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Oeuvres Ouvertes : Des rêves violents me tiennent éveillé

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Des rêves violents me tiennent éveillé

nouvelle traduction du Journal de Kafka

2 octobre 1911 Nuit d’insomnie. Déjà la troisième d’affilée. Je m’endors bien, mais je me réveille une heure plus tard comme si j’avais posé la tête dans un mauvais trou. Je suis complètement réveillé, ai le sentiment de n’avoir pas du tout dormi ou bien seulement sous une fine peau, je suis forcé de travailler de nouveau à m’endormir et me sens rejeté par le sommeil. Et à partir de ce moment ça reste comme ça toute la nuit jusque vers 5 heures du matin, je dors certes mais en même temps des rêves violents me tiennent éveillé. Je dors littéralement à côté de moi, tandis que je dois me battre avec des rêves. Vers 5 heures la dernière trace de sommeil est consommée, je rêve juste, ce qui est plus épuisant que d’être éveillé. Bref, je passe toute la nuit dans l’état où se trouve un homme sain pendant un petit moment avant de s’endormir tout à fait. Quand je me réveille tous les rêves sont rassemblés autour de moi, mais je me garde bien de les examiner en profondeur. Vers le matin je gémis contre le matelas parce qu’il n’y a plus d’espoir pour cette nuit. Je pense à ces nuits au bout desquelles j’étais tiré du sommeil profond et me réveillais comme si j’avais été enfermé dans une noix. Une terrible apparition cette nuit c’était un enfant aveugle apparemment la fille de ma tante de Leimeritz qui d’ailleurs n’a pas de fille mais seulement des fils, dont l’un s’est un jour fracturé le pied. En revanche, il y avait un rapport entre cet enfant et la fille du docteur Marschner qui, comme je l’ai vu dernièrement, joli enfant qu’elle était, est en train de devenir petite fille grosse toute raide dans ses vêtements. Cette fille aveugle ou bien à la vue faible avait les deux yeux couverts de lunettes, l’œil gauche sous le verre assez éloigné était gris laiteux et sa surface ronde ressortait, l’autre était en retrait et était recouvert par un verre adhérent. Afin que ce verre fût placé convenablement sur le plan optique, il était nécessaire d’utiliser un levier à la place de la branche habituelle passée sur l’oreille, levier dont la tête ne pouvait être fixée autrement que sur la pommette, de sorte qu’une petite tige qui descendait du verre jusqu’à la joue, disparaissait dans la chair trouée et se terminait à l’os, tandis qu’une autre tige métallique ressortait et passait au-dessus de l’oreille. – Je crois que cette insomnie est causée uniquement par le fait que j’écris. Car aussi peu et aussi mal que j’écrive, je deviens quand même plus susceptible à travers ces petits ébranlements, je sens surtout vers le soir et encore plus le matin le souffle, la possibilité proche de grands états qui me déchirent et qui pourraient me rendre capable de tout, et ensuite, dans le bruit général qui est en moi et que je n’ai pas le temps de commander, je ne trouve pas le repos. Finalement, ce bruit n’est qu’une harmonie réprimée, contenue, qui laissée libre me remplirait totalement, et même m’étendrait au loin et puis continuerait à me remplir. Mais actuellement cet état, à côté de faibles espoirs qu’il fait naître, ne provoque que des dégâts, car je ne dispose pas en moi d’une intelligence suffisante pour supporter le mélange actuel, dans la journée le monde visible m’aide, la nuit cela me déchire sans être empêché. Cela me fait toujours penser à Paris quand au temps du siège et de la Commune la population des faubourgs du nord et de l’est jusqu’alors étrangère au Parisien avançait pendant plusieurs mois littéralement heure après heure à travers les rues qui menaient au centre à un rythme saccadé comme l’aiguille d’une montre jusqu’à l’intérieur de Paris.

Ma consolation – et c’est avec elle que je vais me coucher maintenant – c’est que je n’ai pas écrit pendant si longtemps et que donc cette activité d’écriture n’a pas encore trouvé sa place dans ma situation actuelle, mais qu’avec un peu de virilité cela doit être possible, au moins provisoirement.

Aujourd’hui j’étais si faible que j’ai même raconté à mon chef l’histoire de l’enfant. – Alors je me suis souvenu que les lunettes dans le rêve venaient de ma mère qui, le soir, est assise à côté de moi et qui, pendant qu’elle joue aux cartes, me regarde de dessous son lorgnon d’une manière pas très agréable. Son lorgnon a même, ce que je ne me souviens pas avoir remarqué auparavant, le verre droit plus près de l’œil que le gauche.

3 octobre 1911 La même nuit, sauf que j’ai eu encore plus de mal pour m’endormir. Alors que je m’endormais une douleur avançant à la verticale dans ma tête au-dessus de la racine du nez, comme si elle était causée par un pli de mon front trop fortement comprimé. Afin d’être le plus lourd possible, ce que je crois bon pour s’endormir, j’avais croisé les bras et posé les mains sur les épaules, si bien que j’étais allongé là comme un soldat tout équipé. De nouveau c’est la puissance de mes rêves, rayonnant déjà dans l’état de veille avant le sommeil, qui m’a empêché de dormir. Le soir et le matin la conscience de mes facultés créatrices est infinie. Je me sens relâché jusqu’au fond de mon être et je peux lever ce que je veux hors de moi. Cette façon d’attirer hors de moi de telles forces qu’on laisse ensuite improductives me rappelle ma liaison avec B. Ici aussi ce sont des épanchements qui ne sont pas libérés mais qui doivent s’anéantir eux-mêmes dans le choc vers l’arrière, sauf qu’ici – c’est la différence – il s’agit de forces plus mystérieuses et de ce que je vise par-dessus tout.

Rêve de cette nuit dont même encore ce matin je ne percevais pas la beauté mis à part une petite scène comique composée de deux répliques, qui provoqua ce monstrueux plaisir du rêve, scène que j’ai cependant oubliée. Je marchais – je ne sais pas si Max était là dès le début – à travers une longue rangée de maisons à la hauteur du premier ou deuxième étage, comme on passe d’un wagon à l’autre dans les trains à couloir. Je marchais très vite peut-être aussi parce que la maison était parfois si fragile qu’on se dépêchait déjà pour cette raison. Je ne faisais pas du tout attention aux portes entre les maisons, c’était juste une immense enfilade de pièces, et pourtant on distinguait des différences non seulement entre les appartements mais aussi entre les maisons. Peut-être ne faisais-je que traverser des chambres meublées. Il m’est resté en mémoire un lit typique, placé sur le côté à ma gauche contre le mur sombre ou sale, incliné peut-être comme le mur d’une mansarde, lit surmonté d’une petite construction faite de draps et dont un coin de la couverture, en fait une toile grossière piétinée par celui qui a dormi là, pend vers le sol. Je me sentais honteux de passer dans leurs chambres à une heure où beaucoup de gens étaient encore au lit, c’est pour cela que je marchais sur la pointe des pieds en faisant de grandes enjambées, espérant ainsi montrer que j’étais obligé de passer, que je faisais tout mon possible pour ne rien déranger et marchais sans m’arrêter, que mon passage, pour ainsi dire, ne comptait absolument pas. C’est aussi pour cette raison que je ne tournais jamais la tête dans une même chambre et regardais seulement vers la droite, du côté de la rue, ou bien vers la gauche, du côté du mur du fond. La suite d’appartements était souvent interrompue par des bordels que je traversais particulièrement vite, même si c’était semble-t-il pour y aller que je passais par là, si bien que je ne remarquai rien les concernant sinon leur existence. Le mur qui était en face de la porte par laquelle j’étais entré, soit le dernier mur de la rangée de maisons, était en verre ou bien même percé, et si j’avais continué à marcher je serais tombé dans le vide. Il est même plus vraisemblable qu’il ait été percé, car les prostituées étaient couchées vers le bord du plancher, j’en voyais deux, par terre, la tête de l’une d’elles sortait et pendait dans le vide. A gauche il y avait un mur plein, à droite en revanche le mur n’était pas complet, on voyait la cour de l’autre côté sans d’ailleurs en voir le fond et un escalier délabré et gris y menait à travers plusieurs paliers. A en juger d’après la lumière dans la chambre, le plafond était pareil à celui des autres chambres. J’avais surtout affaire à la fille dont la tête pendait, Max à celle qui était couchée à côté d’elle à gauche. Je palpais ses jambes et ne faisais ensuite que presser à un rythme régulier le haut de ses cuisses. Mon plaisir à faire ça était si grand que je m’étonnai de n’avoir rien dû encore payer pour ce divertissement qui était justement ce qu’il y avait de plus agréable. J’étais persuadé que je trompais le monde et que j’étais seul à le faire. Puis la fille, tout en gardant ses jambes immobiles, redressa son buste et me tourna le dos qui, à mon grand effroi, était couvert de grands cercles d’un rouge de cire à cacheter aux bords pâlissant et entre eux des éclaboussures rouges dispersées. Je remarquai alors que tout son corps en était plein, que mon pouce sur ses cuisses était posé dans de telles taches et que j’avais aussi ces petites particules rouges comme celles d’un sceau brisé sur mes doigts. Je reculai vers une foule d’hommes qui semblaient attendre contre le mur près de l’escalier qu’empruntaient quelques personnes. Ils attendaient comme des hommes à la campagne rassemblés sur la place du marché le dimanche matin. C’était donc aussi un dimanche. Alors eut lieu la scène comique, quand un homme, que moi et Max avions des raisons de craindre, partit puis remonta l’escalier, vint vers moi et, tandis que moi et Max attendions de lui avec crainte quelque terrible menace, me posa une question niaise et ridicule. Puis je restai là et, soucieux, regardai Max qui, ne craignant rien dans cet établissement, était assis sur le sol quelque part à gauche et mangeait une soupe épaisse d’où ressortaient les pommes de terre sous la forme de grosses boules, une surtout. Il l’écrasait dans la soupe avec une cuillère, peut-être avec deux cuillères, ou la retournait seulement.

Journal de Kafka

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 13 décembre 2013

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