Oeuvres Ouvertes

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Werner Kofler, Derrière mon bureau

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Né en 1947 à Villach, Werner Kofler, est l’un des auteurs pour happy few de la littérature contemporaine de langue allemande. Exigeant, complexe, auteur de textes (récits, théâtre, pièces radiophoniques) fourmillant d’allusions à la littérature et aux milieux littéraires et médiatiques autrichiens et allemands, il se définit lui-même comme héritier de Kleist, Kraus, Beckett et Bernhard. A ces modèles de rigueur morale dans la conception de la langue et de la littérature, s’adjoint un constant travail sur l’histoire autrichienne et sur ses représentations.

De Werner Kofler ont paru en français le texte Conjectures sur la Reine de la nuit dans La Nouvelle Revue Française 539 (1997), p.52-62, et surtout trois oeuvres : Automne. Liberté, Derrière mon bureau et Caf’ conc’ Treblinka aux éditions Absalon, traductions de Bernard Banoun.

L’un des sommets de l’œuvre de Kofler est sa « trilogie alpine » composée de Derrière mon bureau. Légendes alpines/Images de voyage/Actes de vengeance, d’Hôtel Clair de Crime et du Pâtre sur le rocher. Kofler met ici en pratique l’un de ses principes esthétiques : « Si le lecteur dit : réalité, l’auteur rétorque : littérature. Si le lecteur dit : littérature, l’auteur rétorque : réalité ». Le texte sur la « blague mortelle », extrait du Pâtre sur le rocher, est un exemple de cette exploitation de la nature autrichienne, au sens propre du terme, par ce destructeur de mythes, mais aussi comme métaphore de la littérature et de la difficulté à fournir des récits, parce que la première phrase, la poursuite et la « chute » en sont problématiques. La mise en cause de la possibilité même de la narration exprime une identité non plus seulement mise en péril, mais déjà en miettes, à partir de laquelle se construisent textes et « œuvre ».

Présentation de son traducteur, Bernard Banoun

 

DERRIERE MON BUREAU, PAR WERNER KOFLER

On entend souvent parler de la force explosive de la littérature – allez donc ! J’ai beau écrire ce que je veux et comme je veux, j’ai beau poursuivre, par écrit, qui je veux, ça passe inaperçu, inaperçu, oui, c’est le mot juste. Que peut-il arriver de plus terrible à une publication que de passer inaperçue ? Aucun doute : on veut l’achever, on veut que j’étouffe de ma propre impuissance. Depuis des décennies, une conspiration travaille contre moi, c’est une certitude objective, une conspiration du prétendu monde littéraire, plus encore, une conspiration universelle, une conspiration littéraire universelle ! Mes livres ne sont pas traduits. Depuis des années, je ne reçois presque pas de lettres. Quand le téléphone sonne, c’est une erreur, ou une futilité, ou bien on raccroche. Les annonces de prix littéraires ne me sont plus notifiées ; n’est-ce pas curieux ? Mais non, ce n’est pas curieux du tout, cela ne fait que confirmer la solidité de ma théorie de la conspiration. Souvent, des heures durant, je m’offre de grandes scènes muettes, je vais et viens de la table au téléphone, je tiens des conversations téléphoniques qui, de mon côté, sont d’une franchise et d’une véhémence absolues, je converse – dans ma tête, bien entendu, et sans remuer les lèvres, car je ne suis quand même pas fou – avec un Autrui invisible. Une conspiration objectivement certaine, je vous l’ai déjà dit. Mais ce n’est pas tout : la conspiration littéraire universelle ne cesse de me tourner en ridicule ! Ecoutez un peu : je suis assis à l’Hôtel du Parc, c’est la fin de l’après-midi, je bois un café en attendant un appel téléphonique. Et effectivement, à un moment, mon nom est appelé, je me lève pour traverser la salle jusqu’à la cabine téléphonique, et voilà que se trouve devant moi, plus près que moi de la cabine, un jeunot proprement vêtu, que je n’avais pas du tout remarqué auparavant et qui, à croire qu’il porte le même nom que moi et attend lui aussi un appel, se dirige vers le téléphone. Je marche derrière lui et je l’entends s’annoncer sous mon nom ; aura-t-il le toupet d’aller jusque-là ? me demandé-je en attendant à côté de lui... Mais il a alors une conversation téléphonique remplie de détails qui ne peuvent vraiment pas me concerner, mes soupçons s’évanouissent, je me retire, et ce monsieur qui porte mon nom – et un pull-over rouge bordeaux sans manches, dois-je le préciser ? – retourne lui aussi à sa place une fois sa conversation terminée. Pour moi, il n’y a que moi qui porte mon nom, et pourtant, d’autres s’appellent aussi comme moi, pensé-je, troublé. A la table de ce monsieur, je le remarque seulement maintenant, sont assises également deux petites filles, des écolières du cours élémentaire, comme me le suggère leur conversation – car j’entends tout –, et l’homme enseigne donc en cours élémentaire, il est ce qu’on appelle un professeur de cours élémentaire. Soudain, il tire d’un sac des livres qu’il vient d’acheter, assure-t-il d’un air suffisant. Parmi ces livres, aucun n’est de moi, constaté-je d’un coup d’œil – car rien ne m’échappe –, cet homme laisse passer des livres qui ont pourtant bel et bien été publiés sous son nom à lui aussi, pensé-je alors ; et voilà que cet idiot s’empare de ce qu’on appelle une liste de best-sellers, arrachée à un magazine d’informations allemand (un magazine d’informations, tiens donc !, pensé-je) et, stylo à la main, se met, en monologuant à voix haute, à cocher et à encenser les titres que, dit-il, il a déjà chez lui – il ne lui en reste plus que deux à se procurer, en revanche, continue-t-il, il y en a d’autres qu’il a déjà lus deux fois. Sous mes yeux et sous mon nom, cet individu se met à faire l’apologie de l’institution desdites listes de best-sellers qui, clame-t-il, vous tiennent si merveilleusement informés ; ça ne peut pas être un hasard, il doit faire exprès, cet homme se moque de mon malheur et de la littérature, il est donc bien un membre de la conspiration universelle ! Alors que croyez-vous que je fais ? Je me lève d’un bond, je vais à la table de cet homme indigne de porter mon nom, et je lance : Crétin ! Primate ! Mais lui, il me dévisage avec un sourire narquois et effronté et, brandissant le livre Le Parfum de Patrick Süskind, il s’exclame avec délectation : de la littérature, de la grande littérature... Alors je n’avais peut-être pas tort, le coup de téléphone était peut-être quand même pour moi, cette pensée traverse mon esprit, j’attrape le type par son pull-over rouge bordeaux sans manches, je l’extirpe de son fauteuil, mais les serveurs arrivent au pas de course et m’empêchent de le tuer. Evidemment, on m’expulse de l’endroit illico. – Misère, misère... Misère de la réalité, misère de la littérature.

Présentation et traduction de Bernard Banoun

Extrait de : Derrière mon bureau, éditions Absalon, 2010

Première mise en ligne le 26 février 2010

© Werner Kofler _ 22 décembre 2014

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