Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Le système romantique (3)

harmonie et polarisation

Même si la pensée fichtéenne accordait la primauté au sujet s´autoconstituant, la prégnance du couple Moi/Non-Moi dans sa philosophie fut forte sur les esprits romantiques. La dualité sujet/objet était un motif philosophique ancien, mais elle ressurgissait dans un contexte culturel particulier qui lui donnait une résonance très importante, et qui entraînait presque automatiquement la réflexion philosophique vers des champs d´investigation tout à fait nouveaux. Que la dualité des forces fût au cœur de la vie, et son moteur même, c´est ce que la plupart des sciences nouvelles affirmaient, pour la plupart tournées vers une approche dynamique de la nature. Schelling reprenait ainsi dans son système une série de binômes tels que sensibilité/irritabilité ou électricité/magnétisme qui occupaient les savants de son époque et qui bouleversaient le paysage conceptuel scientifique. Dans la plupart des domaines de recherche des sciences naturelles – en biologie, en chimie ou en physique -, les concepts de polarité et d´interaction structuraient les nouveaux paradigmes. Il n´était plus question de penser un objet comme un élément statique, il fallait l´étudier dans une série d´actions et de réactions en fonction desquelles il était possible de le qualifier.
La philosophie fichtéenne reprit d´ailleurs ce mode d´approche expérimental. Il suffit pour s´en rendre compte de considérer un instant la conception de la substance chez Fichte : « Il convient de souligner expressément qu´il ne faut rien penser de fixe dans la substance, et qu´elle doit être considérée comme une pure relation . » Chez Novalis, dans ses Etudes de Fichte, on peut lire : « L´être dans le sens habituel exprime les attributs, les rapports et le changement d´un objet. L´être est en relation avec les attributs. Il n´y a donc pas plus de chose pour nous que l´ensemble de tous les attributs connus de nous ». Novalis et Schlegel reconnurent parfaitement dans la pensée fichtéenne une capacité opératoire pour laquelle le donné, qu´il soit de l´ordre de l´esprit ou de la matière, n´était qu´une somme d´accidents. D´où le style fragmentaire de l´écriture romantique, qu´il faudrait plutôt caractériser d´expérimental, tellement il donne d´importance aux interactions, aux possibles synthèses, aux rapprochements audacieux entre des éléments étrangers.
Dès son origine, la physique romantique est donc basée sur les concepts de polarité, d´accident et de relation, concepts qui se trouvent bien sûr chez Aristote, mais qui n´ont de sens dans la philosophie traditionnelle qu´en fonction d´une substance que les attributs ou les accidents ne feraient que refléter. Chez Fichte et les romantiques, la substance ou la chose en soi disparaissent, car la connaissance ne peut s´appuyer que sur l´étude des accidents . Pour cette raison, il apparaît naturel que les lecteurs fervents de Fichte que furent Schelling et Novalis se soient tournés vers les accidents eux-mêmes, aussitôt achevée leur découverte de la Doctrine de la science.
Les sciences ne furent jamais un domaine annexe de la pensée romantique, bien au contraire. Au moment où le groupe se réunit pour la première fois, le romantisme est déjà un mouvement pluridisciplinaire dont la plupart des membres ont soit une formation scientifique, soit des connaissances sérieuses dans telle ou telle discipline. C´est particulièrement vrai de Novalis qui, un an avant la parution de l´Athenaeum, commence une formation d´assesseur des salines à l´Académie des mines de Freiberg . Dans une lettre, il déclare : « Les sciences gagnent un intérêt considérable pour moi, car je m´y consacre selon de plus hautes visées – depuis un point de vue supérieur. En elles je veux vivre jusqu´à mon dernier souffle . » Même un philologue accompli comme Friedrich Schlegel se consacra à l´étude des sciences, et en reconnut l´importance .
Parmi les savants qui comptèrent dans le développement du romantisme, il faut bien sûr nommer Ritter que découvrirent Novalis et Schlegel dès la parution de son livre Démonstration qu´un galvanisme continu accompagne le processus vital dans le règne animal en 1798. Originaire de Silésie, le jeune homme avait fait des études de médecine et de chimie et accompli une formation de pharmacien. Inscrit à l´université d´Iéna, il avait fait la connaissance d´Alexander von Humboldt qui avait remarqué très vite les capacités de son élève. Le succès de son livre sur le galvanisme dans les cercles scientifiques mais aussi littéraires de l´époque avait été immédiat. Goethe allait bientôt parler de Ritter comme d´un « véritable ciel de savoir sur la Terre ».
La pensée de Ritter eut une influence capitale sur le romantisme en élargissant considérablement le champ de réflexion de celui-ci. Elle donne une place centrale aux notions de dynamisme, d´interaction et de champ de force, ce qui explique que Ritter ait pu être gratifié du titre de « physicien romantique » . En 1791, Galvani avait découvert la chaîne qui devait porter son nom (la « chaîne galvanique »), composée de deux métaux, normalement du zinc et de l´argent, reliés aux extrémités inférieures d´une grenouille. Les deux métaux mis en contact, les cuisses de la grenouille tressaillaient, c´était ce qu´on appelait « l´action galvanique ». L´effort de Ritter avait consisté à montrer que cette action ne se produisait pas seulement lors de cette mise en contact d´un corps organique et d´éléments inorganiques, mais qu´elle était constante et générale. Pour lui, le galvanisme était un principe vital qui animait tous les êtres et toutes les choses, et qui permettait de penser le monde comme un immense réseau de forces.
Novalis devait tenter de concilier cette découverte avec son idée d´un « infinitinôme » , c´est-à-dire d´une série infinie de binômes articulant la vie de la matière et de l´esprit. La polarisation des forces ne peut être conçue comme un phénomène qui assemblerait deux choses d´une manière univoque, car d´une part chaque chose (être ou objet) appartient à un réseau infini de polarités interagissant les unes sur les autres, et d´autre part il n´existe pas d´élément simple : en décomposant n´importe quelle substance, on s´aperçoit qu´elle contient d´autres polarités. Un disciple norvégien de Schelling, Henrik Steffens, allait d´ailleurs sévèrement critiquer Novalis, pour l´accuser de « schlégélianisme en science de la nature » . Comme on le voit, la réputation des romantiques à l´époque n´était pas toujours très bonne, souvent sulfureuse. On comprenait mal la démarche romantique, qui consistait à s´ouvrir à la plus grande diversité et à penser un monde infini, et surtout on se méfiait de cette volonté de fonder un système dynamique, ce que Novalis appelait un « organon scientifique vivant » . La Naturphilosophie de Schelling et la morphologie de Goethe se caractérisaient en revanche par un désir d´ordre et de clarté qui, sans ignorer le devenir et les forces en jeu dans la nature, tâchaient de se limiter à des modèles d´explication relativement fixe. A côté d´elles, la « logologie » romantique, pour laquelle aucun système n´était définitif et toute construction logique susceptible d´être mise à la puissance x, représentait une pensée quelque peu subversive, et que souvent on ne cherchait pas à comprendre.
Quoi qu´il en soit, quelques esprits indépendants et solitaires se reconnaissaient dans l´entreprise romantique, et Ritter fut de ceux-là. Son galvanisme eut une influence considérable sur ses amis de l´Athenaeum, sans doute parce qu´il y avait dès le départ une communauté d´esprit entre eux, perceptible à la lecture de leurs fragments. Il serait par exemple très difficile de distinguer certains fragments poético-scientifiques de Ritter de ceux de Novalis ou de Schlegel écrits à la même époque. Malgré la diversité des tons et des styles, la symphilosophie romantique générait presque naturellement une symbiose spirituelle.
Ritter pensait le monde tout entier en terme de polarités. Une forme solide est le résultat de deux forces qui s´opposent, l´une positive, l´autre négative. L´indifférencié serait ce point où l´opposition et la polarité seraient dépassées, ce qui est inconcevable. À propos du granit, il écrit : « L´indifférence est située au-delà du granit, et n´a pas du tout d´existence réelle, de même qu´aucune indifférence. Peut-être, ou plutôt tout à fait vraisemblablement, y a-t-il un granit positif et un négatif (…) » . L´univers romantique ressemblera alors à ce monde de la physique rittérienne, étendu à tous les objets et les êtres. Lune et soleil, pierres et végétaux, mais aussi homme et femme, monarchie et république, Antiquité et âge moderne sont pensés comme des pôles sur une chaîne galvanique, objets les plus divers mis en contact, associés dans une relation nouvelle et inédite, et de laquelle pourra naître une nouvelle « forme » (être, époque, oeuvre ou matière par exemple). La polarisation romantique est donc un mode de production du neuf, de l´inédit, de l´impensé, et elle a une dimension éminemment morale qui dépasse le seul univers de la recherche scientifique. La vie n´existe et ne se développe que par échange et rencontre, et le romantisme est cette pensée qui génère du vivant, qui veut sortir l´homme de sa pauvreté matérielle et spirituelle, de son ennui « philistin », de sa paresse intellectuelle. La lourdeur et l´inertie de notre esprit sont la cause de beaucoup des maux personnels et sociaux dont nous souffrons. Nous ne sommes pas assez vivants signifie romantiquement : nous sommes trop isolés, nous sommes des sujets qui ignorons les forces (telles l´amour ou la poésie) et qui en nous polarisant avec d´autres choses ou êtres pourrions sortir de cette inertie. Novalis écrit ainsi que l´inertie caractérise la Selbstheit , l´être-soi. Pour lui comme pour les autres romantiques, une des tâches les plus importantes consiste à trouver l´organisation qui permettrait à chaque individu de sortir de cet « être-soi » pour faire l´expérience d´une harmonie avec sa propre diversité (l´Autre en soi, en quelque sorte), mais aussi avec celle des autres hommes et femmes, et avec l´infini du monde. La formation romantique du monde est la condition sine qua non du bien-être futur de l´humanité.

© Laurent Margantin _ 31 octobre 2013

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)