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Le système romantique (4)

Les fonctions du système ou la grande santé romantique

À lui seul, le mot système, dans le contexte de la philosophie et de la culture allemandes, peut provoquer quelque rejet : il évoque un questionnement complexe et technique, dans le style de la pensée hégélienne, pour laquelle compte avant tout l´organisation du savoir, mais très peu l´existence humaine qui fait l´expérience du savoir. Il semble même parfois que ces spéculations philosophiques aient un usage exclusivement internes au monde « scientifique » (dans le sens de la Wissenschaft allemande), et qu´elles ne concernent pas le commun des mortels. Autant le dire tout de suite : avec la pensée romantique, nous sommes à mille lieux de cela. Vécu romantiquement, le savoir aboutit toujours à une expérience nouvelle, à une sensation du réel inédite. Le but de toute Bildung romantisante est bien de « moraliser l´univers », c´est-à-dire de le rendre poétiquement vivant pour l´homme. Friedrich Schlegel écrit « que c´est un certain échange organisé et réglé entre l´individualité et l´universalité qui fait la pulsation propre de la vie supérieure et constitue la première condition de la santé morale : plus on peut aimer ou former complètement un individu, plus on trouve de l´harmonie dans le monde ; et plus on comprend l´organisation de l´univers, plus chaque objet devient pour nous riche, infini et semblable au monde » . Ces lignes sont essentielles si l´on veut comprendre l´idée de Bildung qui sous-tend la systématisation romantique : les notions d´échange, d´organisation combinées à celles d´individualité et d´universalité, l´idée que cet échange conduit à une certaine pulsation vitale et à une « santé morale », et surtout la Bildung de l´Autre conçue comme un acte d´amour, voilà des idées centrales du romantisme qui nous permettent d´aborder la question du système sous le seul angle de la vie supérieure et de ce que Nietzsche plus tard appellera la « grande santé ».
La grande santé systématique ne peut se développer que dans l´ouverture de l´esprit humain à la vie, essentiellement anarchique et incontrôlable. Plutôt que de simplifier ou d´enfermer les choses dans une structure rigide, le système doit générer du possible, refléter le réel dans sa capacité à produire des formes. Il doit être à la fois système et… non-système. « Le système proprement philosophique, écrit Novalis, doit être liberté et infinité ou, pour le dire de manière frappante, absence de système mise en système . » La difficulté que nous pose le romantisme est d´arriver à penser une systématique de l´infini. Comment concilier l´impératif d´ordre et cette volonté d´ouverture à l´infinité du monde et de l´esprit, esprit qui n´existe que dans l´infinité de la réflexion ? Cette question est au cœur de la démarche romantique, et la motive.
À propos de l´infinité de la réflexion au fondement de la philosophie romantique, Walter Benjamin remarque justement que celle-ci consiste avant tout en une « infinité de la connexion » . Connecter infiniment, ce doit être le projet du nouveau système et de la nouvelle encyclopédie allemande, qui serait supérieure à l´encyclopédie française en qu´elle serait capable de dépasser les frontières entre disciplines et de mêler les sciences et les arts entre eux.
Du fait de cette volonté de multiplier infiniment les connexions, le modèle logique auquel recourent quasi naturellement les romantiques est celui de la combinatoire. On le sent très présent dans les fragments schlégéliens, à travers cette façon de varier les points de vue sur les auteurs ou de combiner plusieurs éléments du champ littéraire entre eux. La critique romantique est un art à part entière en ce qu´elle crée du neuf, ouvre des perspectives créatrices ; elle se distingue de la critique courante qui, elle, ne fait que se référer à des règles anciennes ou à des conceptions artistiques figées. Friedrich Schlegel fonde cette nouvelle critique sur deux concepts : celui d´ironie – qui défait les ensembles constitués, attaque les idées reçues -, et celui de Witz (ou « saillie ») qui génère de nouvelles associations, souvent inédites et imprévues. « Le Witz, écrit-il, trouve des ressemblances éloignées » , et il le rapproche de l´ars combinatoria et de l´Art d´inventer .
Cette reprise de la combinatoire définie comme un Art d´inventer inscrit bien entendu le romantisme dans une histoire, et avant tout dans celle du leibnizianisme. On trouve dans les cahiers de Friedrich Schlegel un grand nombre de notes concernant la philosophie leibnizienne . L´une d´entre elles en dit long sur la place qu´accordait Schlegel à cette pensée, en mettant celle-ci au cœur de la conception romantique de la critique. Comme dans une véritable combinatoire, la critique attribue à chaque auteur ou à chaque œuvre un caractère, et assemble une série de caractères entre eux, dans le but de définir un nouveau projet et de générer une nouvelle œuvre. La critique est d´ailleurs elle-même une œuvre, car en définissant le projet d´autres œuvres , elle les « potentialise », les réfléchit infiniment, et devient une œuvre d´art.
Novalis poussera la reprise du modèle combinatoire beaucoup plus loin, et étudiera même la mathesis leibnizienne. Tout le projet du Brouillon général consiste en une mise en rapport des sciences et des disciplines les plus diverses. L´une des idées centrales de Leibniz, poétiquement schématisée dans sa Monadologie, est celle de l´individu conçu comme une monade et ne pouvant distinguer qu´une partie parfois infime de l´ordre universel. Le romantisme s´est nourri de cette idée, qu´on retrouve chez la plupart de ses auteurs. L´universalisation romantique n´est possible que si le plus grand nombre d´individus – dont chacun ne peut produire qu´une série limitée de combinaisons sensorielles et intellectuelles – se rassemble et collabore à une entreprise gnoséologique commune.

© Laurent Margantin _ 8 novembre 2013

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