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Werner Kofler, description d’un accident le samedi du carnaval : une rupture de style

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description d’un accident le samedi du carnaval : une rupture de style
(hommage à paul celan)

un midi, carnaval était arrivé, arrivé au pays et pas seulement au pays, monta dans sa voiture et roula, et roula l’idiot, idiot et patron, patron d’une usine, une cimenterie, et avec lui roulait son nom, connu ici, il roulait et s’en vint, s’en vint en filant, se fit entendre, lui et son vin en haut, là-haut dans la caboche, dans le ciboulot, roula tantôt à gauche, roula tantôt à droite, entends-tu, m’entends-tu, c’était pacher, pacher charly, me v’là, v’là l’mec, moi et ça, ça que je possède, moi et ça, ça que j’ai bu – donc il roulait, pinté, il roulait, un midi, lalaïtou, sur des routes, il allait à lind, et il a monté, monté la butte – il a pris, pris vers le pont, pont de lind, roulé, roulé dans son tombereau, roulé sans songer à soi ni aux autres – car pour l’idiot, pour lui, à carnaval, au carnaval de villach, qu’est-ce qui n’est pas permis au carnaval de villach –, donc il roulait et il s’en vint, s’en vint à quatre-vingt, déboula du virage, s’en vint à toute bringue, sur le pont, pont de bois, pont cahoteux, s’en vint, s’en vint.

s’en vint, oui, de ce côté, du côté gauche.

s’en vint, ouah !, sur le trottoir, trottoir en bois.

et qui, penses-tu, qui s’en venait en sens inverse sur le pont ? en sens inverse s’en venait une femme, rien qu’une femme et son enfant, plus jeune d’une demie vie d’ouvrier, tout petit il s’en venait, s’en venait, lui aussi dans sa voiture, poussée lentement, voiture d’enfant, s’en venait avec sa maman, s’en venait de lind et voulut passer le pont, pont de bois, s’en venait et voulut continuer, voulait vivre, voulait, comme la maman, vivre encore – et qui, je le demande et redemande, ne tient pas à sa vie, puisque – dieu l’ayant fait ouvrier – puisqu’il doit emprunter, aujourd’hui et demain et après-demain – s’en vint, s’en vint sur ses roues, s’en vint comme il était prescrit, sur le trottoir, s’en vint dans la voiture d’enfant, s’en vint, le petit, en sens inverse de l’autre ; il s’en venait, l’idiot, à toute bringue du virage, s’en venait, j’ai une cimenterie à moi, j’ai du vin dans la caboche, le ciboulot, s’en vint sur le côté, le mauvais côté, côté de l’enfant, le grand s’en vint sur le petit, le capital sur le travail, fonça et percuta, voiture s’en vint sur voiture, percuta et percuta, ils chutèrent, tous les trois, chutèrent du pont, chutèrent, tu sais, c’est carnaval, et petit, l’enfant, petit fit que sa vie se taise face à la direction d’une cimenterie, face au contrôle, contrôle perdu, sur une voiture.

alors soudain tout se tut, et sur le pont, sur le pont le silence se fit, et là en bas aussi, où ils gisaient, lui et celle-ci et celui-ci, là en bas, sur les rails qui vont à tarviso, à salzbourg et à spittal sur la drave.

pauvre femme, enfant mort ! mais, demandes-tu, mais l’idiot, alors ? il s’en vint, il sortit, il sortit de la voiture, s’en sortit, s’en sortit avec des contusions et une plainte, s’en sortit avec la vie, s’en vint, s’en vint et s’en vient encore.

Le texte description d’un accident, paraphrase de L’Entretien dans la montagne de Paul Celan, se réfère au très célèbre carnaval de Villach. (Note du traducteur)

Traduit de l’allemand par Bernard Banoun

Première mise en ligne le 25 février 2010

© Werner Kofler _ 24 décembre 2014

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