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Oeuvres Ouvertes : Jour de repos, par Pierre Cendrin

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Jour de repos, par Pierre Cendrin

"Quelque chose comme une partition déjà écrite pour eux"

Pierre Cendrin est sociologue de formation, et il tient un blog qui s’enrichit quotidiennement de nouvelles ressources en littérature (Dostoïevski, Faulkner, Joyce...), mais aussi de textes personnels, poésie et prose. Lire notamment Dans les cales du monde social où c’est à travers une enquête sociologique sur les formations à la recherche d’emploi chez les jeunes que se développe progressivement une écriture littéraire propre, en prise directe avec la violence sociale.

Je le remercie de m’avoir autorisé à reprendre, dans le cadre de la web-association des auteurs, ce texte extrait d’un chantier d’écriture en cours. Une telle reprise est une manière d’inviter de nouveaux lecteurs à le lire, et pas de crainte à avoir, aucun panneau commercial proposant un abonnement à Oeuvres ouvertes ne vous empêchera de le faire après quelques secondes.

 

Jour de repos, par Pierre Cendrin


Au-delà du cimetière, depuis sa fenêtre, il distinguait bien le givre épais sur les voitures. Il ne fallait pas être grand mage : à la bibliothèque universitaire, sa responsable goberait l’histoire du moteur exténué par le froid. D’ailleurs, un matin, il avait bien vu l’air de mépris qu’elle avait eu en voyant l’allure de sa voiture. Elle était un peu condescendante, sa responsable. Elle ne s’était pas embarrassée de détours pour lui dire droit dans les yeux que ce tutorat lui avait été imposé par la Direction. En y réfléchissant mieux, cette femme, conservatrice de formation, était aussi, un peu malgré elle, bienveillante. Mais de cette bienveillance qui habitent les êtres n’ayant connus que peu d’épreuves. Celles et ceux qui ont fait les bons choix, après les bons calculs, aux bons moments, à peine conscients, qui s’imposaient d’eux-mêmes. Sans qu’ils aient vraiment à y réfléchir, assurés de leur bon droit et bien à leur place. Les choses se passaient pour eux comme si les événements s’ordonnaient sans heurts apparents. Quelque chose comme une partition déjà écrite pour eux. Parfois, et seulement parmi les plus empathiques de ces individus, ils tentaient de se mettre à la place des moins bien lotis.

Ils le faisaient souvent de façon maladroite puisque, il l’avait vérifié déjà à de maintes reprises, l’imagination n’est jamais l’expérience. Une fois, elle lui avait même dit qu’il fallait qu’elle lui explique les choses plus lentement avant qu’il ne se fasse complètement à son poste car il était bien établi par les études que les "bénéficiaires" rencontraient des « difficultés spécifiques », qui les tenaient « éloignés de l’emploi ». Cela avait été une nouvelle fois vérifié par les « expérimentations ». Elle avait retenu cela de son entrevue avec la responsable locale du dispositif quand celle-ci s’était déplacée à la bibliothèque pour évoquer avec la tutrice son adaptation à « l’environnement de travail », savoir s’il répondait bien aux « attentes » et s’il tenait compte des « consignes ». Les disponibilités de chacune avaient fait que l’entrevue s’était déroulée derrière la banque de prêt, à la sortie d’un amphi très fréquenté. Jusque-là, à part quelques tâtonnements, les étudiants de la bibliothèque semblait l’avoir pris pour un pair. Ceux qui étaient là l’observaient sous ce nouvel angle. Lui aussi, il les observait. Quand leurs regards se rencontraient pendant une fraction de seconde, il se dessinait dans ceux des étudiants le sceau d’une distance et de comment la maintenir.
Ce matin, pas de consignes, pas de tutrice, pas de dispositif. Pas d’étudiants, plus d’enseignants. Après tout, la voiture qui démarre pas, en forçant un peu le trait d’une voix inquiète, ça pouvait aisément laissé croire à sa tutrice que se profilaient des frais de réparation importants. Ça rentrait dans la case « freins de mobilité » que connaissent fréquemment les « bénéficiaires », ce qu’encore une fois, leurs « expérimentations » avaient vérifié. Et puis demain, c’était le jour où avait été fixé ses modules de formation obligatoires en bureautique, soit un week-end de deux jours en pleine semaine. Sa référente avait eu bien raison : ce contrat aidé à mi-temps ne pourrait lui être que bénéfique, aux vues de sa situation ; situation qu’il avait amélioré en accédant au logement « autonome », adjectif qui revenait sans cesse dans la bouche de la référente. « Autonome » ponctuait aussi de nombreux paragraphes de la plupart des courriers administratifs qu’il recevait, un mot qui semblaient comme être le point d’arrivée d’il ne savait plus trop quoi, à force de l’avoir entendu. Ce qu’il avait tout de suite saisi, c’est que ce mot-fétiche était la justification d’une foule de gens dont le travail consistait à parler, comme d’une hypothèse possible, et par conséquent moins que probable, de l’emploi que certains, dont lui, visiblement, étaient susceptible d’occuper : l’emploi « durable ». Intrigué, il avait demandé à sa référente ce que cela signifiait. Par « durable », on entendait un emploi dont la durée était « au moins égale à six mois ». Presque aussitôt, il lui avait répondu que c’était pas long six mois. Elle lui coupa la parole brusquement, d’une façon que seule permet l’assurance sociale et professionnelle, en lui faisant remarquer que « durable » n’était pas synonyme de « durée indéterminée ».

Il rouvrit les yeux et il sut. Ça aurait pu être « durable » avec Sonia. Sonia avec ses yeux en mitraillette. Sonia et son « statut quasi-héréditaire d’enfants d’immigrés », phrase qu’il avait entendu prononcer lors d’une discussion entre deux historiens qui se tenaient à bonne distance lors d’une pause sur le parvis de la bibliothèque, alors que Gaëtan, qui se consacrait exclusivement à la jalouse et maladive application des cotes, lui racontait comment il avait été reçu à la CAF une quinzaine de jours de ça. Sonia et son père. Sonia et sa mère. Sonia. Et l’enfant, maintenant. Il lui avait nécessaire de fuir. Ici, Sonia n’y mettait jamais les pieds. S’en cacher depuis la fois au centre commercial et comment il s’était trouvé dépourvu. Hier, ça avait été la première confrontation depuis l’enfantement. Il aurait voulu que cela se fasse ailleurs. Mais depuis la fuite, il préférait, lui, choisir les endroits. Et la clinique, ça n’avait pas été pas un endroit. Pas le droit de sortir. Pas le droit de fumer. Juste le droit d’avoir sous les yeux de plus pauvres hères encore qu’au centre commercial. Il lui avait longtemps fallut cligner des yeux pour l’admettre : à certains, on leur balançait des décharges électriques. Après, ils étaient juste des enveloppes vides, qu’on pliait sur un canapé de la grande salle commune, puis qu’on dépliait pour les replier dans leur lit.

Et puis, non. Sonia n’avait aucune raison de fréquenter ce quartier, en pleine "gentrification", comme il l’avait appris d’un étudiant en géographie un peu causant qui y faisait son "terrain".

© Pierre Cendrin _ 24 août 2013

Messages

  • Grand merci mon cher Laurent, donc. Pour cette reprise bien-sûr, mais au fond et surtout, pour tes textes. Je pense à L’enfant neutre, aux Kerguelen, entre autres. Aussi ces nombreux instantanés que tu sais faire si vivants comme Le papier peint à fleurs roses ou Jouer au foot sur un toit.

    Merci aussi pour tes dispositions à l’indépendance, tes solides convictions à la base de ta belle et salvatrice initiative : la webassodesauteurs.

    Bref, merci.

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