Éditions Œuvres ouvertes

"Kafka place au coeur de son oeuvre les rapports de pouvoir et de domination"

par Bernard Lahire

Kafka place au coeur de son oeuvre les rapports de pouvoir et de domination. Et il met surtout l’accent sur la contribution que le dominé apporte à sa propre domination. Pour cela, il est contraint de s’interroger sur les dispositions socialement constituées à croire, à sentir et à agir qui empêchent les dominés de rompre le cercle infernal dans lequel ils sont maintenus.

Kafka met en relief le rôle central de la croyance en la force du pouvoir dans l’existence et le maintien de ce dernier. Dès lors que les signes du pouvoir ou de l’importance sociale apparaissent et sont perçus comme tels, les comportements de déférence ou de soumission suivent spontanément. Les personnes qui sont en position de pouvoir, dans le monde social en général ou dans une organisation donnée (hôtel, château, entreprise), inspirent non seulement le respect ou la soumission, mais parfois aussi l’envie irrésistible de s’en rapprocher, qui peut aller jusqu’au désir amoureux ou sexuel. Toute autorité légitime exerce un pouvoir d’attraction sur ceux qui en dépendent. L’effet de protection est grand pour toutes celles et ceux qui peuvent s’enorgueillir d’un lien - même faible - avec le pouvoir : un miraculeux lien de parenté avec le richissime oncle sénateur qui transforme le jeune immigré à la dérive Karl Rossmann en personne digne de respect (L’Amérique), un lien prétendument amoureux de Frieda, la serveuse de l’hôtel des Seigneurs, avec Klamm, chef du Xe bureau (Le Château), qui fait d’elle une personne importante, etc. Mais tout pas de côté effectué par rapport au pouvoir ou, pis, toute attitude de résistance ou de défiance à son égard entraînent immédiatement la chute, la disgrâce et la marginalité : exclu par son oncle, Karl Rossmann retombe au plus bas de l’échelle et va même jusqu’à être traité en esclave, et comme un chien ; et le refus de s’offrir à un fonctionnaire du Château condamne Amalia et toute sa famille à vivre une vie de parias.

Le pouvoir ne serait pas si puissant si ceux qui le subissent ne croyaient pas en sa toute-puissance. Or Kafka montre en permanence les écarts entre ce que font ou sont réellement les personnes de pouvoir - qui nourrissent d’incessants commentaires et autour de qui plane un parfum de mystère - et ce qu’on se représente d’elles : on les voit plus grandes, plus majestueuses et plus belles qu’elles ne sont en réalité, on leur prête des qualités et des capacités qu’elles n’ont pas forcément, bref, on les surestime et on se comporte d’une façon telle qu’on les rend, du même coup, très puissantes. Kafka souligne toujours le rôle des illusions et de toutes les techniques de maintien de ces illusions ou d’endormissement, dans l’exercice du pouvoir. Sa conception de l’écriture comme une manière de réveiller les consciences, de « briser la mer gelée qui est en nous » ou de donner un « coup de poing sur le crâne » est directement liée à ce qu’il montre du pouvoir : l’enchantement, l’envoûtement, le charme participent au maintien de la puissance oppressante.

Les choses se compliquent un peu plus lorsque celui qui est dominé ou soumis a intériorisé son illégitimité, sa nullité et son état de soumission à un point tel qu’il est lui-même persuadé mériter son sort, heureux parfois du moindre geste de condescendance ou même de mépris que le pouvoir daigne avoir à son égard. L’acte le plus méprisant est encore perçu comme un signe d’intérêt et de reconnaissance par celui qui, dépendant totalement du regard du dominant, voit en quelque sorte la confirmation de son existence dans l’ordre le plus absurde ou l’humiliation la plus avilissante. Dans L’Amérique, le personnage de Robinson, au service d’une ex-cantatrice (Brunelda), est réduit en esclavage. Interprétant comme une marque d’attention à son égard de la part de Brunelda ce qui n’est qu’une incroyable exploitation, il trouve « gentil » le fait qu’elle lui demande de s’occuper seul de tout son déménagement au prix de sa santé. En esclave accompli, il est prêt à « travailler tant que ça ira » et à « se coucher pour mourir » quand il sera au bout de ses forces. Kafka grossit volontairement le trait comme pour attirer l’attention sur des faits plus banals de la vie quotidienne qui passent le plus souvent inaperçus.

Article à lire en entier dans le Magazine littéraire

Mise en ligne le 21 décembre 2013

© Bernard Lahire _ 26 mai 2014

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