Oeuvres Ouvertes

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Heidegger antisémite ?

Le témoignage de Günther Anders

Je me rappelle une discussion que j’ai eue avec lui en 1926 ou 1927 et qui prit un tour plutôt violent. Il y était question indirectement de politique. On aurait pu croire que nous parlions de voyages, en vérité nous parlions du nationalisme. J’étais parti de Hambourg pour aller à Fribourg, où je voulais voir encore une fois mon vieux maître Husserl. A Marbourg, j’interrompis mon voyage et passai la nuit chez Heidegger. Comment il en était venu à me proposer de passer la nuit chez lui, je ne saurais plus l’expliquer, car il me traitait toujours avec beaucoup de mépris. Peu importe. Voilà de quoi il s’agissait : je lui reprochais d’avoir traité seulement le temps, et pas l’espace, comme un existential (Existenzial). Certes, on trouvait chez lui, disais-je, la notion d’espace environnant (Umraum). Mais ce n’est pas un hasard si son opus magnum ne s’intitule pas "Être et espace". J’avais la bougeotte à l’époque, je souffrais de n’être toujours qu’ici et pas là-bas. J’ai d’ailleurs pas mal roulé ma bosse à ce moment-là, je me suis embarqué pour l’Angleterre en me faisant passer pour le médecin de bord, j’ai traversé le Sud de la France à pied - bref : je lui faisais le reproche d’avoir laissé de côté chez l’homme sa dimension de nomade, de voyageur, de cosmopolite, de n’avoir en fait représenté l’existence humaine que comme végétale, comme l’existence d’un être qui serait enraciné à un endroit et ne le quitterait pas. Ce qui est d’ailleurs absolument exact dans son cas du point de vue biographie, car il s’est attaché à la région dans laquelle il est né, avec une ténacité que je n’ai jamais rencontrée chez d’autres contemporains dans ce siècle de l’avion qui est le nôtre. Quand il eut achevé son enseignement à Marbourg et qu’il eut le droit de retourner dans sa Forêt-Noire, ce fut pour lui une délivrance : il était délivré de l’être-loin (Wegsein), délivré de ce qui n’était pas en réalité une prison. Je lui fis donc, à ce moment-là, le reproche de ne même pas accorder à l’homme la mobilité de l’animal, en tout cas de ne pas traiter cette mobilité comme un existential, non, mais de considérer l’homme dans le fond comme un être enraciné, comme une plante, et j’insistai sur le fait qu’une telle anthropologie de l’enracinement pouvait avoir des conséquences politiques du plus mauvais augure. On sait que Heidegger a effectivement très vite été sujet à des tendances politiques réactionnaires.
Puisque nous parlons de Heidegger : j’étais présent le jour où il a pendu la crémaillère de sa fameuse Hütte de Todtnauberg. Ce jour-là, il avait invité ses élèves. Au nombre des amusements que nous nous étions accordés cette nuit-là (ou qu’il nous avait accordés), il y avait entre autres un concours plutôt singulier, pour savoir lequel d’entre nous était capable de tenir le plus longtemps en faisant le poirier. J’étais très fort à ce jeu, je pouvais bien rester cinq minutes dans cette position sans difficulté, ce qui interloqua Heidegger. Plus exactement, il en parut carrément offusqué, car cela contredisait l’image négative qu’il se faisait de moi, l’image d’un littérateur de bitume. Que quelqu’un comme moi sache faire le poirier, et tienne même plus longtemps que ses élèves favoris, tous grands et blonds, voilà qui mettait à mal ses préjugés, pas très éloignés du Blubo [1] Au matin de cette nuit-là, plein d’entrain, nous sommes tous redescendus à Fribourg à pied, plus exactement au pas de course ; moi, je courais - cela, je ne l’oublierai jamais, car c’était la preuve de l’incroyable manque d’instinct des nationaux-socialistes - main dans la main avec Madame Heidegger, qui avait l’air, alors, de ces jeunes filles des mouvements de jeunesse, et qui en faisait d’ailleurs probablement partie. Comme elle n’avait absolument aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler un Juif (et je ne pouvais vraiment pas cacher que je l’étais), elle commença, pendant que nous dévalions ainsi la pente, à parler du national-socialisme, en me demandant si je ne voulais pas, moi aussi, adhérer à ce mouvement. "Regardez-moi donc ! lui dis-je, et vous verrez que je suis de ceux que vous voulez exclure." Je dis seulement "exclure" car naturellement, il ne pouvait pas encore être question de dire "avilir", encore moins "liquider".

Est-ce que cela veut dire qu’à cette époque Heidegger était membre du Parti ?

Non, certainement pas. Il était, avant la victoire du national-socialisme, bien trop conscient de sa propre valeur pour faire partie de quoi que ce soit. Et après la chute de celui-ci, il a fichu le camp très tôt. Le point de départ de tout cela, la question ne se pose même pas, a été sa femme, qui avait glissé de la vision du monde développée par les mouvements de jeunesse vers celle du tambourineur (i.e. Hitler). Mais que cette identification passagère au Parti ne soit pas venue de lui, ne m’incite pas le moins du monde à l’absoudre. Car bien des gens, qui ne possédaient qu’un millième de sa force unique de pensée et n’étaient pas capables, comme lui, de se référer à Platon et à Aristote, ont tout de suite vu venir et détesté aussi bien l’emphase sanglante que la vulgarité de ce prétendu sacré. Je n’aime pas particulièrement faire l’éloge de Jaspers, mais en l’occurrence, il n’a pas failli comme Heidegger.

Extrait de : Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? Entretiens avec Mathias Greffrath, traduit de l’allemand par Christophe David, éditions Allia, 2001.

© Günther Anders _ 8 décembre 2013

[1Le mot "Blubo" est formé des premières syllabes de Blut, le sang, et de Boden, le sol. Il désigne l’idéologie raciste prônée par le national-socialisme.

Messages

  • C’est toujours très curieux d’assister aux règlements de compte systématiques que Heidegger suscite. Je dis cela depuis cette autre rive, maghrébine-africaine : quand je pense à tout ce silence qui a enveloppé (et enveloppe encore) les bien nombreux massacres du fait colonial, pour ne pas parler de la complicité justificatrice tout à fait avérée de la part de tant de philosophes et de penseurs (que l’on lit et admire et cite toujours), et que je vois cette obstination systématique d’une bonne part de l’intelligentsia européenne à accabler Heidegger, "ce philosophe atrocement complice du nazisme, et antisémite", comme l’on aime nous résumer, je me dis qu’il y a là quelque chose qui, tout en se voulant un juste devoir de mémoire (le fait de considérer, méditer, réfléchir au sujet des périls que toute pensée d’ordre philosophique -même si cette expression ne conviendrait point à Heidegger - court de par sa complicité (potentielle, partielle ou entière) envers le système totalitaire, voire meurtrier, où elle pourrait se retrouver historiquement inscrite), n’en demeure pas moins un reflex qui est, à mon avis, plutôt de l’ordre de l’expiation.
    On cherche à accabler un penseur (et tout spécialement celui-ci) avec des arguments complètement étranges (que l’on pourrait appliquer à tant d’autres philosophes ou penseurs), voire simplistes ou dérisoires (alors qu’il y aurait de quoi critiquer certains pans de sa pensée, comme l’a fait admirablement Maxence Caron), qui relèvent toujours de son vécu et rarement de sa pensée (quand elle n’est pas falsifiée : l’approche de Goldschmidt sur la "langue national-socialiste" de Heidegger, et que j’avais parcouru il y aun certain temps, me paraît, dans ce sens, tout simplement une reductio ad hitlerum), et que l’on déploie toujours dans un seul sens, comme si tous ces pays européens victimes de l’horreur (le nazisme), et donc leur élite intellectuelle et politique, n’avaient pas cautionné, ou carrément mis en application, d’autres atrocités dans bien d’autres contrées de la planète, que ce soit dans les décennies préalables à la II GM (la première moitié du XXè fut particulièrement meurtrière), ou dans tout l’abominable (du point de vue africain, mais pas seulement) XIXè siècle, et ce sans que un bon nombre des penseurs-phares, et qui avaient certainement lu aussi les Classiques (Platon, Aristote), ne trouvèrent rien ou très peu à dire.
    « Taper sur l’autre, toujours taper sur l’autre » - en oubliant que l’on est soi-même victime - historiquement- du même silence face à l’horreur, ou simplement en voulant croire qu’ainsi on est du camp du Bien, et donc dépourvus à vie de toute complicité inconsciente avec un totalitarisme (le capitalisme financier, en est un ? et le communisme stalinien ? et les empires coloniaux, alors ? et l’impérialisme américain ? et les tyrannies du maghreb ? et celles du moyen-orient, qui font rouler toutes ces voitures ? et, bref, toute cette société planétaire de la consommation et du spectacle, fondamentalement atomique, dissuasive, militaire, exploitatrice, anti-écologique et "overdosée" à la croissance (tout cela, sur le dos des gens et de la planète), est-elle aussi un totalitarisme ? n’y a-t-il pas des penseurs complices de tout cela ? et qu’est-ce qu’on fait, on se met à établir des tribunaux de la pensée ? à juger qui mérite de penser ou pas, d’être considéré ou pas ?). L’horreur nazi dépasserait tout par le seul fait que les victimes, comme les bourreaux, furent éminemment européens ? Mais c’est loin d’être le seul cas d’une systématisation du meurtre, du racisme et de l’exploitation humaine, de la part des ces pays occidentaux.
    Je ne sais pas, toutes ces condamnations visant un penseur fondamental de notre temps me paraissent quelque peu suspectes, surtout envers quelqu’un qui nous a justement aidé, et nous aide (il n’est pas le seul, mais il est brillant en cela), à comprendre, saisir, entrevoir, justement le totalitarisme bien complexe, planétaire et nihiliste, où l’on vit, et ce de manière remarquablement lucide, minutieuse, poétique et visionnaire. A quoi bon se priver d’une telle lucidité ? Ne méritant ni d’être accablé bêtement, comme on fait sans cesse (à cet égard ; le texte d’Anders n’en est pas moins un exemple), ni d’être sanctifié vainement (les adorateurs quasi-religieux de Heidegger ne manquent pas non plus) : il ne demande qu’à être lu, tout simplement, et que l’on réfléchisse, pense, considère ce labyrinthe inouï qu’il déploie comme singulière sensibilité du langage et vision de ce même monde que l’Histoire et la Métaphysique ont façonnés au fil des siècles. D’ailleurs, il n’en a été pas moins été « victime » de cela, et son « cas » - qui déjà, historiquement, l’accable dans bien de points, sans qu’on y est besoin d’ajouter nos reproches renouvelés - est, et demeurera, matière de réflexion sur l’aliénation potentielle de toute pensée vis-vis le devenir historique où elle a lieu.
    Comme mon ami Zagdanski (dont j’adjoins un écrit sur ce sujet), je ne crois pas que la bêtise pense : il n’y a pas de pensée de la bêtise ou du Mal, le Mal ne pense pas, le Mal est un ensorcellement. C’est assez simple, finalement, comme idée : là où ça pense, eh bien ça pense, pour la vie, et là où ça ne pense pas (même si cela avait les apparences d’une pensée), eh bien ça ne pense pas... L’antisémitisme et/ou le national-socialisme, dans ce sens, ne peut être une pensée, mais qu’un ensorcellement - concept quelque peu heideggerien, que Zagdanski reprend dans sa Lettre. Serait-il si difficile d’avoir un esprit critique et d’aborder tout penseur non pas en phare ou contre-phare de je ne sais quel camp intellectuel - ah ces vains bûchers de vanités -, mais simplement, en sachant l’inscrire dans le contexte historique où il formule sa pensée, comme interlocuteur d’un dialogue avec la vie et la pensée, et ce dans le sein même de notre propre cheminement ? Apparemment, oui. Heureusement, ce type de blocages ne sont pas tout à fait, ni pour tous, contagieux, ni souhaitables.
    Bien à vous, Laurent

    Voir en ligne : http://parolesdesjours.free.fr/heid...

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