Éditions Œuvres ouvertes

On ne peut pas juger de tels hommes

extrait du Journal de Léautaud, 19 janvier 1933

J’écris cette note à minuit passé. Je viens de passer la soirée à lire les deux premiers articles de Porché, dans le Mercure (1er et 15 janvier), sur Verlaine et Rimbaud. Je sors de cette lecture rempli de réflexions. On ne peut pas juger de tels hommes. D’un côté, une telle abjection. De l’autre côté, une telle spiritualité poétique. Je dis cela surtout pour Verlaine. Un pareil homme, et je l’entends dans sa totalité : sa vie, ses mœurs, sa bassesse, et son aspect, avoir écrit les vers qu’il a écrits, avoir eu en lui un tel don de poésie. Légèreté, sensation, frémissement, émotion, le pouvoir d’enchanter l’esprit, l’imagination, la rêverie, avec un rien, et un vocabulaire et des tours d’expression qui semblent n’avoir pas été avant lui ; les mêmes mots semblent lourds chez tous les poètes, qui ont l’air, chez lui, de n’être plus que des choses ailées, légères, fluides, comme la rosée, la lumière, le frémissement des feuilles dans un paysage. Un tel homme, répugnant, même au physique — je me le rappelle fort bien, — avoir été ce poète ! Quel prodige.

© Paul Léautaud _ 6 octobre 2013

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