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Oeuvres Ouvertes : La Blessure Woyzeck, par Heiner Müller

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

La Blessure Woyzeck, par Heiner Müller

"Woyzeck est la plaie ouverte. Woyzeck vit là où est enterré le chien, le chien s’appelle Woyzeck"

Bernard Umbrecht anime un remarquable blog intitulé Le Saute-Rhin. Je le remercie vivement de m’avoir autorisé à reprendre sa traduction de ce texte de Heiner Müller, paru chez Gallimard en 1986 dans un recueil en hommage à Mandela, auquel on pense souvent ces jours-ci. A lire sur son blog ses commentaires sur ce texte. On recommande également la lecture des autres articles du Saute-Rhin consacrés à Büchner, dont on célèbre le bicentenaire de la naissance ce 17 octobre.

Suivre les autres disséminations : sur le blog de la web-association des auteurs ou sur son compte Twitter

 

LA BLESSURE WOYZECK, PAR HEINER MÜLLER

Woyzeck continue de raser son capitaine, de manger les pois qu’on lui a prescrits, de tourmenter sa Marie avec la platitude de son amour, sa population devenue Etat, entourée de fantômes : le hussard Runge est son frère ensanglanté, instrument prolétarien du meurtre de Rosa Luxemburg ; sa prison se nomme Stalingrad où l’assassinée vient à sa rencontre sous le masque de Kriemhild. Son mémorial se trouve sur le tertre de Mamaïev, son monument allemand, le Mur, à Berlin, colonne blindée de la Révolution devenue sang coagulé de la politique. LA BOUCHE PRESSÉE CONTRE L’ÉPAULE DU SERGENT DE VILLE, QUI L’EMMÈNE D’UN PIED LÉGER, Kafka l’a vu disparaître de la scène, après le fratricide, SERRANT LES DENTS POUR REPRIMER UNE ULTIME NAUSEE. Ou comme patient dans le lit duquel on porte le médecin, la plaie ouverte comme un puits de mine d’où dardent les vers. Sa première apparition fut le Colosse de Goya qui, assis sur les montagnes, en père de la guérilla, compte les heures de la domination.
Sur une peinture murale, dans une cellule de monastère, à Parme, j’ai vu les pieds brisés du Colosse dans un paysage arcadien. Quelque part, son corps s’élance peut-être, appuyé sur ses mains, secoué de rires, peut-être, dans un avenir inconnu qui est, peut-être, son croisement avec la machine poussée contre la force de gravitation dans le vertige des fusées. En Afrique, il va, encore, son chemin de croix qui le mène à l’histoire, le temps ne travaille plus pour lui, même sa faim n’est peut-être plus un élément révolutionnaire depuis qu’elle s’assouvit de bombes pendant que les tambours-majors du monde transforment la planète en déserts, champs de bataille du tourisme, pistes pour les catastrophes, sans un regard pour les images de feu que le soldat-ordonnance Franz Johann Christoph Woyzeck vit circuler dans le ciel, près de Darmstadt, alors qu’il taillait des baguettes pour le passage par les verges. Ulrike Meinhof, fille de Prusse et fiancée sur le tard d’un autre enfant trouvé de la littérature allemande qui s’est enterré au bord du lac Wannsee, protagoniste du dernier drame du monde bourgeois, le RETOUR DU JEUNE CAMARADE DE LA FOSSE A CHAUX, les armes à la main, elle est sa sœur avec, autour du cou, le cordon ensanglanté de Marie.

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C’est arrivé à un jeune homme de vingt-trois ans auquel les Parques ont, à la naissance, coupé les paupières : un texte de nombreuses fois exploité par le théâtre, éclaté jusque dans son orthographe par la fièvre, une structure telle qu’on peut l’obtenir en jetant du plomb fondu dans de l’eau quand la main tenant la cuillère tremble d’ouvrir les yeux sur l’avenir ; il bloque, ange insomniaque, l’entrée du paradis où se niche l’innocence de l’écriture dramaturgique. L’effet pilule des œuvres dramatiques récentes, le EN ATTENDANT GODOT de Beckett, est de peu de portée devant la célérité de cet orage qui nous arrive avec la promptitude d’un autre temps, Lenz dans ses bagages, l’éclair éteint de Livonie, le temps de Georg Heym dans l’espace sans utopie, sous la glace de la Havel, de Konrad Bayer dans le crâne vidé de Vitus Bering, de Rolf Dieter Brinkmann en circulant à contresens devant le PUB SHAKESPEARE ; Ô combien est sans vergogne le mensonge de la POSTHISTOIRE devant la réalité barbare de notre préhis¬toire.

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LA BLESSURE HEINE commence à se cicatriser, de travers ; Woyzeck est la plaie ouverte. Woyzeck vit là où est enterré le chien, le chien s’appelle Woyzeck. Nous attendons, avec la peur et/ou l’espoir que le chien reviendra sous la forme du loup. Le loup vient du sud. Quand le soleil est au zénith, il est uni à notre ombre et commence, à l’heure de l’incandescence, de l’histoire. Ce ne sera pas avant que de l’histoire n’ait eu lieu que vaudra le naufrage commun dans le gel de l’entropie ou, pour l’exprimer par un raccourci politique, dans l’éclair atomique qui sera la fin des utopies et le début d’une réalité au-delà de l’homme.

© Heiner Müller _ 16 octobre 2013

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