai appris à le faire
qu’ils me lâcheront la main

Sous le battement nocturne de l’attente

Je brûle pour toi je suis tien sang infatigable
Cœur mordu par l’obscurité
Je prononce ton nom de lumière pour que tu accoures
Toi ma seule origine
Je tends le bras vers ton bras depuis la veille atroce
Les ruines fumeuses de la veille et sa végétation de pierre
Tentent de dresser des barrières
S’efforcent d’imposer des distances
Mais je lis le souvenir de tes yeux et il n’y a pas de portes
Tout obstacle est donc franchissable
Lierre lent lente perforation du mur
Je t’appelle en réclamant le pouvoir d’un enfer lent
D’une lente flamme qui incendie les eaux
Sous la pluie et malgré elle
Balance destin sandale ailée
En toi je me dépose en toi je confie
Je suis où tu nais à l’affût de toi
De ta lumineuse présence
Humant les traces et la poussière
Tous les sens un muscle en tension à l’attente
Et je gis malade et absent de toi dans ma chambre
Avec ma pâle portion d’ombres
Sous la nuit innombrable et son argent vain
Parce que cela ne saurait être autrement
Si cela n’a aucun sens ni raison
Pour la santé et le repos
En toi et rien qu’en toi je suis
Femme étincelle forêt eau resplendissante
Ecoute réponds dis
Envoie ta parole rapide sur le cheval du vent
Viens donne-moi la main
Souviens-toi de moi pour que je me retrouve

(De Signos de paso [« Signes de passage »], 1995)

Aujourd’hui, ici

je veux
ce que la vie m’offre
le trébuchement absurde et la trouvaille qui bat des ailes dans le rêve
être aujourd’hui ici demain ailleurs
contemplant la sourire de la lune sur une petite jetée

je veux finir de comprendre la phrase que la pluie me dicte
connaître le chemin que tracent tant de pas
accepter la fragilité de mes raisons
mais faire en sorte qu’il y ait toujours une lumière dans mon sang

je ne me rappelle pas non plus le nom de cet endroit
où nous nous sommes arrêtés
complètement ivres
et où nous avons commencé à nous embrasser
mais quel délice l’air de la route
comme les morts du cimetière voisin ont dû nous envier

nous sommes tous de l’herbe
espoirs de cartes ou chansons à la radio
ambitions absurdes qui se réalisent tôt ou tard
tirades prononcées nonchalamment sur la scène magnifique du vécu

oh il doit bien y avoir d’autres mondes mais moi j’adore celui-ci
avec son injustice absurde ses haines
comme la misère et la mort
– mais toujours avec la possibilité de contempler la lumière
sur la peau d’une orange

jour après jour
tout m’emporte et m’enfonce dans le labyrinthe
mes éperons labourent les flancs de la bête

Une page

de son côté gauche jaillit un filet de vénération
envers des coutumes et de chers visages
la filiation de lieux blanchis de poussière et des toiles d’araignée
ce jardin peuplé des fleurs du coït
un immense territoire de tatouages

par là s’écoule cette femme
la poitrine couverte de dentelles et de plumes
elle est poursuivie par la fumée des accents étrangers
la promesse d’une vie meilleure ailleurs

cependant
il n’y a ici que des lambeaux
un rideau troué par des silhouettes insinuantes
l’aile d’un oiseau rongée par les fourmis
un message perdu dans un couloir du temps

le paysage est très étrange :
il y a des aliments qui flottent
en cuisant dans la flamme du rêve
des fruits dans des plateaux incandescents
des restes qui invitent à conquérir la faim
– en les grignotant toute la nuit

ô vêtement intime du désir
si brusquement enclos de dieu ou natte d’un mendiant
que reste-t-il de ton abondante écume
lettres qui dessinent des lèvres
récits de misères

Le monde dans un fruit

pendant que la main le fait tourner
petite planète
aveugles les dents s’enfoncent dans sa pulpe
la déchirent et la mâchent pour la savourer

la langue réclame le jus
l’odorat rebrousse chemin pour retrouver
une matinée jaune
et un arbre vert très haut

tu peux te rappeler la scène en détail
ton père t’a assis sur ses épaules et il a dit :
« vas-y, redresse-toi et cueille-le ;
il a mûri sur cette branche et il est pour toi,
il t’attendait ».

Beauté

je t’ai connue sous des noms distincts
avec des coiffures différentes d’autres bouches d’autres regards
et je t’ai appelée mienne impossible lointaine
narcotique fleur de plaisir
je t’ai poursuivie dans les couloirs d’un hôtel
je t’ai admirée à travers la vitre d’une fenêtre
j’ai épié ton corsage par-dessus les verres d’une table
mon cœur turgescent hypnotisé par ta peau
tu es la sombre lune élancée
ma femme enceinte embrassant sa fille dans son rêve
la mère mûre de mon ami
se régalant du plat de sa sensualité
je me demande comment tu te multiplies
est-ce que je traîne le pollen derrière moi
après m’être posé entre tes jambes
comme un gigantesque bourdon ?
ou est-ce simplement le vent
qui propage ta flamme partout ?
c’est ainsi que tu apparais dans les musées les ascenseurs
les bureaux lugubres les bouges et les parcs
charnelle et radieuse
lumineuse comme le soleil
tu circules en moi sans repos
en me frappant à chaque pulsation
en me forçant à sauter jusqu’au fond de tes yeux et à me disperser
pour reposer enfin
ne serait-ce qu’un instant
avant de me voir arraché encore une fois par la marée

Elégie

Les rares fois où nous avons baisé, nous nous retrouvions toujours dans une petite pièce, toujours le matin. Timides, anxieux, nous avalions deux ou trois verres, puis nous nous arrachions nos vêtements. Le sang était une vague qui nous entraînait.
Tu étais très jeune et tu avais de longs et beaux cheveux, un rire franc et sain, et tu étais prête à tout apprendre. Tu fleurissais sur tes jambes fermes et parfaites. Tu étais une vigne et nous arrachions tous les raisins de ta bouche.
Nous nous amusions tellement… Nous échangions des présents peu ordinaires : des perles que tu déposais sur ta poitrine pour te parer durant les rituels, un alcool très délicat pour les fêtes du palais.
Que c’est dur de te savoir morte : la flamme de te revoir éteinte pour toujours ; tes lèvres enveloppées dans une brume de mouches, ton corps un fruit gâté.
Ah, le malheur est varié et se déploie sur l’horizon comme l’arc-en-ciel. Ton destin m’offusque et me paraîtra toujours injuste, et je voudrais écrire maintenant quelque chose de convenable sur ta personne : doux, intelligent, éloigné de toute luxure…
Mais rien n’y fait : le sang ne cesse de rêver la matière de cette bouche.

Ne parle pas d’elle au passé

cette femme reviendra
peu importe où elle se trouve maintenant
incendiant l’air de son frôlement

peut-être déambule-t-elle dans quelque nuit proche
exposée au poignard des regards troubles
ou se perd-elle dans de lointaines ruelles de la planète
séduite en échange d’une part de gâteau

invoque sa langue impudique
creuse la nuit à la recherche de ce talisman

elle reviendra
elle reviendra
la salive du trouble baignera une fois encore ton cœur
le paradis c’est la bouche d’une femme

Et que lointain soit ce jour

vieux démon divin
fumeur impénitent
– grand amateur de rhum
à quel prix as-tu vendu ton âme pour sauver ta chair
pour continuer à errer sur les mers et dans les airs
et adorer de noires étoiles humides et ondulantes sur de lointaines plages
je t’ai écrit de nombreuses fois pour te le demander ainsi que d’autres choses
par exemple à quel âge tes sens ont-ils commencé à s’égarer
mais je sais que c’est inutile et que tu ne répondras pas
et qu’au mieux tu dirais
orgueilleux
– mort de rire
rien ne comble autant l’esprit que le feu des lèvres
rien ne cautérise la blessure causée par l’effleurement des seins sur les mains
et d’autres questions du même genre
pour ensuite retourner au fond de ta cabane
ouverte au soleil et à l’ombre
et déterrer ton crâne et hurler de douleur
parce que rien ne calme ta soif d’essences terrestres
ni les souvenirs de l’enfance à la ferme
ni les histoires racontées par cette servante
dont l’éclat n’a d’égal que le mystère de ses cuisses

mais oui vieux tricheur
je sais que tu n’as pas le temps de répondre aux lettres
que le monde t’appelle et qu’il n’y a pas de temps
et qu’un bracelet de cuir à ton poignet gauche
t’engage à des rites dangereux et extravagants
ni dieu ni patrie ni famille te conviennent
je crois que seule la mort soulagera l’ivresse de ton sang
lorsqu’elle te donnera à renifler sa poudre blanche

à Enrique Molina

Savoir qui on est

savoir qui on est
et ce que l’on veut
la vie ne t’a pas accordé de tels dons
mais par contre, oui
elle t’a allaité d’une douce folie
du pouvoir de te perdre dans les airs derrière un nuage
découvrir des cartes de continents inconnus dans les feuilles de tabac

tu entres dans la fête et tes amis te saluent
mais peut-être en saluent-ils un autre
quel est le sujet de cette conversation
tu t’écartes constamment de la route
tu te regardes dans des photos et dans des glaces
la vie t’a mis là, tu ne sais pas comment
avec ce pantalon bleu et ta veste en velours
et tu portes à ta bouche un morceau de viande
tu embrasses une femme sur la joue
en haut naissent et meurent des millions d’étoiles
et tu es chaque fois plus incapable de comprendre
qui tu es et ce que tu veux

On aime tant le monde

on aime tant le monde
jamais on ne voudrait s’en défaire
même aux moments les plus bas
la vie fait gala d’une beauté majestueuse

je ne veux pas que mon cœur s’arrête
je ne veux pas perdre le goût du toucher
ni cesser de savourer chaque seconde
de peine et de plaisir

les gens vont et viennent dans les rues
partages-tu avec eux la même planète ?
chacun est si mystérieux…
où vas-tu où vas-tu où vas-tu

ton cerveau est un oiseau blessé par le soleil
je ne veux pas quitter ce lieu
je ne veux pas que cette fête s’achève
je bois et je blasphème sans trêve

je ris et je sanglote de ce que je n’aurai jamais
j’embrasse avec une lubricité démoniaque
chaque pore de mon existence
je ne veux pas de repos

cependant
quel délice ce sera de pénétrer dans la terre
de palper enfin sa pulsation
de serrer avec mon sang ses belles fesses

(De Se ama tanto el mundo [« On aime tant le monde »], 1997)

Vaches timides

Tout est si confus
nous disons que le soleil se lève et que la nuit tombe
que la vérité est une affaire de points de vue
que l’homme sera toujours son propre loup
et que nous n’aimons que notre désir, non pas le désiré
de telle sorte qu’il est parfois inévitable de s’arrêter
et de se demander cela en vaut-il la peine ?
A y regarder de plus près c’est comme si nous vivions dans une étable :
Pendant que nous ruminons les choses que nous avons apprises
– et que nous nous remplissons de questions
avec la queue il nous faut chasser les mouches
pour dissiper nos doutes

Cher Carl Sagan

tout en sachant que nous ne sommes
qu’une poignée de poussière stellaire
matière qui se pense
dans quelque recoin de l’univers
elle est encore bien loin
la fin de l’anthropocentrisme

l’intelligence extraterrestre nous intrigue
nous nous demandons si nous avons des semblables
mais nous n’avons pas été capables d’écouter
ce que chaque jour
à nos côtés
disent les plantes
ce que les pierres méditent
ce dont rêve la baleine dans la mer

le dialogue avec elles est un mystère
que nous n’avons même pas entrevu
et dont dépend probablement
notre possibilité d’apprendre à respecter
et à aimer la terre
et de cesser d’être
de simples blessures dans la glaise

Histoire

chemise rouge de sang
étendue haut dans le ciel

le soleil ne la sèche jamais
la pluie ne parvient pas à la laver

Pierres
A Roger Caillois

1
La pierre est un livre qui renferme le passé.
Celui qui l’ouvre, découvre des paysages,
des témoignages des origines, des mythes de la création,
des hymnes aux dieux, des cartes insoupçonnées des étoiles.

Ecrites dans une langue énigmatique,
ses pages parcimonieuses couvrent des siècles.
Il faut des nuits infinies pour le lire.

2
Des pierres dispersées dans la plaine
On les regarde et on se demande ce qu’elles sont
Des graines ? Des crânes ?
Des braises qui ont brûlé
il y a des millions d’années ?
On les emporte et on les interroge
on les porte à l’oreille
on cherche leur regard
on les pèse dans la paume de la main

– quand on les caresse
il faut prendre conscience
qu’on palpe le fantastique naturel

3
Qui peut réveiller une pierre ?
Pas le vent. Ni le feu.
Endormie elle a connu des guerres et des déluges.
Mais un beau jour, à l’ombre d’un arbre,
une main enfant…

4
Le temps est un poète et la pierre est son livre.
Ses vers sont obscurs, peut-être inextricables.
Et pourtant,
une seule image suffit pour nous enchanter.

5
Laisse-moi te regarder, pierre,
caléidoscope inépuisable, source de poésie,
ferment actif de l’imagination…

Insomnie

Si tu n’arrives pas à dormir, écris,
fais en sorte que la page soit un drap
sous lequel tu pourras reposer
pendant que tu médites
ce qui conviendra.

écris,
la nuit est une encre magnifique
pour mettre les choses au point.

écris,
il n’y a pas d’autre manière pour ordonner ce qui t’obsède.

écris,
et quand tu auras fini de dresser le catalogue de tes tâches
et que tes notes t’auront rendu le calme,
écris pour rêver,
l’écriture est le rêve de l’espèce.

Etre à côté d’une femme
sentir son parfum et la proximité de sa chair
s’emmitoufler dans son ombre
ou entre les ailes noires de sa chevelure
tandis que l’on parle avec elle
tandis que l’on cherche des yeux ce signe sur son visage
qui permettra de lever la main pour cueillir le fruit

Tu contemples sa beauté bouleversante
la splendide courbe de sa lèvre inférieure
et tu penses
quelle hallucination extraordinaire
dans quelques années ces cuisses
seront enfouies dans la poussière
et ces yeux que verront-ils si tant est qu’ils voient quelque chose
quand plus rien n’en restera
dans l’obscure boîte crânienne

attentivement tu la regardes
tu aspires encore une fois son parfum
son visage ne t’a rien laissé savoir mais tu la prends dans tes bras
tu l’embrasses avidement avec désespoir avec fureur
tu veux la sauver la conserver dans ton sang
la boire la dévorer
et c’est alors qu’elle proteste tu ne m’écoutes pas
pardon lui réponds-tu et tu souris
j’étais distrait je pensais à autre chose

La vie mystérieuse du langage
ses organismes macro et microscopiques
ses mécanismes bien rodés

chaque phrase est un bouillon de culture
des possibilités du parler
chaque virgule une impulsion qui transmet
la cadence syntaxique

en observant les mots
nous apprenons ce que nous sommes
les systèmes dont nous faisons partie
s’ouvrent et nous montrent notre place

notre mortalité jette une ombre
qui participe à l’observation
et met les accents et les points
le long du chemin

tu touches, tu sens avec le bout de ta langue
tu vois, tu écoutes la réverbération, le halètement
tu aimes la chair et le parfum de chaque vocable

le langage invente chacun de tes sens
et chacun s’applique
au travail de recherche sur le langage

Le matin au petit déjeuner
je pense au poème
tandis que je fais les lits et puis
tandis que je fais la vaisselle
je pense au poème.
pendant que je chie et que je lis dans le journal
que la bourse s’effondre
et que sa chute entraînera
toute forme de vie connue sur la planète
je pense au poème.
quand le téléphone sonne et que j’accours y répondre
et que c’est quelqu’un qui me demande quand est-ce qu’on se voit
je pense au poème
et si à la télé une femme montre ses seins
en annonçant les services d’un dentiste
je pense au poème.

je pense au poème
pendant j’emmène mes filles à l’école
quand je regarde les rues semées d’ordures
et le ciel sale
et les bâtiments couverts de poussière
et les brins d’herbe qui résistent sous nos pas
quand je me soûle avec mes amis
quand je fais les comptes du mois et que je calcule
combien je vais devoir emprunter
et pas seulement quand je vois le bel arbre devant ma fenêtre
ou lorsque je me souviens du contact des lèvres que j’aime
je pense au poème.

les enfants mendient au milieu des voitures
la haine que nous emportons dans les rues
la guerre perpétuelle les trilles de l’oiseau
tout doit conduire au poème me dis-je
tout convergera c’est un levain ne te désespères pas
prépare-toi à l’écrire.

Temps

Qui es-tu donc et quel visage peux-tu avoir
si ce n’est celui d’un assassin ? combien en as-tu
laissés sans père ni mère ? combien
sans frères ou sans enfants ?
sous ton souffle les arbres dépérissent,
les miroirs se fatiguent, les animaux
disparaissent en un clin d’œil.
tu détruis les maisons et les livres,
tu réduis en poussière les fleurs
pour assaisonner ô quels festins !

(De Pienso en el poema [« Je pense au poème »], 2000)

Un prisonnier

Je demande au mur de me dire
s’il voit ma bien-aimée au loin
en train d’essayer de me rejoindre.

Je lui demande de m’aider à me rappeler les pages
du livre que mon père nous lisait à mes frères et à moi
quand il ne devait pas sortir travailler la nuit.

Je lui demande d’imiter ces après-midi sur la plage
que je n’ai jamais vus qu’à la télévision.

Je lui demande de me montrer le cœur de Jésus
son feu bienveillant.

Je lui demande de ne pas être une prison
mais une maison.

Mais le mur ne répond rien
et je dois recueillir mes paroles
tandis qu’il continue de sillonner les heures
en silence.

Ils avancent sur le papier
les ciseaux affamés
ils cherchent leur indispensable
ration de mots,

Ils avancent
en les réduisant en lambeaux,
en triturant entre leurs mâchoires
les os,

ils coupent et déchirent
les phrases,
les baisers et les colombes
qu’elles avaient dessinés.

C’est tout simplement
leur nature,
les ciseaux sont
des oiseaux voraces.

Quand je doute
de la bonté de mes vers,
je sais qu’au moins
j’ai écrit pour eux.

(De Escrito en Ecuador [« Ecrit en Equateur »], 2006)

© Philippe Chéron _ 2 juillet 2013

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