Éditions Œuvres ouvertes

Chez Apollinaire

par Paul Léautaud, extrait du Journal, 9 juillet 1913

Eté dîner ce soir chez Apollinaire. Lui et Marie Laurencin venus me chercher au Mercure. Eté ensemble porter la pâtée de mes chats du Luxembourg, puis acheter une tarte aux fraises place Médicis. Ensuite ensemble chez Apollinaire, 202, boulevard Saint-Germain, après les provisions commandées chez une fruitière rue des Saints-Pères. Curieux appartement d’Apollinaire au dernier étage d’une vieille maison. Un petit escalier intérieur conduit à une terrasse et à sa chambre à coucher, installée dans une sorte de lanterne comme en ont certaines vieilles maisons, c’est-à-dire une seule pièce émergeant sur le toit comme un petit cube posé là. La chatte Pipe, noire et blanche, familière et joueuse. La peinture de Marie Laurencin. Le dîner, qui débute par un riz au parmesan et au safran qui ne me plaît pas du tout. Le café oublié. Il faut qu’Apollinaire redescende. Curieux, même un peu mystérieux personnage, Apollinaire. Il me plaît beaucoup. J’ai pour lui une très grande sympathie, comme pour Billy. Il m’apparaît pourtant quelquefois avec un certain côté d’aventurier, d’équivoque. Il me disait l’autre jour qu’il n’était pas encore "libre" avec moi, ayant besoin de beaucoup connaître les gens. Je le sais néanmoins très intelligent, fureteur, secret, connaissant comme mœurs, livres pleins de raretés, des choses peu connues, très cosmopolite. Je le lui ai dit une fois, il y a quelques temps, quand il publia L’Hérésiarque : "C’est avec tout cela que vous faites vos livres." Il s’en est défendu, surtout pour ses vers, qu’il prétend être le plus lui-même.
Comme homme, très simple, nullement poseur, se mettant chez lui en bras de chemise, sans col, aidant Marie Laurencin dans la cuisine et le service de la table.
J’ai certes une grande sympathie pour Apollinaire. Il me plaît comme homme. Il me plaît comme écrivain. Il est, comme poète, fort curieux, et sa vie anecdotique, dans le Mercure, est d’un style simple et extrêmement fin. Quel singulier personnage. On le sent plein de dessous. D’où vient-il ? Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky. Qu’a-t-il fait, que pense-t-il, que fait-il, quelles actions, quelles mœurs, quels sentiments ? Je me le dis en riant : j’aime autant ne pas savoir. Billy dit que c’est surtout un faible, qui peut se laisser entraîner à n’importe quoi.

© Paul Léautaud _ 5 octobre 2013

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