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Le système romantique (2)

La question des sciences : du chaos à l´harmonie

Comme pour le classicisme – mais on s´en doute différemment -, l´idée d´harmonie a une importance cruciale pour le romantisme. Une harmonie doit être restaurée entre les hommes et cette restauration n´est possible qu´à travers une moralisation, laquelle se définit par un ensemble d´opérations entre le Moi et le monde. Le romantisme est intrinsèquement une pensée polyvalente qui engage une philosophie, une politique et une science, trois domaines articulés par une poétique aux accents fortement religieux. Il est donc difficile de comprendre vraiment le romantisme allemand si l´on exclut l´un de ces domaines pour se consacrer à l´étude d´un seul d´entre eux au détriment des autres. Par exemple, une question politique peut éclairer d´un jour nouveau une réflexion concernant les sciences, ou bien un fragment sur la musique peut ouvrir un point de vue original sur la classification des savoirs. Cela est surtout vrai pour Schlegel et Novalis, mais l´on retrouve cette polyvalence et ce mode de pensée en réseau chez la plupart des auteurs romantiques.
À la différence du classicisme, l´idée d´harmonie dans le romantisme intègre celles de complexité et de diversité infinie. Le romantisme est selon la formule pénétrante de Friedrich Schlegel une « classicité appelée à croître sans limites » . Harmoniser signifie se confronter à l´infinité de l´esprit et de la matière et dégager peu à peu une nouvelle cohérence, au-delà de l´époque présente qui est celle de la dissonance et du chaos. Or, bien vite, les philosophes et philologues de formation se sont rendus compte de l´importance des sciences dans la réalisation de ce projet. La poétisation de la nature impliquait une étude poussée et exacte de la matière et du vivant, et un dépassement du seul contexte littéraire et philosophique de l´époque. Déjà vénéré, Goethe le fut plus encore. Dans son Brouillon général, Novalis put ainsi écrire : « Traitement goéthéen des sciences – mon projet » , exprimant de cette manière l´admiration que ressentait la nouvelle génération à l´égard de l´activité multiforme du maître de Weimar . Un climat de bouillonnement intellectuel et scientifique régnait d´ailleurs en Allemagne en cette fin de dix-huitième siècle , et les romantiques ne firent qu´y participer, entraînés par leurs aînés et par un époque qui avait vu grandir des encyclopédistes comme Rousseau, Diderot ou d´Holbach.
Novalis pouvait se reconnaître aisément dans la démarche poético-scientifique de l´auteur de La métamorphose des plantes. L´activité scientifique de Goethe , en effet, ne vint pas s´ajouter à son travail d´écrivain, mais participa de ce travail, et l´alimenta en profondeur. Dans un texte autobiographique, celui-ci écrit : « Les premiers essais poétiques que je fis paraître furent reçus favorablement ; cependant, à proprement parler, ils dessinaient l´homme interne, ce qui supposait une expérience suffisante des émotions de l´âme. On peut y découvrir çà et là un mouvement de jouissance passionnée pour les objets qui se rapportent à la nature, ainsi qu´un sérieux penchant à reconnaître son merveilleux secret qui se manifeste par des créations et des destructions continuelles, quoiqu´à la vérité cette tendance du poète parut se perdre en des sensations vagues et des expressions abstruses ». Goethe a donc cherché à un moment de son propre développement à connaître vraiment la nature, à ne plus l´exprimer d´une manière extérieure, mais à se mêler à sa vie, avec le désir que sa propre écriture soit irriguée par la réalité naturelle. L´étude des sciences devait soutenir une écriture poétique nouvelle, plus forte, plus vivante, et qui ne serait surtout plus brouillée par les émotions humaines et un certain esprit bucolique. On peut même penser que le romantisme doit à Goethe cette capacité à observer et à étudier les œuvres d´art comme des créations de la nature, créations traversées par des forces diverses, structurées comme des organismes vivants. Le critique romantique n´est plus un esprit érudit et nourri des seuls livres, mais un chercheur motivé par le désir de découvrir et d´exposer la vie organique d´un ouvrage. Il caractérise une œuvre et, à travers elle, son auteur. Comme la botanique ou la chimie, la critique schlégélienne (qui fait autorité dans le cercle romantique) se veut science, science de la vie interne des oeuvres en quelque sorte, chaque livre étant en soi un petit monde clos et vivant, un organisme.
L´ouverture aux sciences du romantisme déplace donc les frontières entre les disciplines et en bouleverse certaines règles ou usages. Sans effacer complètement les frontières, elle provoque des mélanges, des influences croisées entre des domaines qu´une longue tradition avait tenus séparés et éloignés. Mais cette ouverture révèle également un phénomène propre au romantisme, phénomène de captation, de rayonnement (on pourrait parler de contamination si le mot n´avait pas de charge négative) vers des esprits d´abord extérieurs au mouvement, et qui, d´une manière ou d´une autre, y participent. Ce phénomène est d´ailleurs assez étrange : il intègre des éléments étrangers qui, chacun à leur façon, influencent à leur tour les membres du groupe. L´échange est donc la règle. Ainsi, Schelling – peut-être bien malgré lui, et surtout pour des raisons sentimentales – fut un temps l´ami des romantiques, les entraînant lui aussi sur le terrain des sciences. Son attitude à l´égard du groupe romantique fut toutefois ambivalente. Il participa aux rencontres romantiques de Dresde et d´Iéna en 1798 et 1799 , mais railla le mysticisme de Novalis dans son poème Confession de foi épicurienne de Heinz Widerporst.
Depuis les Premiers principes métaphysiques de la science de la nature de Kant, la question des sciences avait pris une importance nouvelle pour la philosophie. Mais surtout, Schelling – encouragé en cela par Goethe – avait donné ses lettres de noblesse à la philosophie de la nature allemande avec quelques ouvrages décisifs qui furent lus par les romantiques dès leur parution . Si Fichte s´était tourné vers la philosophie pratique (en 1798 paraît le Système de la morale selon les principes de la Doctrine de la science), son disciple avait quant à lui étudié les sciences expérimentales, à la recherche d´un système du monde.
Dans ses premiers essais, Schelling pose tout d´abord la question du rapport entre la conscience humaine et le monde matériel : comment une connaissance des choses est-elle possible ? Si l´on suppose une hétérogénéité absolue entre l´esprit et la matière, alors cette connaissance est impossible. Schelling récuse donc le mécanisme et fonde sa réflexion sur l´idée d´organisme grâce à laquelle il est possible d´envisager une sympathie entre le sujet et l´objet, car l´objet est lui-même animé par une vie spirituelle (qui de la pierre à l´homme comporte des degrés) . Cette sympathie n´est toutefois pas consciente, et la tâche principale de la philosophie de la nature est de la révéler et de la démontrer. La conviction de Schelling est que la nature « n´exprime pas seulement nécessairement et originellement les lois de notre esprit, mais qu´elle les réalise elle-même » . À chaque force naturelle est attribuée une place dans l´édifice métaphysique, des forces les plus élémentaires, inorganiques (chimie, électricité et magnétisme) aux phénomènes organiques (reproductibilité, irritabilité et sensibilité).
Cet échafaudage philosophico-scientifique eut une influence notable sur le romantisme allemand, sinon dans ses tenants et ses aboutissants (le système était en soi trop figé et catégorique), du moins dans son impulsion initiale. Schelling se basait en effet sur les dernières découvertes en chimie, notamment sur le travail de Lavoisier, et Novalis allait bientôt suivre la même voie à la fois spéculative et pratique à l´Académie des Mines de Freiberg. Mais surtout, l´idée d´une polarité générale des forces allait marquer fortement les esprits.
On voit donc que Schelling, pendant ces années cruciales 1797-98, participa à sa manière à l´essor du premier romantisme. L´idée d´une odyssée de l´esprit à travers le monde inconnu de la matière allait porter ses fruits. Dès l´année 1798, année de la première rencontre romantique à Dresde, le noyau du groupe allait se tourner résolument vers les sciences et chercher à coopter quelques savants.
Cependant, à la différence de Schelling, aucun romantique n´allait fonder une philosophie de la nature à proprement parler . Le rapport des Schlegel et de Novalis à ce courant de pensée fut d´abord critique . S´il s´agissait bien de créer un nouveau rapport entre l´homme et le monde, la poésie devait avoir le dessus et elle devait concilier un impératif d´ordre avec une vision indépassable de la complexité naturelle. « Dans le monde à venir, écrit Novalis, tout est comme dans le monde d´avant - et cependant chaque chose est tout autrement. Le monde à venir est le Chaos raisonnable - le Chaos qui s´est traversé lui-même ». Cette traversée du chaos est le Grand Œuvre romantique. Elle est la conséquence des réflexions philosophiques menées autour de l´œuvre de Fichte, qui faisait de la nature un Non-Moi assujettisable à volonté. Pour se constituer totalement, le Moi romantique a besoin d´une connaissance du monde dans toute sa richesse et sa complexité, et cette constitution ne peut être harmonieuse que si l´esprit épouse la matière, sans la dominer.

© Laurent Margantin _ 2 octobre 2013

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