Éditions Œuvres ouvertes

Alvaro Mutis : le Voyage qui a pris fin

L’écrivain colombien Alvaro Mutis est décédé dimanche 22 septembre

Moins d’un mois après ses 90 ans, Alvaro Mutis (1923-2013) a « décidé » de partir en voyage, comme préfère le penser son grand ami de toujours, Gabriel Garcia Marquez. Ce passionné de bateau, de voyage, de littérature, ne pouvait pas faire mieux : le voyage permanent dans l’océan de la fiction que sa vie a été pour lui vient de prendre fin, et l’autre, celui de la postérité, ne fait que commencer. Le grand âge, la maladie et une chute récente lui avaient rendu la vie trop insupportable, cette vie qu’il aimait pourtant au moins autant que la poésie et dont il a su profiter pleinement ; et pour lui le moment était venu de prendre le large.
Écrivain et poète, Colombien de naissance, Mexicain d’adoption (pays où il vivait depuis 1956), il nous laisse une œuvre qui célèbre le voyage en le hissant à un niveau quasiment initiatique ou même métaphysique. Son respect pour la poésie était absolu, pour lui il s’agissait du meilleur témoignage possible de l’échec humain face à la mort : « Le pouvoir salvateur de la poésie est évident. La poésie nous indique cette autre rive à laquelle l’homme n’a en général pas accès. Elle nous donne (…) une vision intense et riche de possibilités. »

Ses influences romanesques sont à rechercher chez Conrad, Dickens, Stevenson (le roman, non pas le meilleur, mais le mieux raconté est, disait-il, L’Ile au trésor), mais il admirait également les proses magnifiques de Chateaubriand ou du cardinal de Retz, sans oublier Saint-Simon. Son dégoût affiché de nos sociétés modernes le poussait à revendiquer la monarchie, un peu trop sans doute… Si quelque chose lui permettait de vivre, disait-il à la fin des années 90, c’était bien la civilisation occidentale romaine et chrétienne, car il croyait sans crainte d’exagérer que c’était « la réalisation la plus parfaite, la plus grande, la plus ambitieuse et la plus extraordinaire de l’homme sur la terre ». Il lui semblait qu’à notre époque « nous vivons dans un monde de Goulag et de supermarché. Ce monde là ne m’intéresse pas. Je pense que nous vivons entourés de ruines et de morts ».
Grand admirateur de la chrétienté, l’esthétique de cette civilisation lui plaisait plus que toute autre. Il n’hésitait pas à se déclarer « ébloui par la concision, la clarté, l’efficacité du style » de sainte Thérèse, et pensait que « même l’expérience bouddhiste zen n’a rien de plus à offrir, ni de plus riche à proposer que ce que cette femme nous offre avec honnêteté et avec une éblouissante clarté ». Et il n’hésitait pas à afficher son rejet de la démocratie en soutenant qu’une majorité ne peut produire que des idioties, que « la majorité des hommes est un troupeau incapable de décider quoi que ce soit, du bétail », et il citait Ortega y Gasset : « Quand beaucoup de personnes sont d’accord entre elles, c’est pour une escroquerie ou une idiotie. »
Pas étonnant que l’on retrouve dans l’œuvre de cet écrivain, que l’on pourrait qualifier de joyeux royaliste anarchisant, une vision du monde plutôt désabusée : banalité irrémédiable de notre réalité quotidienne, vanité des entreprises humaines, absurdité de tous nos efforts qui ne mènent nulle part. Désespoir, exil, échec, amour, défaite, vie et mort, voilà ses grands thèmes, mais qui ne vont pas sans un étonnement émerveillé face aux choses de la vie, même (et surtout peut-être) les plus simples, face à la nature luxuriante des tropiques et à la sensualité inhérente aux paysages et aux habitantes de son pays natal autant que de son pays d’adoption. Le pessimisme d’un sage, en quelque sorte, qui sait qu’il faut vivre, chanter, faire du mieux possible son travail quel qu’il soit, s’en réjouir, sans autre espoir que celui de l’oubli, de l’inévitable oubli dans la poussière de la mort.
Son opinion sur Borges est des plus décapantes. Après avoir reconnu en lui un écrivain pour écrivains, son intelligence et son charme dans tout ce qu’il écrivait, il ne craint pas de paraître scandaleux en déclarant que derrière toute cette habileté « il n’y a pas grand-chose, tout juste une méditation sur la philosophie occidentale (…) qui ne mérite pas qu’on s’y attarde outre mesure. Ce sont des jeux magistraux, exquis ». Après avoir ainsi jugé la prose de son aîné argentin, plutôt sévèrement, il revendiquait l’autre facette de son œuvre en reconnaissant la supériorité indéniable de sa poésie et l’existence de « dix ou quinze poèmes éblouissants ».
Ce côté « réactionnaire » (partagé d’ailleurs avec le grand Argentin) est sans doute lié à sa « désespérance », qui était une véritable obsession qui l’a poursuivi depuis ses premiers écrits : « C’est une attitude résignée, expliquait-il, une pleine acceptation du destin. (…) Ce que Maqroll le Gabier (personnage de son cycle de romans) éprouve, plus que des petits bonheurs, ce sont certaines plénitudes qu’offre la vie. Il apprend petit à petit que ce qui reste des rêves c’est l’appétit, le désir et que, lorsque l’on est sur le point de les réaliser, ils se désagrègent. »
Au-delà de cette désagrégation et de certains jugements à l’emporte-pièce, il reste une œuvre splendide qui continuera d’alimenter nos propres rêves.

En français, entre autres : Les Tribulations de Maqroll le Gabier (Grasset, 2003). Poésie : Les éléments du désastre (Grasset, 1993), Et comme disait Maqroll el Gaviero (Gallimard, 2008). Les citations proviennent de A. Mutis, Souvenirs et autres fantasmes, entretiens avec Eduardo Garcia Aguilar, Folle Avoine, 1999.

© Philippe Chéron _ 4 octobre 2013

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)