Éditions Œuvres ouvertes

"Ici, en Russie, je ressens fortement la position cynique des pays dits développés"

Lettre de Nadejda Tolokonnikova au philosophe Slavoj Zizek

Le 13 juillet 2013

Cher Slavoj,

Au début de votre lettre, vous dénoncez votre chauvinisme masculin ; de mon côté, je penche plutôt pour une accusation bien plus justifiée et donc bien plus grave contre vous et contre moi-même – au fond contre tout notre dialogue : celle d’une vision coloniale. Dans notre échange, nous ne précisons pas et ne prenons donc pas en compte des différences et des spécificités régionales dans le fonctionnement des mécanismes économiques et politiques. Cette omission, ce passage sous silence me fait honte. Car de façon irréfléchie, séduite par votre pensée, je tombe dans le piège classique d’une universalisation qui exclut et discrimine. Et il s’avère, en fin de compte, que je me discrimine et me fais exclure moi-même (comme cela arrive souvent dans le cas d’une universalisation injustifiée). Il est de mon devoir civique d’attirer votre attention sur les différences entre les méthodes de fonctionnement du «  capitalisme global  » dont vous parlez, aux États-Unis et en Europe, d’une part, et en Russie, d’autre part. Pour l’activiste politique que je suis, ce serait une lâcheté intellectuelle de ne pas me tourner vers ces différences et de ne pas essayer d’en relever les problématiques. Je sais que si l’on s’engage sur la voie d’une comparaison entre la Russie et le soi-disant «  Occident  », on y trouve plus de questions que de réponses. C’est pourquoi, dans ma lettre précédente, écrite à la hâte, pendant mon travail à l’atelier de couture, je n’ai pas introduit cette distinction de façon claire, bien que j’aie eu envie de le faire. Je me rendais compte que je n’aurais pas le temps de bien y réfléchir, car je me trouve dans une colonie qui fait justement partie de ces zones économiques libres, à savoir des zones d’exploitation légalisée.

Cependant, les derniers événements politiques – les procès répugnants et humiliants pour la Russie d’Alexeï Navalny et des prisonniers de la place Bolotnaïa ; l’adoption des lois liberticides et anticonstitutionnelles sur «  l’offense des sentiments des croyants  » et sur le traitement inégal des relations sexuelles «  traditionnelles  » et «  non traditionnelles  » – me font enrager. Ils m’obligent à parler des particularités des pratiques politiques et économiques dans mon pays. Pour la dernière fois, j’ai eu un tel accès de rage en octobre 2011, lorsque Poutine a déclaré qu’il se présenterait pour le troisième mandat présidentiel. Ma colère, mon indignation et ma résolution en béton armé ont alors conduit à la création du groupe des Pussy Riot. Que se passera-t-il cette fois ? Le temps le montrera.

J’espère que cette réflexion sur la spécificité de la situation russe vous sera également utile.

Qui sait quelle réflexion productive vous inspirera l’analyse des pratiques d’un pays tel que la Russie où le sort d’un homme, d’une pensée, d’une œuvre, d’initiatives politiques ou de celles d’entrepreneurs est décidé par un jet postexpressionniste de peinture sur une toile, et non par un travail soigné et réfléchi d’artiste, comme en Europe. Il se peut que vos réflexions sur le pays où je purge ma peine dans un camp de travail vous permettent de découvrir des réponses aux questions qui vous intéressent, à savoir comment canaliser des états d’esprit protestataires dans une approche éthico-politique stable. Apparemment, afin d’analyser l’avenir du capitalisme global, il nous faut jeter un regard sur son passé. Dans la Russie d’aujourd’hui, marquée par le troisième mandat de Vladimir Poutine, la tendance actuelle est au vintage politique. De ce fait, le passé du capitalisme global y est présent et directement observable.

En quoi mon expérience de vie en Russie pourrait vous être utile ?

Je persiste à penser que même la société capitaliste la plus développée suppose une hiérarchisation, une normalisation et des exceptions. Vous citez Marx. En effet, des changements de relations sociales ont lieu. Mais cela n’abolit ni l’exploitation ni la normalisation. On y détecte l’action de ce mécanisme d’externalisation que vous avez souvent critiqué. En effet, la normalisation de type archaïque se déplace vers les pays du tiers-monde, les pays producteurs de matières premières, tel mon pays. Dans les pays dits développés, la normalisation ne disparaît point, bien entendu, mais comme elle y émane d’une multitude de sources dispersées, elle devient plus «  douce  », plus souple face à la résistance éventuelle. Par contre, dans les pays en voie de développement, le marché de la normalisation étant monopolisé, elle revêt en règle générale un caractère archaïque, terrifiant. La loi russe sur «  l’offense des sentiments des croyants  » en offre un exemple fort : l’«  offenseur  » risque jusqu’à trois ans de camp où il est soumis à des travaux forcés obligatoires, selon la pratique russe d’exécution des peines.

Ici, en Russie, je ressens fortement la position cynique des pays dits développés par rapport aux pays en voie de développement. À mon humble avis, les pays «  développés  » font preuve d’un conformisme excessif et d’une loyauté exagérée vis-à-vis des gouvernements qui oppriment leurs citoyens et lèsent leurs droits. Les pays européens et les États-Unis collaborent volontiers avec la Russie qui adopte des lois moyenâgeuses et jette en prison les opposants politiques. Ils collaborent avec la Chine, où l’oppression est telle que les cheveux se dressent sur ma tête rien que d’y penser. La question se pose : quelles sont les limites admissibles de la tolérance ? Et à quel moment la tolérance se transforme-t-elle en collaborationnisme, en conformisme et en complicité ?

Voici la justification la plus typique du cynisme : «  Qu’ils fassent ce qu’ils veulent dans leur pays.  » Mais cela ne fonctionne pas. Car les pays tels que la Russie et la Chine sont inclus, en tant que partenaires à égalité, dans le système du capitalisme global (qui, comme on s’en aperçoit, n’est pas antihiérarchique et rhizomatique dans toutes les régions du monde). L’économie russe basée sur les matières premières et le régime de Poutine qui en puise sa stabilité auraient été sapés si les pays acheteurs de pétrole et de gaz russes avaient fait preuve de fermeté en refusant d’en acheter. Même une action aussi modeste que l’adoption par l’Europe de «  l’acte Magnitski  » serait un geste moral d’importance cruciale. Le boycott des jeux Olympiques d’hiver à Sotchi, en 2014, serait également perçu comme un geste éthique. Par contre, la coopération économique avec la Russie en acquérant ses matières premières constitue un soutien et une approbation tacite de son régime politique – par les flux financiers, et non par les paroles. Elle trahit le désir de préserver l’état actuel des choses et la distribution du travail qui s’opère au sein du système économique mondial, ce qui équivaut au désir de préserver la hiérarchie économique et politique existante. C’est précisément pour cette raison que les théoriciens occidentaux exagèrent fortement la portée de la non-hiérarchisation dans le capitalisme actuel.

Vous citez Marx, qui écrit : «  Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille […] se dissolvent.  » Mais moi, je purge ma peine dans un pays où les dix personnes qui contrôlent et touchent les bénéfices des branches les plus importantes de l’économie russe sont des amis de longue date de Vladimir Poutine. Il a fait ses études ou du sport avec les uns, a servi au KGB avec les autres. Ne s’agit-il pas là de rapports sociaux figés et couverts de rouille ? N’est-ce pas un système féodal ?

Continuons la lecture de Marx : «  Tout ce qui était sacré est profané.  » Dans le pays où l’on peut se retrouver au bagne, pour trois ans, juste pour avoir mentionné des images, des notions ou des symboles religieux, cette caractéristique de «  l’époque bourgeoise  » (datant de 1840 !) provoque un rire nerveux.

Mon idée est très simple : je pense que les théoriciens européens devraient mettre de côté leur orientation eurocentrique et coloniale pour passer en revue le capitalisme global dans toute sa plénitude, dans toutes les régions du monde. C’est peut-être alors que quelqu’un parmi eux se rallierait à mon avis : l’antihiérarchisation et le «  dynamisme fou  » qu’affiche le capitalisme «  tardif  » ne sont qu’une affabulation de très grande envergure, et parmi les mieux réussies dans l’histoire de l’humanité. Les théoriciens – s’ils sont des critiques et non des agents publicitaires du capitalisme «  tardif  » – doivent prendre en compte et analyser ce mécanisme d’omission, au lieu d’emprunter sans réflexion l’image que veut se donner le capitalisme global et de bâtir leurs propres théories dessus.

Des concepts tels que la «  déterritorialisation hyperdynamique  » sont très séduisants ; de temps en temps, je suis prête à céder moi-même à leur charme. Et si je ne succombe ni à l’engouement excessif pour eux ni à la dépression, c’est parce que je vis dans un pays où l’on est confronté, encore et encore, au mal perceptible qui m’ébranle par sa stabilité, son enracinement et sa réalité corporelle. Enfermée dans une colonie pénitentiaire, je sais, me semble-t-il, quel est ce «  corps et esprit  » qui «  passe à travers la transformation et le devenir  » (Franco Berardi) pendant mes «  deux petites années  » (dixit Poutine).

Je vous remercie sincèrement, Slavoj, pour notre correspondance, et j’attends votre réponse avec impatience.

Vôtre, Nadia

Lettre publiée dans Philosophie Magazine de novembre 2013, lire l’ensemble de la correspondance entre la militante des Pussy Riot et le philosophe Slavoj Zizek, et notamment la précédente lettre de celui-ci à Tolokonnikova.

© Laurent Margantin _ 23 décembre 2013

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