Œuvres ouvertes

Le système romantique (1)

...

La grande ambition de l´esprit a toujours été
d´opérer des mutations brusques dans ses modes de pensée.

Roger Caillois .

Dans l´histoire littéraire, peu de mots ont été autant galvaudés que celui de romantisme. Le surréalisme, une fois ses représentants disparus, a nourri le discours et l´imaginaire publicitaires. Le terme de romantisme, quant à lui, n´a cessé d´être repris tout au long du dix-neuvième siècle par des « descendants » qui, souvent, ignoraient tout de ce premier romantisme apparu à la fin du dix-huitième siècle en Allemagne. Recouvert en quelque sorte par les œuvres et les discours ultérieurs qui se réclamaient de cette esthétique, la Romantik finit par n´évoquer qu´un ensemble très vague de notions littéraires, qu´une nébuleuse de sentiments qui n´avaient que peu à voir avec les premiers écrits de ses représentants les plus illustres. Il se produisit même ce phénomène curieux : on en vint à interpréter, à lire, voire à éditer ces derniers – qu´ils s´appellent Novalis, Friedrich Schlegel ou Tieck – simplement en fonction de l´idée confuse qu´on se faisait du romantisme, mouvement littéraire que l´on disait seulement tourné vers l´univers du rêve et le fantastique, se désintéressant du monde réel.
On ignora ainsi pendant longtemps que la plupart des représentants du premier romantisme avaient eu une démarche philosophique propre, qu´ils s´étaient passionnés pour l´histoire de leur temps, ou bien qu´ils avaient eu une formation et une activité scientifique. On perdit aussi le sens même du mot romantisme, qui n´a rien à voir avec une espèce de sentimentalisme, certes très répandu en littérature. Celui-ci ne se réfère pas réellement à un mouvement littéraire dans le sens où on l´entend aujourd´hui, mais désigne un concept, celui de romantiser. Est romantique celui qui romantise, celui qui est capable d´accomplir certaines opérations. Une bonne manière de revenir au sens même de la romantisation est donc de tenter de découvrir et de comprendre ce qui a pu être éludé de l´activité romantique initiale pendant si longtemps. Qui étaient vraiment les romantiques ? Que cherchaient-ils ? Dans quels débats philosophiques, littéraires, scientifiques se situaient-ils ? Un angle d´attaque adéquat est celui des sciences, car il nous permet d´aborder le romantisme par son versant le plus expérimental et sans doute le moins connu. On s´imagine souvent les romantiques à mille lieues de toute pensée rationnelle et de toute recherche exacte. Classifiés comme opposants aux Lumières, ceux-ci auraient privilégié l´émotion et l´intuition. Que faisait alors un Novalis à l´Académie des Mines de Freiberg, étudiant la géologie, les mathématiques et la physique ? Pourquoi le groupe romantique admirait-il en Goethe l´un des plus grands physiciens de son temps ? Que faisait le savant Ritter au milieu de ce groupe ? Quantité de questions de cet ordre sont sans réponse, pour qui se limite au sens courant – répandu parfois même jusque dans les universités – du terme romantique. Il s´agit donc d´aller au-delà de certaines idées reçues afin de retrouver une pensée vivante, de questionner un concept à partir d´une histoire complexe certes, mais dont la plupart des énergies qui l´animent ne cessent de travailler en profondeur la culture occidentale.

Affinités romantiques

L´amitié

Le romantisme est d´abord et avant tout une histoire d´amitiés. Il y a peu d´exemples de mouvements littéraires où les relations entre chacun des membres aient été autant conditionnées par des liens d´amitié et par des solidarités personnelles. Le groupe romantique s´est constitué au fil de quelques rencontres dont la plupart ressemblent à des coups de foudre. Dès le départ, le noyau du groupe est d´ailleurs structuré autour d´une fraternité qui sert vite de modèle aux autres membres. Les frères Schlegel rassembleront autour d´eux ce que Novalis appellera un « directoire philosophique » , que l´on peut plutôt qualifier de fratrie.
En janvier 1792, Friedrich Schlegel et Friedrich von Hardenberg (qui prendra plus tard le nom de plume de Novalis) se rencontrent à Leipzig. Tous deux sont étudiants, et le récit que le plus âgé d´entre eux a fait de cette amitié naissante nous renseigne sur le climat émotionnel qui a présidé à l´apparition du phénomène romantique. Friedrich Schlegel écrit en effet à son frère : « Le destin m´a amené un jeune homme dont on peut tout attendre. Il m´a plu beaucoup et je suis venu vers lui, car il m´a offert très vite tout entier le sanctuaire de son cœur. » L´amitié romantique est passionnelle, elle engage des valeurs morales et humaines auxquelles les deux amis ne peuvent renoncer, et c´est d´ailleurs à partir de ces valeurs que le débat intellectuel peut avoir lieu . Dans la même lettre, Schlegel présente les préoccupations philosophiques du nouvel ami qu´il prend sous son aile : « L´étude de la philosophie lui a donné une capacité exubérante à développer des pensées philosophiques – il ne se tourne pas vers le Vrai, mais vers le Beau – ses écrivains préférés s´appellent Platon et Hemsterhuis (…) . » Pendant plusieurs années, les deux amis resteront en contact, et ce n´est qu´à partir de 1795, au moment de la parution des premières œuvres de Fichte, qu´un intense dialogue philosophique se développera, véritable ferment du premier romantisme allemand. On voit donc qu´avant les premières rencontres du groupe qui eurent lieu en 1798, plusieurs années furent nécessaires pour que les deux figures les plus importantes de celui-ci mûrissent et accomplissent une première phase de leur formation, de nature avant tout philosophique.
La rencontre de Ritter et de Novalis jouera également un rôle crucial dans le développement de ce qu´on pourrait appeler le romantisme scientifique. À travers ses recherches sur le galvanisme, Ritter ouvrit au jeune assesseur des salines un nouveau monde et réorienta sa pensée (on s´en rend particulièrement compte en lisant les Fragments logologiques de Novalis). À propos de cette rencontre, Ritter écrira plusieurs années après sa mort, à la troisième personne : « Novalis et notre ami se comprirent dans l´instant ; il n´y eut d´abord, au demeurant, rien de singulier dans leur rencontre, si ce n´est que notre ami eut l´impression pure et simple de pouvoir se mettre tout à coup à parler tout haut avec lui-même. Or la chose a été depuis toujours le signe d´une parfaite communion d´esprit et d´une amitié authentique et durable . »
Plusieurs rencontres de cette importance ponctuèrent le devenir du groupe qui ne cessa de se transformer dans les trois ou quatre années de son existence. Toujours, l´amitié et la fraternisation furent au cœur de la « symphilosophie », conçue comme un mode d´échange intellectuel total, engageant toute la personnalité et surtout l´âme de celui qui y participe. Qu´il s´agisse de la philosophie fichtéenne, de la philosophie de la nature ou bien de la théorie littéraire, la démarche romantique consista en une série d´échanges, en une ouverture ininterrompue à l´autre, en une volonté de pousser la Bildung (la sienne propre et celle de l´ami) toujours plus loin, et ce au sein d´une communauté fraternelle. Les œuvres qui nous restent témoignent de ce dynamisme de l´amitié et de la pensée : souvent inachevées, faites pour la plupart de fragments, elles ne sont pas des œuvres au sens classique du terme, mais des expérimentations, des « essais », et, comme dans l´Athenaeum, des œuvres écrites à plusieurs mains. Tenter d´approcher ce romantisme allemand initial, c´est donc tâcher de suivre certaines de ses lignes de force et de comprendre plusieurs de ses mutations, de la littérature à la philosophie, ou des sciences à la religion, sans séparer l´écriture de l´expérience, ou la pensée de la vie. Le romantisme, en bouleversant les codes de l´art et en remettant en question certains paradigmes scientifiques, nous a appris à penser en commun, parce qu´il a inscrit le développement de l´auteur dans un réseau plus large, réseau des êtres et des choses du monde dont il s´agit de révéler l´harmonie cachée, au-delà de toutes les dissonances apparentes. À travers la question de l´amitié et de la fraternisation se lit donc une ambition d´ordre moral, qui est sans aucun doute au cœur de la pensée romantique et de l´aventure humaine qu´elle représente.

Moraliser l´univers

On a souvent lié la question de la morale dans le premier romantisme allemand à Kant et Fichte. Si ces deux philosophes ont bien eu une influence importante sur les romantiques, et notamment à travers leur Sittenlehre, il faut savoir que derrière le terme de morale se cache pour ceux-ci un complexe d´idées et de pensées qui n´ont que peu à voir avec les théories du criticisme et de l´idéalisme, et qu´ils leur doivent finalement assez peu. La morale kantienne est plus proche de ce que nous entendons aujourd´hui par éthique, tandis que la moralisation romantique peut être abordée comme le projet d´ensemble du romantisme, engageant la vie intérieure de l´individu, sa vie en société, mais aussi son rapport au monde et à l´univers.
Le romantisme part du constat de Friedrich Schlegel dans un de ses plus beaux textes : la vie bourgeoise est la vie la plus absurde et la plus inutile qui soit. « L´homme domestique, écrit-il, tient sa formation du troupeau où il été nourri, et surtout du divin berger ; lorsqu´il parvient à maturité, il s´établit et il renonce alors, jusqu´à finir par se pétrifier, au fou désir de se mouvoir librement – ce qui ne l´empêche pas bien souvent, sur ses vieux jours, de se mettre à jouer les caricatures multicolores . » Le romantisme est d´abord cette volonté d´échapper à ce que Schlegel appelle la « trivialité », qui caractérise l´existence bourgeoise (« Ne vivre que pour vivre, telle est la véritable source de la trivialité »), et ensuite l´affirmation d´un projet moral, compris comme un idéal de Bildung. Cependant, Schlegel comme ses compagnons se détachent aussi de l´idée classique de formation, qui consiste en une reprise et en une imitation de certaines formes et de règles anciennes, pour tenter d´élaborer une nouvelle Bildung ouverte à la diversité et à l´infini du monde. Au sein de ce projet, la « morale » prend une dimension nouvelle que l´expression de Novalis expose totalement : il s´agit de « moraliser l´univers » . Comme souvent chez Schlegel et Novalis, c´est au cours d´une lecture que le concept de moralisation est né, divergeant tout à fait de ce que le sens commun pourrait se représenter à travers cette formule. Il ne s´agit pas en effet d´imposer une morale à une personne qui en serait dépourvue. Pour comprendre le sens de cette formule, il faut revenir à l´auteur qui l´inspira, auteur oublié aujourd´hui, mais qui, à la fin du dix-huitième siècle, joua un grand rôle dans le paysage intellectuel allemand : Hemsterhuis. Ce philosophe hollandais influença fortement les esprits, et fut lu avec passion par la plupart des personnages importants de la vie littéraire de son époque . Nous avons vu qu´en 1792 Novalis confia à Schlegel que ses deux auteurs préférés s´appelaient Hemsterhuis et Platon. Quelques années plus tard, en 1797, les deux amis relurent dans le texte original celui qu´on surnommait le « Socrate hollandais » , et nous disposons de nombreuses notes de Novalis à ce sujet .
Pour Hemsterhuis, la tâche du philosophe est de découvrir la « face morale de l´univers » , de dépasser son moi et son égoïsme pour, à travers un acte d´amour, atteindre une communion avec les êtres et le monde. Or c´est au moment même où Novalis sort d´une étude approfondie de la philosophie fichtéenne qu´il revient à Hemsterhuis, se disant désireux de sortir du « terrible tourbillon d´abstractions » dans lequel Fichte l´avait tenu enfermé pendant deux ans.
Ce retour à Hemsterhuis marque un moment important voire décisif dans l´éclosion du phénomène romantique au cœur duquel se trouve, on l´aura remarqué, Novalis. La Doctrine de la science a été une étape importante dans l´éducation philosophique de celui-ci, mais le subjectivisme absolu de la pensée fichtéenne, après l´avoir beaucoup fasciné, mène, il s´en rend compte, à une impasse. Il s´agit de reconnaître la place primordiale accordée au Moi et à l´imagination créatrice, sans pour autant faire de la matière un simple reflet de la conscience humaine. Après s´être épuisé dans les déductions de la Wissenschaftlehre, le romantisme s´affirme donc comme un mouvement philosophique et littéraire capable de s´ouvrir à la réalité brute, en considérant celle-ci comme une dimension extérieure au sujet, mais qu´il est possible et nécessaire de rejoindre et d´épouser. Un passage des Disciples à Saïs illustre cette critique adressée au solipsisme fichtéen. Il y est question d´un monde immense qui est en nous et qui se trouverait réfléchi autour de nous : « Que sert de parcourir péniblement le trouble monde des choses visibles ? Un monde plus pur est en nous, au fond de cette source. Ici se manifeste le véritable sens de l´immense, multicolore et complexe spectacle, et si, les yeux encore pleins de ce même spectacle, nous pénétrons dans la Nature, tout nous y paraît familier et nous reconnaissons chaque objet . »
Cette reconnaissance du Moi dans les choses découle d´une philosophie idéaliste qui fait dépendre la réalité du monde de notre propre perception. Opposé à cette philosophie, le romantisme se conçoit comme une pensée voyant dans le monde un alter ego, un Toi qu´il ne s´agit pas de subordonner à la raison, mais qu´il faut moraliser, c´est-à-dire connaître à travers une expérience poétique totale, dont il reste bien sûr à définir les modalités.
Le Moi romantique existe dans un échange, dans une réciprocité infinie avec le monde, il se forme dans un mouvement incessant entre l´intérieur et l´extérieur, au moyen de ce que Hemsterhuis appelle les « organes moraux ». Ces organes permettent au sujet d´assimiler l´objet, de le faire sien par la représentation. Dans sa Lettre sur les désirs, le philosophe hollandais compare le mouvement de l´âme tendant à se faire le plus grand nombre d´idées d´un objet (« dans le plus petit espace de temps possible ») à une hyperbole avec son asymptote : l´âme tend vers l´union totale avec le monde dans toute sa diversité, mais cette union est une « approximation continuelle » . L´image de l´hyperbole et l´idée d´une progression infinie font partie des motifs centraux du romantisme, aussi bien dans le domaine des arts que dans celui des sciences ou de l´Histoire. Mais ce qui articule ce mouvement d´ensemble, entraînant le Moi individuel et collectif dans une union toujours plus complète avec le réel, c´est la poésie. La moralisation du monde correspond à la poétisation de la nature chère à Novalis. En nous dorment des organes qu´il suffirait de réveiller pour que l´union avec le monde s´accomplisse. Comme nous le verrons plus loin, la poésie est seule capable de produire de « grandes vérités » en faisant coexister des idées et des connaissances apparemment contradictoires. Elle est cet « enthousiasme qui rapproche les idées ». Si ces dernières expressions sont de Hemsterhuis, il est toutefois très facile de les retrouver sous la plume de Schegel et de Novalis. Ce dernier parlera notamment d´une poétisation des sciences à travers laquelle les organes moraux devront rendre visible l´harmonie cachée de l´univers.

© Laurent Margantin _ 13 septembre 2013

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