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Oeuvres Ouvertes : Bientôt les Prudhommes, par Guillaume Vissac

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Bientôt les Prudhommes, par Guillaume Vissac

dissémination de décembre

Bientôt les Prudhommes est un texte que Guillaume Vissac a donné à lire en plusieurs morceaux sur différents blogs (notamment ici). Je le remercie d’avoir accepté que j’en reprenne l’ensemble dans le cadre de cette sixième dissémination mensuelle dont le thème est "Raconter une histoire". Il me touche particulièrement, notamment parce que j’ai fait une expérience similaire quand je travaillais en Allemagne.

Guillaume Vissac est l’auteur de Fuir est une pulsion, un blog à multiples strates, lire notamment son journal et la traduction millimétrique de l’Ulysse de Joyce. En lien avec Bientôt les Prudhommes, on peut lire les billets du journal où il est question de boulot.

 

Bientôt les Prudhommes, par Guillaume Vissac

J’ai fait comme tous les autres jours. Arrivé le premier, ouvrir avant tout le monde, avant tout le monde y être et vérifier sur l’écran du standard le nombre d’appels manqués la veille. Voilà ce que l’écran ne m’a pas dit : dans deux mois t’as plus ta place ton job ton poste sera vidé. Avant de vérifier mes mails je laisse deux minutes défiler le son pour que le solo de guitare puisse avoir le temps de finir.

La boite nous avait filé ce que la boite appelait des récups. J’avais travaillé deux jours pour un salon durant weekend. Pour ça ils nous avaient confié chacun un T-shirt que je porte encore aujourd’hui mais pour dormir pas plus. On avait plein les mains des flyers, dans la bouche des slogans. Entre deux allers-retours penser puis dire : j’ai l’impression de faire le trottoir. L’un de ces jours étaient dimanche, l’autre, la veille, hasard du calendrier faut croire, férié. Un jour travaillé 9h-20h pendant weekend équivalait à un jour et demi de récup. On avait d’abord dû ramer pour l’obtenir ce demi jour de plus. Dure négo durant pause déjeuner. À l’origine la boite posait la chose suivante : un jour travaillé égale un jour de récup, weekend, dimanche ou jour férié compris. La boite sur les rotules manquaient pas mal de cash. Qu’est-ce qu’on pouvait y faire ? J’ai pris mes trois de jour de récup de suite. Les autres plus tard ou bien jamais, voilà pourquoi on était si peu nombreux au bureau. Ça et, bien sûr, les licenciements de la veille.

Avant la fin de journée j’ai nettoyé ma boite mails. Le Coach m’avait dit je t’ai rien dit, ok ? Et j’avais dit pareil, tu m’as rien dit.

J’aime être seul au bureau le matin, même si ça dure jamais bien plus d’une demi-heure. La comptable est arrivée, m’a dit bonjour et a fait suivre derrière quelques syllabes parmi lesquelles, c’est probable, mon prénom. Moi je réponds toujours avec la main, la tête, avec des gestes mais sans les mots, le combiné du téléphone coincé entre oreille droite et puis l’épaule. Je dis des trucs comme : on fait au mieux, je vois ce que je peux faire, je vais les relancer, je reviens vers vous. Ensuite je raccroche le combiné et je dis : ça va ?

Une fois le salon fini, le stand démonté et les panneaux avec slogan, logo, photos éparpillés en X parties, le Coach les a faits mettre au mur dans les bureaux pour que ça pète. Et pour cacher, aussi, le mur uni, les traces d’humidité et l’inscription, droit derrière mon dos mais je sais qu’elle y est : NEVER INSTALL TELEPHONE WIRING DURING A LIGHTNING STORM.

Le matin commencé un livre dont les premières pages se sont arrêtées avant la phrase : « Au cours des années suivantes, il ne s’est pas passé grand chose » ; c’est sûrement vrai. Quand le Coach est arrivé, sur lui le T-Shirt du salon, le nom, la typo, le slogan de la boite encore floqué dans le dos, il n’a pas dit bonjour, ni salut, ni ça va mais : c’est pas cool ce qui s’est passé hier et j’ai dit ouais. Ensuite j’ai dit : qu’est-ce qui s’est passé hier ?

Je n’ai jamais installé de téléphone durant un orage. D’ailleurs je n’ai jamais installé de téléphone tout court. Quand je suis arrivé dans cette boite, tout était déjà bien connecté. Ordinateur et téléphone, clavier, souris, calendrier papier avec en guise d’illustration des containers collés entre eux, comme dans Tétris, sur un bateau blindé paumé en mer je sais pas où. La première chose que j’ai faite arrivé là : planter tout à côté du clavier, de la souris, à portée de main, une bouteille d’eau en plastique et un stylo pour prise de notes rapides. J’ai noté la phrase « c’est pas cool ce qui s’est passé hier », pour m’en souvenir.

Je sais qu’entre la dernière marche de la sortie de métro et la porte du bureau il y a moins de cinq minutes. Le temps pas plus d’une seule chanson dans l’écouteur, et pour la choisir savoir qu’il faut que ça tape : avoir du rythme, des basses, histoire de booster comme il faut la journée qui s’avance. Pour ça forcé de faire défiler l’aléatoire, mais vite, jusqu’à ce que le son parfait déboule. Le temps de trouver je suis déjà au feu prêt à traverser pour accrocher la rue d’après. Les derniers mots que j’entends avant de coller mon badge devant la porte du bas : « Don’t fake it baby, lay the real thing on me ». Une fois à l’intérieur je laisse deux minutes défiler le son pour que le solo de guitare puisse avoir le temps de finir.

Une fois rentré le soir, après deux heures de sueur issue du train, j’ai dit faut que je te dise, et puis j’ai pris une douche, glacée. Plus tard dans le resto tout près de la gare, après avoir compris que mon Tartare avait le goût industriel de tous les autres Tartare en sachet qu’on trouve ailleurs qu’ici et avant que je trouve englué dans mon Brownie moelleux un moucheron, j’ai dit changeons de sujet.

Qu’est-ce qui s’est passé hier ? Voilà comment j’apprends qu’hier le PDG de la boite qui s’appelle PDG a licencié deux mecs qui jusqu’à hier encore étaient pour nous collègues mais ne le sont plus. J’ai laissé le téléphone sonner derrière, et j’ai demandé pourquoi : pourquoi ils sont virés. Tout ce que le Coach m’a dit tient en deux mots et le soir en rentrant j’écrirai avec le pouce fragment pensé pour une fiction prochaine : mis à pied pour faute grave, 5 minutes pour quitter le bureau : alors je cherche, cherche ma faute grave, dans les graviers, sous les rails. Quelle faute ?, j’ ai demandé.

La dernière chanson du matin disait aussi : Put your ray gun to my head. Je le sais car dans la tête la phrase revient en mode shuffle, même plusieurs heures après. Est-ce que l’image est conforme avec la scène de la veille, dans le rôle titre le PDG de la boite éponyme et puis nos futur-ex-collègues ? Le Coach m’a dit que non : sur les deux un seul sait. L’autre en congés pour le week-end l’apprendra dimanche, en rentrant chez lui : dans son courrier l’enveloppe avec dessus collé le fameux bandeau recommandé.

Durant la pause midi j’ai dit à la comptable : comment tu veux bosser dans ces conditions ? Je lui ai dit et dire qu’on devait recruter un mec pour m’aider à pas couler. Je versais de l’huile d’olives plastique sur ma salade plastique. Je lui ai dit toi qui a le nez dans les comptes, tu l’avais vu venir ? Dans ma salade plastique des petites billes de mozzarella, plastiques elles aussi. Elle m’a dit honnêtement je regrette d’être venue. Je lui ai dit honnêtement je te crois.

Il faut traquer dans la boite mail tout ce qui pourrait nous compromettre. Stocker des sacs de mots, de lettres, de titres dans des convois droit vers la mort : vers l’oubli : le spam. Ensuite vider la corbeille. Mais comment savoir quoi garder et quoi détruire ? Le Coach m’a dit : il faut faire gaffe et te couvrir maintenant. Il faut que tu te protèges.

Quand on supprime un train, le train suivant avale évidemment le double de sa capacité humaine habituelle. Est-ce qu’on ne serait pas aussi monté à notre insu dans un de ces foutus convois pour les spams ? Si on m’accordait comme ça gratos un seul souhait à exhausser je demanderais au type qui sort de la lampe rien moins qu’une douche glacée. Ou bien pouvoir garder mon job, difficile de choisir.

Le Coach à l’autre bout de l’open space m’a dit de venir car il voulait me parler. M’a demandé de nettoyer ma boite de mail, n’importe quoi qui serait pour moi, pour nous, pour lui compromettant. Il m’a dit faut partir du principe qu’il peut se pointer demain et tout nous prendre. Il m’a dit il faut que tu te protèges. J’ai passé mon temps à mater rouge la moquette. Il m’a dit évidemment je t’ai rien dit, ok ?

Deux jours avant que le PDG nous vire, est-ce qu’on travaille encore ? Peut-être que la réponse serait de faire un inventaire de tous les objets du bureau. Sur un papier voilà ce qu’on note : le nom, la marque, la référence de tout ce qui silencieux nous entoure depuis deux ans ou plus qu’on y travaille. Ordinateur, écran, téléphone, souris, clavier, imprimante, bureau, siège, armoire, étagère, table, micro-ondes, frigo, lampe, stylo, rouleau de PQ encore dans les plastiques en attendant de servir à nous torcher... Voilà ce que cet espace est devenu : un terrain qu’il nous faut épuiser.

Midi maintenant depuis des jours déborde de ses heures habituelles. Sur un banc quelque part du côté Batignolles les mots qui reviennent et qui reviennent le plus sont ceux qui disent que le PDG est un malade et qu’ils vont droit dans le mur. Je résume pour une collègue de retour de vacances l’ampleur et même le goût de cette situation et qui s’appelle la merde. De la merde, et puis aussi faut dire que dans mon sandwich au saumon il y a bien deux ou trois rondelles de citron oui mais pleines, alors comment au juste croquer dedans sans attraper la peau, l’acide, et dans l’instant faire déformer la gueule ? La collègue me demande si je plaisante ou si tout est réel mais comment savoir de quoi elle parle : de la merde ou des citrons ?

Pourquoi faire l’inventaire ? Pour que le PDG de la boite, lorsqu’il viendra nous pendre dans moins de quarante-huit heures puisse pas nous accuser d’avoir volé des trucs. Je dis : vraiment on en est là ? Ce qu’on me répond : on y a toujours été.

Plusieurs fois par téléphone c’est arrivé, des voix, clients ou prestataires qui me disaient et si : et si votre boite coule, nous autres on ferait comment ? Et moi toujours répondre, avec un sourire amusé qu’enfin je vous rassure, on n’a pas l’intention de couler. C’était vrai. Est-ce que ça l’est encore ?

Ce que je demande au Coach tout en continuant, stylo, carnet en mains, de mener l’inventaire : quelle est la stratégie pour après-demain quand le PDG viendra ? Quoi dire et puis comment, surtout, et comment faire pour lui faire croire qu’on savait pas ? Et qu’en est-il des consommables, est-ce que je les note aussi sur l’inventaire ? Idem pour le papier et le stylo avec lesquels je suis en train de faire ma tentative d’épuisement d’un bureau condamné ? Le Coach répond qu’on peut se passer des consommables alors je barre sur mon papier la ligne où il était écrit le nom, la marque et puis le poids des douze rouleaux de PQ encore en stock dans les plastiques.

Même en sachant pertinemment que le surlendemain serai viré je n’arrive pas à arriver en retard, matin, c’est que le rythme serait gravé dans ma peau et puis la peau on s’en défait comment ? 9h même pas, je suis pas le premier arrivé faut croire puisque ma clé dans la serrure ne déverrouille plus rien. Au fond de son siège le Coach enfoncé dans le cuir me dit ah oui, faut allumer, car on est dans une cave ici, et, réel, oui, ça l’est.

J’ai noté l’heure : 2h54, le matin du matin. Celui déjà fameux, tellement anticipé où l’on nous apprendra qu’on est viré, tous autant qu’on puisse être, ce sera, cette fois, officiel. On sait depuis lundi que le PDG déjà passé la semaine d’avant pour faussoyer deux mecs sans aucun état d’âme reviendra ce vendredi (et c’est maintenant déjà). On a vécu, on a bossé, on a sué sous le poids du compte à rebours, de cet ultimatum. Et, bien sûr, 2h54, je dors pas, transpire, juillet farfouille depuis des heures dessous ma peau pour y trouver Dieu sait quel faux liquide. J’attraperais bien une clope pour occuper toutes mes phalanges, tous mes poumons et toute ma voix sauf que voilà je fume même pas.

Le PDG brûle les étapes, il a voulu nous remplacer avant de nous virer officiellement, le tout bien sûr sans rien nous dire (sauf qu’on le sait). Il a déjà réattribué la plupart de nos tâches à quelques uns de ses propres mecs sortis de nulle part qui font même pas partie de la boite, on croit rêver. Voilà pourquoi le Coach répète qu’il est taré, qu’il fait n’importe quoi. Lui, le PDG taille Playmobil de sa boite en plastique, il n’arrête pas de répéter qu’il n’a pas le choix et qu’avec lui faut pas moufter. Mais ça non plus on n’est pas vraiment censé le savoir (pourtant on le sait, car on sait tout).

2h54, je me demande quel T-Shirt je pourrais bien me coller au ventre et aux épaules une fois demain venu, c’est à dire aujourd’hui. Et j’hésite. J’hésite entre le noir (I’d rather die terrified than live forever), le jaune (Everything will probably not be ok) et le noir (During a zombie attack please follow me). Voilà à quoi se résume ma maigre part de contestation. Car, oui, tout est politique.

Le Coach tout à l’heure (enfin hier, je m’y fais pas) nous a articulé la chose suivante : demain faudra chialer. Il a dit : on est pauvre, on a des gosses, on est à la rue. Parlant du PDG, il a dit : demain il sera insupportable (et il a répété) insupportable, je le pense vraiment.

2h54, je me demande quelle chanson écouter, la dernière, avant d’arriver au bureau, matin, celle qu’on écoute et qu’on prévoit pour qu’elle s’imprime dans l’arrière-tête toute la journée durant. Je prends Bowie par coeur. J’hésite entre Motel (« and it’s lights up boys »), Hallo Spaceboy (« this chaos is killing me ») et je me demande : est-ce que ça c’est politique ?

Demain, plus tard, c’est déjà aujourd’hui. J’anticipe pour le sport et pour faire tournoyer ma tête la journée qui s’apprête à dévaler sous mes pieds à partir de bientôt (le compte à rebours, toujours ancré en moi, crépite sous l’épiderme). D’abord faudra ouvrir la porte du bureau, fermer la porte, faire semblant d’encore y être et même ne pas savoir, non ne jamais savoir, puisqu’officiellement c’est juste un jour comme n’importe quel autre alors bosser tout simplement, et puis baisser la tête, serrer sa main, lever la tête, assister à la réunion générale, faire ah bon, faire ah oui, dire comment ?, et merde alors, mimer sur nos visages assez blasés la surprise malgré tout, puis assister à l’entretien en tête à tête, faire genre je suis un peu abasourdi en fait, faut que je me renseigne, je sais pas trop, je suis sous le choc faut dire, voilà pourquoi. Le Coach hier a dit : faudrait juste pouvoir lui planter une fourchette dans le derche. Il a dit : la loi française devrait bien prévoir ça, non ?

2h54, je me suis relu. Il y a à peine quelques douzaines d’heures (c’est à dire mardi) j’ai gribouillé en bas du carnet de notes, avant l’entrée dédiée au jour suivant, la phrase : « au pire écrire un truc semi-fictif qui s’appellerait Prudhommes ? ». Au pire. Je décale le curseur pour effacer au bout de la phrase le point d’interrogation et contrôle S je l’enregistre.

Nous avons tous pris rendez-vous pour être viré ce jour, la clim est en panne, il fait 40° en nous. Nous avons tous pris rendez-​​vous. Alors pourquoi se retrouver, les uns avec les autres moins un, fin de la journée, 40° en nous bouillant dans les poi­gnets, à déboucher le Cham­pagne, à faire sem­blant d’en boire ?

Matin thermo planté dans le bras je dirais qu’il fait au moins 38, peut-​​être plus, je fais sem­blant de bosser. Le PDG est dans mon dos à une dizaine de mètres en train d’auditionner nos deux anciens col­lègues virés la semaine d’avant. Je suis le mieux placé pour écouter les mots qui volent, aucune porte entre nous pour étouffer les voix, alors je fais ce que je sais faire de mieux : être invi­sible et le rester. Je note dans mes neu­rones de temps à autre ce qui mérite d’être noté. Parfois au télé­phone quand des fan­tômes me parlent, je leur réponds : « excusez-​​moi, je vous entends mal, y a comme de la friture sur toute la ligne » et la friture, c’est lui, c’est eux, c’est ma tête qui s’échappe à dix mètres de ma nuque et qui se focalise sur d’autres voix que la sienne : mon fantôme s’impatiente, est-​​ce que ça me concerne ? J’aimerais lui dire ce que répète à voix audible l’avocat d’à côté : oui mais Mon­sieur, la loi ce n’est pas ça… Je rac­croche, je tue, je décapite mon petit fantôme d’oreille interne et fais sem­blant de taper sur mon clavier pour avoir l’air busy, mais en réalité je grave à l’intérieur de mon crâne les quelques phrases sui­vantes pour ne surtout pas les oublier : oui mais Mon­sieur vous ne pouvez pas dater la décou­verte de la faute pré­sumée après la mise à pied du salarié… Oui mais Mon­sieur deux licen­cie­ments pour faute le même jour à moins de deux heures d’intervalle alors qu’il est avéré que la société a des soucis éco­no­miques… Etc. Je note, je note, je note encore. Sans l’écrire je le note pour le garder vivant.

Ce que je murmure à moi-​​même, peut-​​être à voix haute, peut-​​être pas, ce sont les mots : putain je vais mourir je crois. Toutes les fenêtres sont grandes ouvertes pour faire couler un maximum d’air en mou­vement entre nos gorges et nos pau­pières mais ça ne suffit pas à faire geler toutes nos sueurs crispées. Elles squattent sans état d’âme nos colonnes ver­té­brales en papier. Au télé­phone je parle plus fort pour écraser le bruit des bruits qui remontent depuis la rue, celle qui tra­verse le bureau en ce moment même (peut-​​être aussi que je parle fort pour qu’il puisse croire ou bien savoir que, oui, je bosse ?), je dis : madame ça ne sert à rien que je valide un rendez-​​vous si je ne sais pas de quoi on parle, envoyez-​​moi d’abord votre pla­quette et puis ensuite je vous contac­terai (ensuite j’épelle mon mail, lettre après lettre, je la corrige quand elle se trompe, j’attends midi qu’on en finisse). Z. à ma gauche rac­croche en même temps que moi, me dit « je n’en peux plus de cette femme », je lui répète « je vais mourir », elle me confirme qu’on va mourir ensemble, c’est déjà ça.

Est-​​ce qu’on est obligé de déjeuner avec ce type ? Je veux dire : vraiment ? Pourtant quand le PDG se joint à nous, au bord des micro-​​ondes, voilà qu’on fait sem­blant de remuer les mêmes conver­sa­tions basiques à coup de sou­rires et de crânes battus. Le mec nous a tou­jours rien dit, alors comme on ne sait pas, n’est pas censé savoir, on fait comme si n’importe quel jour, oui mais voilà on a du mal. D’ailleurs le PDG ne mange rien. Il reste là, assis tout entre nous à nous parler comme si de rien, à nous sortir : pas besoin de déjeuner, pas la pre­mière fois que je saute un repas et puis voilà-​​t-​​y pas qu’il nous exhibe son beau laptop pour nous prouver que son premier mail envoyé du matin l’a bien été avant six heures car, oui, c’est un warrior ce type et moi je sais même pas ce que je mange mais j’ai la tête dedans, jusqu’à la nuque au moins. J’aurais envie de lui dire tu peux me dire pourquoi l’un de tes mecs vient de passer nous piquer un PC avant même qu’on sache qu’on est viré ?, oui mais voilà, mes yeux rivés sur ma four­chette, tout sim­plement je préfère pas.

Au télé­phone je leur répète : non, on ne peut pas vous recevoir pour l’instant. Pour prendre un rendez-​​vous on vous rap­pelle. Les mecs insistent pour qu’on revienne vers eux au pire en fin de semaine pro­chaine, mais hon­nê­tement : en fin de semaine pro­chaine qui sera tou­jours là, entre ces murs, devant l’écran pour continuer à battre tout ce boulot fantôme ? Je réponds ce que je sais si bien répondre : qu’on ne vous promet rien mais on voit ce qu’on peut faire, puis je lâche la formule consacrée. Dans toutes nos têtes et selon tous nos schémas communs, une fois l’annonce de notre licen­ciement groupé balancée dans l’air à 40° on dis­pa­raîtra ins­tan­ta­nément d’ici. On ne reviendra plus. Mais ça ne marche pas vraiment comme ça, pas vrai ? Cer­tains espèrent, plus ou moins secrè­tement, qu’on sera, nous aussi, lourdé pour faute his­toire de plus jamais devoir remettre les pieds ici.

Ensuite quoi ? Le goût du Cham­pagne acide dans un gobelet plas­tique de dix cen­ti­mètres de haut et, donc, de dix cen­ti­mètres de long.

Une fois hors du bureau, quelques appels persos, ceux qui me disent : alors ? Comment ça c’est passé ? Ce que je réponds : que dalle. Le type nous a réuni, mais en groupe. Pour nous annoncer quelques chan­ge­ments dans la boite et pour grosso modo nous dire qu’il fallait se « serrer les coudes ». Quid de nos salaires du mois d’avant tou­jours même pas versés ? Une petite erreur qui sera rec­tifiée sous peu. Est-​​ce que le bureau va fermer ? Ça n’a jamais été à l’ordre du jour. Dix minutes plus tôt les entre­tiens indi­vi­duels étaient sur le point de com­mencer pour enfin nous virer tous les uns après les autres : il aurait dit à l’une (mais surtout ne pas le répéter aux autres) qu’il fer­merait Paris. Mais le PDG au moment d’y aller a décidé d’annuler tout. Un mail fantôme sur son por­table aurait pour titre Putain qu’est-ce que tu fous ? Du moins c’est ce que moi j’imagine. Car autrement comment expliquer sa débandade subite ?

Jamais vraiment aimé le Cham­pagne, je le bois quand même. Encore quatre bou­teille au frais, de quoi fêter la fin de la boite pendant encore X semaines (mais pas encore). Jamais vraiment aimé le Cham­pagne mais, oui, je vais en reprendre encore un peu. Ce que je bois se compte en centimètre.

© Guillaume Vissac _ 21 décembre 2013

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