Oeuvres Ouvertes

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Hommage à Christa Wolf, par Alain Lance

actualité éditoriale de l’écrivain décédée en 2011

Texte lu lors de deux journées d’hommage à Christa Wolf les 19 et 20 octobre 2013 au château Neu Hardenberg dans le Brandebourg. Je remercie chaleureusement Alain Lance de m’avoir autorisé à le reprendre ici. On est heureux de pouvoir continuer à découvrir l’œuvre de cette auteur importante grâce à son travail de traducteur et à celui de sa femme Renate Lance-Otterbein.

Hommage à Christa Wolf, par Alain Lance

C’est vers la fin de l’été 1972 que j’ai fait la connaissance de Christa et Gerhard Wolf, lors de leur premier séjour à Paris. Christa T., traduit par Marie-Simone Rollin, venait de paraître au Seuil. Mon ami Volker Braun leur avait communiqué mon adresse. Nous avons dégusté ensemble un plateau de fruits de mer que j’avais composé, en parlant littérature et politique. Après quoi ils nous ont invités, Renate et moi, à passer les fêtes de fin d’année chez eux, à Kleinmachnow, dans la banlieue de Berlin. Ce fut pour Renate, alors citoyenne de la RFA, le premier séjour en RDA.
En 1979, Nicole Casanova m’a proposé de traduire Aucun lieu. Nulle part pour sa collection chez P.O.L-Hachette. Seul mon nom fut mentionné comme traducteur, bien que Renate eût consacré plusieurs jours à la relecture de la version finale et proposé de pertinentes corrections. Mais nos deux noms figurent désormais, et à juste titre, dans les rééditions ultérieures.
Ce récit d’une rencontre imaginaire entre Heinrich von Kleist et Karoline von Günderrode demeure peut-être pour Renate et moi l’œuvre de Christa Wolf que nous aimons le plus. Pourquoi ? Est-ce parce que c’est le premier livre de Christa Wolf sur lequel nous avons travaillé ensemble ? Mais sans doute à cause de son écriture singulière, condensée, en demi-teinte, invitant le lecteur à la recherche. Qui parle ? Et parce que ce livre a jeté une nouvelle lumière sur ces « romantiques » qui n’entraient pas dans les canons de l’histoire littéraire « progressiste ».
Nous avons poursuivi et intensifié cette coopération lorsque nous avons traduit Cassandre, pour les éditions Alinéa, dont je dirigeais le domaine allemand. Ce sont huit livres de Christa Wolf que nous avons traduits ensemble. Mais du milieu des années quatre-vingt au milieu des années quatre-vingt-dix, lorsque nous étions tous deux requis par notre travail (dans les services culturels français en Allemagne pour l’un, au Fonds Aragon-Triolet du CNRS pour l’autre), j’ai confié plusieurs titres de Christa Wolf à d’autres traductrices et traducteurs. C’est à partir de Médée, en 1997, que Renate et moi avons repris nos traductions en commun : Ici même, autre part, Le Corps même, Un jour dans l’année, la nouvelle traduction du Ciel divisé, puis Ville des anges.
Dès les années 70, Christa Wolf a revendiqué pour son travail, une « authenticité subjective », ce qui implique de puiser la matière de l’écriture dans le vécu. Se frotter à la réalité, rendre ce frottement productif. C’est pourquoi elle n’a pas souhaité quitter la RDA, car son écriture se nourrissait des contradictions, parfois très douloureuses, aux limites de l’humainement (ou fémininement) supportable.
Avant Ville des anges, Christa Wolf avait déjà évoqué dans des textes plus brefs le séjour qu’elle fit en 1992/:1993 aux États-Unis. Mais elle a éprouvé le besoin de revenir sur ce moment de sa vie où se conjuguent trois éléments : le point culminant de cette nouvelle chasse aux sorcières, ou plus exactement de cette entreprise médiatique et politique visant à discréditer tout ce qui avait compté en RDA, sa prise de connaissance de son dossier de « IM » (collaboratrice informelle de la Stasi de 59 à 62) et cette question qui la taraude : comment ai-je pu oublier ? Elle pouvait éventuellement mettre à distance le démontage de l’icône, dont les arrière-pensées politiques ne lui échappaient pas, mais la vulnérabilité de la personne était d’autant plus grande qu’au regard des exigences qu’elle avait pour elle-même, elle avait failli, en se compromettant avec la Stasi. Les questions de la mémoire occupent une place prépondérante dans son œuvre et dans sa réflexion. Son intention déclarée n’est-elle pas : écrire contre l’oubli ? Elle se devait donc de revenir, avant la fin de sa vie, sur ces points importants, en y mêlant des notations sur ses rencontres aux États-Unis, l’évocation des écrivains émigrés dans les années trente et quarante (Thomas Mann, Bertolt Brecht), une réflexion sur son engagement politique, des rêves aussi. Et des moments fictionnels. Avec le sentiment que son existence touchait à son terme. Ce qui confère à ce livre, paru un an et demi avant sa mort, une tonalité testamentaire.
Christa Wolf manifestait depuis longtemps un intérêt constant pour la psychanalyse. Et il n’est pas étonnant que l’Association internationale de psychanalyse l’ait invitée à prononcer le discours d’ouverture lors de son 45ème congrès à Berlin en 2007. Cette intervention, intitulée : Réflexion sur le point aveugle, figurera d’ailleurs dans le choix de textes et d’essais que Renate et moi sommes en train de traduire et qui paraîtra à l’automne 2014 aux éditions Christian Bourgois. Chez le même éditeur paraîtra au début de l’année prochaine le bref récit August, écrit par Christa Wolf quelques mois avant sa mort et, l’an prochain également, Le Seuil publiera notre traduction de la suite et fin de Un jour dans l’année. Depuis 1960, Christa Wolf, se souvenant de l’invitation faite par Gorki en 1937 à différents écrivains du monde entier, dressait chaque année un procès-verbal précis de la même journée : le 27 septembre. Un jour dans l’année (1960-2000) était paru chez Fayard et Le Seuil publiera donc Un jour dans l’année dans le nouveau siècle (2001-2011).

© Alain Lance _ 19 octobre 2013

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