Oeuvres Ouvertes

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Les mêmes hommes

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Dans cette ville où j’ai vécu pendant dix ans, et que j’aurai bientôt quitté il y a dix ans, je retrouve les mêmes hommes. Walter que je croise, comme s’il revenait de Daimler où nous avons été collègues pendant une année, Walter marche toujours sur la Wilhelmstrasse, passe devant la bibliothèque universitaire, continue à remonter la Wilhelmstrasse jusqu’à Lustnauer Tor et là descend la Müllstrasse jusqu’au pont du Neckar. Ce mois d’octobre, il est encore en short et tee-shirt, comme il y a dix ans quand je le croisais sur le même chemin, mais en été. Dix ans, et même vingt ans après, je croise également cet illuminé : il est toujours en costume noir la chemise sortie du pantalon, ses bras toujours agités déformant sa veste, les quelques cheveux noirs qui lui restent sur son crâne dégarni toujours ébouriffés. Un juriste, m’a-t-on raconté il y a longtemps, très calé mais à moitié fou. Avec un dossier sous le bras, accompagné parfois d’une femme avec laquelle il discute en se frottant le front. Combien d’étudiants ici qui le sont restés, passant leur vie dans le quartier de l’université, incapable de le quitter ? Mêmes hommes que je retrouve à chaque retour, des professeurs parfois, bien possible que certains étudiants aient tout fait pour devenir professeurs parce qu’ils ne voulaient surtout pas quitter l’université. Pendant ce temps, en octobre 1821, Heinrich Heine s’est inscrit à l’université de Göttingen, où il suit notamment les cours du professeur Georg Sartorius von Waltershausen sur l’histoire de l’Allemagne du Moyen Âge à la Révolution française. Ce matin je lis, assis à la cafétéria du restaurant universitaire de la Wilhelmstrasse, ces quelques vers dans Peste soit de l’horoscope de Samuel Beckett amené avec moi de Paris (poème publié dans une revue en 1934) : Passe les années d’études à gaspiller / Le courage qu’il faut pour des années d’errance / Dans un monde qui se détourne poliment / des incongruités de l’érudition. A peine sorti, je croise un autre de ces étudiants à vie que je voyais souvent en pleine contemplation au milieu des cerisiers en fleurs dans un village près de Tübingen où j’habitais : maigre, les cheveux et une longue barbe blancs, les yeux vifs, il a tout au plus une cinquantaine d’années, et il entre dans la bibliothèque de l’université, un sac en toile à la main.

© Laurent Margantin _ 13 octobre 2013

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