Éditions Œuvres ouvertes

Je ne sais qui je suis, ni quelle âme est la mienne

par Fernando Pessoa

Règles de vie

1. Fais le moins de confidences possible. Il vaut mieux n’en faire aucune, mais si tu en fais malgré tout, qu’elles soient fausses ou imprécises.
2. Rêve le moins possible, sauf si le but direct du rêve est un poème ou une production littéraire. Étudie et travaille.
3. Essaye d’être le plus sobre possible ; que la sobriété du corps soit précédée par celle de l’esprit.
4. Sois aimable par simple amabilité, sans plus ; ne te livre pas, ne discute pas sans frein de problèmes liés à la vie intime de l’esprit.
5. Cultive la concentration, trempe ta volonté, fais de toi-même une force en pensant, le plus intimement possible, que tu es réellement une force.
6. Considère combien peu d’amis véritables tu possèdes, car bien peu de gens sont capables de l’être.
7. Essaye de plaire par tout ce que recèle ton silence.
8. Apprends à agir rapidement dans les petites choses, ces choses triviales de la rue, de la maison ou du travail ; n’admets aucun retard de ton propre fait.
9. Organise ta vie comme une œuvre littéraire, et mets en elle toute l’unité possible.
10. Tue le Tueur.

Force de volonté

Ne cultive jamais de choses absolues, telles que la chasteté ou la sobriété absolues : l’homme qui fait preuve de la plus grande force de volonté est celui qui aime boire et qui boit peu, et non celui qui ne boit pas du tout.
Le mouvement antialcoolique est un des pires ennemis de la volonté personnelle et de son développement. Castrer un homme « contrôlera » certainement ses pulsions sexuelles. Castrer son âme aboutira au même résultat. Toute la difficulté consiste à s’abstenir.
Tu dois créer l’envie de boire et de fumer, et alors boire et fumer modérément. Par cette méthode, non seulement tu développeras ta volonté de façon décisive, en l’obligeant à imposer des limites à tes impulsions, ce qui est la fonction véritable de la volonté (et non pas leur élimination), mais encore tu tireras le plus grand plaisir possible de la boisson ou du tabac, car la Nature a conçu les choses de telle façon que le plus grand plaisir suit le plus grand pouvoir : la tempérance, et c’est là le signe de la normalité.
L’eugénisme est le grand ennemi de la force de volonté.

J’ai toujours agi vers le dedans... Je n’ai jamais touché à la vie. Quand j’ébauchais un acte, je ne l’achevais qu’en rêve, héroïquement. Une épée, c’est plus lourd que l’idée d’épée. J’ai commandé de grandes armées, gagné de grandes batailles, savouré de grandes défaites – tout cela au-dedans de moi... J’aimais à me promener seul parmi les allées d’arbres et les longs corridors, commandant aux arbres et défiant les portraits suspendus aux murs. Dans le grand couloir obscur qui se trouve au fond du palais, je me suis promené bien souvent avec ma fiancée... Je n’ai jamais eu de vraie fiancée. Je n’ai jamais su comment l’on aime. J’ai seulement su comment on aime en rêve... Si j’aimais porter des bagues de dame à mes doigts, c’est que je voulais imaginer, parfois, que j’avais les mains d’une princesse et que j’étais, tout au moins dans les gestes de ces mains-là, celle que j’aimais. On m’a trouvé un jour habillé en reine. Bien sûr : je rêvais que j’étais ma royale épouse.
J’aimais voir le reflet de mon visage, car je pouvais rêver que c’était celui de quelqu’un d’autre – il avait des lignes féminines, celles de ma bien-aimée, qui était elle-même mon visage reflété. Combien de fois ma bouche a-t-elle touché ma bouche dans une glace ! Combien de fois ma main a-t-elle étreint mon autre main, et ai-je adoré mes cheveux, les caressant d’une main distraite, pour avoir l’impression que c’était sa main à elle qui me touchait. Ce n’est pas moi qui te dis tout cela. C’est le reste de moi qui parle ici.

Je m’arrête parfois, subitement, entre la vie qui va et la vie qui vient ; je stagne au bord de l’écoulement des choses. Et la stupeur de tout s’écroule sur ma tête. À d’autres moments, il semble que brusquement l’univers joue mal son rôle et trahisse ainsi son étrangeté ; il semble soudain me parler d’une autre voix, me révéler, un bref instant, une autre nature [...] Comme un rideau soulevé par le vent et qui, en un éclair, entre-dévoile une parcelle irrévélée de quelque chose d’inconnu, d’inattendu...

Je suis entouré d’un manque absolu de fraternité et d’affection. Même ceux qui me sont attachés ne le sont pas réellement ; je suis entouré d’amis qui ne sont pas mes amis, et de connaissances qui ne me connaissent pas.
J’ai froid à l’âme ; je ne sais comment m’emmitoufler. Pour le froid de l’âme il n’y a ni cape ni manteau. Quand on a éprouvé cela, on ne l’oublie plus.
Cela signifie-t-il que je n’aie pas de vrais amis ? Non pas ; j’en ai. Mais ce ne sont pas des amis véritables.
Malheureux ceux qui ont été touchés par le transcendantal et à qui tout fait mal – trop froid, trop inexpressif, trop lointain.

Je ne me raconte pas aux autres.
C’est vraiment dur de devoir tous les jours être at home pour l’Ânerie, et de devoir l’amuser avec le thé de la banalité et les gâteaux secs des compromis.
Le fait est que se sentir, socialement, enterré vivant est extrêmement désagréable. Et le couvercle de ce cercueil des conventions est soudé si solidement ! Certains, malgré tout, éprouvent le besoin impératif de taper sur ce couvercle, même s’ils ne réussissent qu’à s’y écorcher les doigts. D’ailleurs il n’est pas fermé hermétiquement ; on peut respirer juste assez pour se rendre compte qu’on ne peut pas respirer.
(Pour une bonne cuite vous conduisant tout droit à la tombe.)

Je suis de plus en plus seul, de plus en plus abandonné. Tous les liens se brisent, l’un après l’autre... Bientôt je me retrouverai absolument seul.
Le pire, c’est que je ne peux jamais oublier ma présence métaphysique au monde. D’où une timidité transcendantale qui paralyse tous mes gestes, qui enlève à toutes mes phrases le sang de la simplicité, de l’émotion directe.

Entre le monde et moi, un brouillard qui m’empêche de voir les choses telles qu’elles sont réellement – telles qu’elles sont pour les autres.

Je deviendrai l’Enfer d’être Moi, la Limitation Absolue, l’Expulsion-Être de l’Univers lointain ! Je ne serai plus ni Dieu, ni homme, ni monde ; pur vide fait homme, infini d’un Néant conscient, terreur sans nom, exilé du mystère lui-même, exilé de la vie même. J’habiterai éternellement le désert mort de mon être, erreur abstraite de la création qui m’a laissé pour compte. Je sentirai brûler en moi éternellement, inutilement, le désir stérile d’un retour à l’existence.
Je ne pourrai rien sentir parce que je ne posséderai pas de matière pour sentir, je ne pourrai respirer ni joie, ni haine, ni horreur, parce que je n’aurai même pas la faculté de ressentir tout cela – conscience abstraite dans cet enfer de ne rien contenir, Non-Contenu Absolu, Étouffement absolu et éternel ! Vide de Dieu, sans univers...
Un cri d’horreur unanime s’échappa de nous comme d’un seul homme. À sa mort, il a disparu [...] et ce qui a disparu, ce n’est que l’Homme, la figure, l’être.
Dans l’air, l’espace et l’au-delà, c’est mon être qui manquait !

Je ne rends visite à personne, ne rencontre personne – ni dans les salons, ni dans les cafés. Agir autrement serait sacrifier mon unité intérieure, me livrer à des conversations inutiles, voler du temps, sinon à mes réflexions et à mes projets, du moins à mes rêves, toujours plus beaux que les discours des autres.
Je me dois à l’humanité future. Si je me gaspille moi-même, je gaspillerai en même temps le divin patrimoine dont peuvent hériter les hommes de demain ; je diminuerai le bonheur que je peux leur donner et je me diminuerai moi-même, non seulement à mes yeux réels, mais aussi aux yeux possibles de Dieu.
Il n’en est peut-être pas ainsi, mais je sens que c’est mon devoir de le croire.

J’appartiens à une génération encore à venir et dont l’âme ne connaît déjà plus, véritablement, la sincérité et les sentiments de la vie en société. C’est pourquoi je ne comprends pas comment on peut se retrouver disqualifié, ni ce qu’on peut éprouver en un tel moment. Toute cette [comédie ?] des convenances sociales est complètement dépourvue de sens à mes yeux. Je ne sens pas ce que c’est que l’honneur, la honte, la dignité. Pour moi, comme pour ceux qui possèdent une organisation nerveuse d’un niveau aussi élevé que le mien, ce sont là des mots d’une langue étrangère, des sons anonymes, sans plus.
Lorsque j’entends dire que l’on m’a disqualifié, je comprends bien qu’il s’agit de moi, mais le sens de la phrase m’échappe. J’assiste à ce qui m’arrive, de loin, avec détachement, en souriant légèrement des choses qui peuvent arriver dans la vie. Personne aujourd’hui ne réagit encore de cette façon, mais le jour viendra où certains pourront le comprendre.
Je n’ai jamais eu d’idées sur un sujet quelconque sans chercher aussitôt à en avoir d’autres.
J’ai toujours trouvé de la beauté à la contradiction, de même que j’ai toujours estimé que le rôle de créateur d’anarchismes était une mission digne d’un intellectuel, car l’intelligence désintègre et l’analyse affaiblit.
J’ai toujours voulu être un spectateur de la vie, sans m’y mêler.
Je ne tiens pas rancune à celui qui a provoqué cette situation. Je n’éprouve ni haines ni rancunes. De tels sentiments sont le fait de gens qui possèdent une opinion, une profession ou un but dans la vie. Je ne possède rien de tout cela. Je porte à la vie
l’intérêt d’un déchiffreur de charades. Je m’arrête, je déchiffre et je passe. Je n’y mets aucun sentiment. Mais je n’ai pas davantage de principes. Je défends aujourd’hui une chose, une autre demain, sans croire davantage à ce que je défends aujourd’hui que je n’ajouterai foi à ce que je défendrai demain.
Jouer avec les idées et les sentiments m’a toujours semblé être un destin d’une beauté supérieure. Je tente de le réaliser autant que possible.
Je ne m’étais jamais senti disqualifié. Comme je vous remercie, Monsieur, de m’avoir procuré ce plaisir. C’est une volupté très douce et comme lointaine...
On ne nous comprend pas, je le sais bien...

Je ne sais qui je suis, ni quelle âme est la mienne.
Quand je parle avec sincérité, je ne sais quelle est cette sincérité. Je suis diversement différent d’un moi dont je ne sais s’il existe.
J’éprouve des croyances que je n’ai pas. Je fais mes délices de désirs qui me répugnent. Ma perpétuelle attention à moi-même me signale perpétuellement des trahisons de mon âme envers un caractère que je ne possède peut-être pas, et qu’elle ne juge pas non plus être le mien.
Je me sens multiple.
Je suis comme une pièce garnie de miroirs innombrables et fantastiques, déformant en reflets factices une réalité centrale unique, qui ne se trouve en aucun d’eux et se retrouve en tous.
Tel le panthéiste qui se sent astre, vague et fleur, je me sens être plusieurs. Je me sens vivre en moi des vies étrangères, incomplètement, comme si mon être participait de tous les hommes, mais incomplètement de chacun, et s’individualisait en une somme de non-moi, synthétisés en un moi purement pastiche.

Extrait de : Un singulier regard, traduction de Françoise Laye

Première mise en ligne le 9 janvier 2014

© Fernando Pessoa _ 1er août 2015

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