Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

L’Enfant neutre

Première partie : Das Kind

1.

L’enfance, pays idéal.
Tellement idéal que tout poète, tout écrivain se projette vers elle comme vers l´Eden. Même le moins naïf, le plus incisif, le plus lucide donc, y retourne avec un visible bonheur. Retourner en enfance, c´est immanquablement trouver sa lignée et sa ligne, sa voie, son destin.

Tout part de la racine, y revenir c´est s´assurer de la croissance de l´arbre, de son assise.

Ainsi l´homme qui adore le monde redécouvrira toutes les scènes d´enfance où la réalité se donnait à lui entièrement, avec l´amour d´une mère. À l´inverse, celui qui déteste la vie et les autres retrouvera dans ses premières années les clés de son mépris : coups de sa famille, rejet de l´école et de la société l´auront mis sur les rails. Il y a une fatalité de l´enfance que l´écrivain comme les autres hommes se plaît à cultiver.

J’aime les récits d´enfance. Tout commence là en écriture, on n´y peut rien (difficile de s´imaginer aller en avant, insondable). Mais faut-il retourner en enfance pour voir confirmé ce qu´on connaît déjà ? Pour s´emplir les yeux et la pensée – puis celle du lecteur – d´un beau trajet linéaire qui va de la naissance à la mort ? N´y a-t-il donc rien à découvrir, là, en arrière ?

Ah, ouvrir, ouvrir grande la porte cadenassée par soi !

2.

Après l´avoir perdu, j´ai longtemps rêvé à ce bout de terre en Morvan. Encore maintenant, il m´est difficile de m´en détacher, de me détacher de sa lumière. Car il reste avant tout de la lumière,
lumière du pays que j´ai filtrée,
que j´ai trafiquée, collée à la pupille
pour qu´elle ne se détache plus de mon œil interne.

Or il n´y avait pas que de la lumière…

Mais comment m´en souvenir ?

Ciel de nuages pesant aussi, terribles orages des nuits entières, grisaille qui suivait des jours et des jours. Ennui. Non-événements.

C´est aussi cela l´enfance.

Qui étais-je ?

À peu de choses près, celui que je suis aujourd´hui, mais sans l´idéalisation, sans tout ce qu´on rajoute malgré soi, plein du regard, des mots et des souvenirs des autres (combien ils nous polluent l´âme, tous ces souvenirs).

Donc se défaire ici, car comment y arriver ailleurs ?

Filtre instrument de la volonté, contre laquelle il faut lutter.

Neutre, être neutre comme das Kind, est-ce encore possible ?

Il y a de la répétition à force de s´être souvenu et souvenu et souvenu encore : tel lieu, tel moment, tel anniversaire, telle rencontre, tel événement, tel changement. Tout s´est bâti dans la répétition, pas seulement le langage, mais tout ce que je suis, tout ce que vous êtes. Je pourrais vous accrocher, avec tout cela.

J´ai fait cela puis cela puis cela, ensuite…

J´étais de cette taille, je voyais tel membre de famille, je me promenais régulièrement là, – les séries se croisent et s´accordent dans un petit espace circonscrit.

Une histoire. Encore une histoire. Du tricotage à partir de tout ce que je sais et vous savez déjà, puisque vous l´avez vécu ou vu ailleurs sous une autre forme, selon une autre combinaison de mots, de sensations, etc.

À présent je ne peux plus me souvenir, je ne peux pas chercher à me souvenir, il faut me défaire de ce tic d´en passer par la mémoire préfabriquée, celle des autres plus que la mienne, celle des autres dans la mienne, après tant de couches de journalisme et de littérature et de cinéma et de psychologie et de conte pour enfants et de bavardages infinis.

Embourbé dans ma langue, dans ma mémoire, revenant toujours à l´enfance, aux mêmes images, condamné dirait-on à en rendre certaines un peu plus claires, un peu plus nettes, à fictionner encore un peu davantage,

cherchant das Kind,

au-delà de toutes les mémoires écrites,
tracées,
apprises par cœur

cherchant das Kind

caché,

perdu

et qui n´a peut-être jamais existé, lui aussi.

Ou bien peut-être immédiatement présent,
apparaissant par un seul acte de volonté.

Ainsi, il me semble –

3.

Arracher un segment, un moment se pourrait, est toujours possible, comme cette chasse imaginaire (celle où le gibier est cherché, pisté, lancé, mais où on ne le tire pas) à ses côtés, partis dans les champs et forêts – l´espace à décrire alors au-dessus du hameau, le vent froid, l´au-delà des lieux habités –, les deux chiens avec nous,

lui sans son fusil lorsque moi et mon frère nous l´accompagnions dans ses marches,

ce parcours que je crus longtemps infini en durée, longueur et profondeur (comme si par le simple effet du récit la réalité passée prenait une dimension quasiment épique),

ce moment où

les odeurs dans les fourrés rendaient les chiens fous, et ils commençaient à japper,

une course-poursuite s´engageait,

le griffon revenait au bout d´un moment, quant au teckel il cavalait longtemps après une proie (on le suivait à ses aboiements plus ou moins proches), même si l´on pouvait se demander si son excitation n´était pas causée par la découverte d´anciennes pistes, de caches abandonnées depuis plusieurs jours,

il revenait après de longues minutes au bout desquelles nous étions parfois inquiets, après que mon grand-père l´avait longtemps sifflé pour qu´il revienne.

Je me rappelle en effet de ces moments
où nous partions dans les champs et les forêts,
du pays environnant,

et je pourrais m´imaginer partir de là
et ainsi me fixer dans cette histoire

m´y blottir,

m´y réchauffer à intervalles réguliers,

me réchauffer dans le récit, dans le légendaire,

bonheur de cette chaleur retrouvée

où le moi s´enveloppe, se nourrit, s´ensevelit
dans l´histoire de son enfance entièrement reconstruite.

4.

Mais das Kind est définitivement perdu, à sa place apparaît une espèce de figure maigre et vide, une silhouette dessinée par les environs démesurément grands, écrasant tout ce qui vit d´inconnu en lui,

un pantin – joli pantin, mais peu importe – se lève et prend le pas,

celui de l´enfance retrouvée, adorée, celui des longues nuits solitaires et des journées accompagnées plus longues encore, plus dangereuses car des énergies trop communautaires pénètrent en lui, des instincts l´envahissent, toute sorte de petites phrases dites par jeu mais qui ne seraient jamais les siennes, de l´héritage jour après jour, de l´automatisme bafouant la réalité de la vie sentie, embrassée, comprise,

une langue pour le mettre sur les rails du réel grégaire,

une langue de terre l´emportant bien loin des grands courants de la vie,

et toi, récit, tu voudrais suivre ce fil-là, raccommoder infiniment,

dans la nostalgie qui te caractérise toujours

(même parfois la nostalgie du mal, de l´insupportable),

mais que ce soit clair à présent : je me moque de ta voix littéraire, qui n´est que la reprise de l´enfance collective et programmée, car rien n´est moins personnel qu´une enfance, vue par tes étroits lorgnons.

5.

Anamnèse contre,
paradoxale,
pour briser les images ensevelies,
pour retrouver des possibilités,
la respiration, l´oubli surtout,
l´oubli du passé du présent du futur,
circulaire peut-être,
en cycles s´évanouissant
dans les profondeurs,
oh, pas de ces surfaces,
pas de ces mots qui bloquent,
tracent, délimitent, nomment,
immobilisent dans trop de conscience
de soi et du monde,
pas d´événements et de dates,
pas de liens indissolubles,
pas de toutes ces morts dans la vie,
pas de genèses et de départs
et encore moins d´arrivées,
de la découverte,
de la découverte,
rien que de la découverte
sans visée ni but.

6.

Insupportables dessins d´enfants,
me disais-je dans la salle d´attente de ce médecin : cette manie des secrétaires d´à peu près tous les pays du monde consistant à afficher les dessins de leurs gosses sur les murs de leurs bureaux :

avions, militaires, supermarchés, pavillons et immeubles, jardins niais, bureaux de leurs mères et pères, voitures, motos, chiens et chats domestiqués, attentats, mille violences larvées,

tout le bazar de l´esprit contemporain transposé dans des formes primaires et sans grâce,

voilà ce que sont les dessins d´enfants.

7.

L´enfant genre neutre sait son nom, peut-être sa date de naissance.

Sa géographie est limitée. Son orthographe aussi (sait-il seulement lire et écrire ?).

Il n´aime pas lire en tout cas, ou apprendre la lecture. Sur son livre d´école intitulé « Je veux lire » il a rajouté deux mots d´une écriture maladroite, et cela donne : « Je ne veux pas lire ».

Il n´est pas très sociable. Dès qu´il peut, il file dans un bois se cacher.

Il ne rêve pas du monde des adultes. Il se méfie des autres comme de la peste.

Il s´isole facilement, par une espèce de réflexe animal.

Il connaît l´ennui, son unique richesse.

Il parle seul ou avec d´autres, sans distinguer.

Il n´aime pas les enfants qui fredonnent des chansons idiotes, des « chansons d´enfants ». Il a déjà appris à se méfier de tout ce qui est catalogué « enfance ». Des étiquettes de grands magasins un peu partout agrafées.

Malgré tout, il est attiré par les animaux : chiens, chats, oiseaux, tortues, souris, hamsters, poissons, sauterelles, non pas pour jouer avec mais par désir de connaissance. Il lui semble parfois qu´il voit mieux le monde à travers eux. Mais il est bien conscient que c´est pure illusion.

Un monde confus qu´il préserve, en-deçà des mots. Pas la peine de parler, de nommer. Regarder suffit. Toucher, soupeser, sentir. Actions à distance et à proximité. Evaluations, considérations lentes et répétées.

Ce qui entre dans l´œil fait-il partie de soi déjà ?

Est-ce que les choses s´agglomèrent en nous au fur et à mesure que nous les approchons ? Comment s´en libérer si elles sont de trop en nous ? Comment ne pas en être esclave ?

À certains moments le monde entre, s´infiltre, envahit le corps tout entier. À d´autres, il est absent, un grand silence règne, une étendue étrange se dessine.

Le sommeil, sa grande passion. Dormir le plus tard possible. Faire durer le sommeil. Ne pas suivre le rythme du dehors, du monde. Continuer dans son propre mouvement, dans ce qui est soi. Reconnaître les choses dans le sommeil, au réveil en faire la liste. Recommencer.

Qu´est-ce qu´être aveugle ? Marcher à l´aveuglette dans un grenier, sans allumer la lumière. Toucher les choses des doigts et de la paume des mains. Tomber.

Guetter, distinguer, saisir.

Aller d´un point à un autre, sans raison.

Ses gestes, il les fait souvent pour voir, pour évaluer, pour enquêter. Il tourne en rond et recommence. Il se débat dans la matière du monde.

Il ne veut rien, il ne désire rien. On s´occupe de désirer pour lui, à sa place, c´est reposant. Voir tellement de gens désirer pour lui, le décharger de cela. Parfois il fait semblant de se reconnaître dans leurs désirs, il souffle les bougies et passe à autre chose. Un souffle. Le souffle. Souffler.

Ce n´est pas le paradis toutefois. Tout sauf le paradis, qui est peut-être plus loin (mais il n´y croit pas trop, encore une invention). C´est beaucoup de lourdeur, beaucoup de solitude, beaucoup d´ennui.

Peser les choses, quelle charge.

Ne pas savoir quoi en faire, de toutes ces choses, de tous ces êtres. Où aller avec cela. Comment continuer sans aide. Seul, c´est pour toujours ?

Il se demande : l´ignorance, est-ce mal ? Partout il entend que celui qui ne sait pas est maudit. Que c´est cela la vie : fuir l´ignorance, mal terrible. Alors il cherche lui aussi, mais avec le soupçon lancinant que les voies proposées autour de lui pour en sortir sont mauvaises et illusoires.

8.

Qui, dans l´enfance, arpente régulièrement le même pays, la même région, le même coin de terre, se crée naturellement une quantité de repères qu´il répertorie à chaque retour. Rituel obligé, instinctif, qui fait que l´intelligence devient vite routinière, à la recherche, bientôt étendue à tous les domaines de la vie, du Même. La peur que la source soit souillée, l´origine salie, croît naturellement au cours des années et se renforce, au point de devenir maladie incurable.

Collectionner, il aime également. Toute sorte de signes recueillis au long de marches épuisantes. Mais bien vite, la composition du puzzle s´avère impossible, et il renonce à recréer le monde à travers ses propres sensations et observations.

La destruction, l´usure commencent à l´intéresser.

Il fait d´abord l´effort, chaque matin, de ne pas se reconnaître dans la glace, cernant dans son visage ce qui s´est transformé depuis la veille. En une nuit, un visage se métamorphose, et tout au long des années il prend soin de noter les transformations les plus infimes de sa propre chair, de ses membres.

La nostalgie commence dans l´amour exclusif d´une expérience, prend sa source dans la fascination que ressent tout individu pour les êtres et les choses telles qu´elles devraient être conservées pour toujours. Devant un lieu choisi, la sensibilité se fige, une voix en soi dit : je veux, tout au long de ma vie, revenir ici, et retrouver chaque chose intacte. La mort est le mal à bannir de la terre.

L´enfant neutre veille à ignorer cette voix, à la bafouer autant qu´il peut, collectionnant les signes – en nombre infini - de transformation et de dépérissement. Il n´y a jamais de retour, ni à soi, ni aux êtres de son entourage, ni aux éléments de son environnement. Chaque réveil se produit dans un monde nouveau dont il distingue bien entendu les grandes lignes, sans cependant croire que celles-ci soient impérissables.

9.

Par moments, souvent en vérité, le moindre mot l´écoeure, le décourage, et il laisse tomber là le langage, comme le papier d´un bonbon sur le chemin. Cela provoque chez lui le refus de la page écrite, de la parole même.

On a dit déjà qu´il n´aurait jamais voulu lire ni écrire, qu´il avait été obligé. La moindre lecture d´enfant est pour lui, au départ, un supplice. On le force, on lui dit : lis, sinon... On le menace avec une bêtise et une ignorance à venir qui, bien sûr l´effraient d´abord. Et puis son goût de la mutité le reprend, et il oublie la peur.

Terrible chose que d´obliger cet être à lire, « pour son bien ». Les signes, qui figent le réel bien trop souvent, lui font horreur. Ce sont des leurres qui excitent la sensibilité et la pensée, l´emmenant dans le réel momifié des dictionnaires, l´éloignant de ce qui vit en deçà des mots, dans la vivante et juste beauté.

10.

Visions très nettes, certes, de lieux, de pièces, de visages, de mille détails, mais la netteté n´est-elle pas ici le résultat d´un filtrage répété tout au long des années ? Les mots remémorés, les signes collectés ne sont-ils pas des artifices qu´il faut tâcher d´éliminer ? On ne cherche ici qu´une âme.

L´enfance, c´est toujours l´histoire des peurs et des angoisses, tel cauchemar (une nuit réveillé au fond du lit croyant être emporté par des voleurs dans un sac à pommes de terre), telle scène violente (elle qui excédée par moi lors d´un voyage en train menaça de me jeter dans un taxi à la gare Saint-Lazare et de dire au chauffeur de m´emporter n´importe où), telle anecdote frappante qu´on donnera comme son petit trésor personnel, en vue bien sûr d´exposer son destin d´écrivain ou de comédien. De ces événements de l´enfance toutefois, beaucoup retravaillés au fil des ans par la part la plus émotive de nous-mêmes, on ne sait souvent rien de ce qui se passa avant et après, on les a extraits d´un flux journalier bien ennuyeux et donc oublié, effacé car pas très glorieux. Et en les extrayant on les a grossis, transformés, améliorés dans la vision d´un ego futur accompli.

L´enfant neutre quant à lui vit dans ce flux, ne connaît que ce flux. Il ignore ce qui se prétend essentiel, ce qui s´affirme comme moment particulier. Horreur du jeu en groupe par exemple, ponctué de phases d´hystérie insupportables annonçant les futurs délires olympiques. Horreur des événements de toute sorte par lesquels on est arraché à ce qui vit et évolue en profondeur, inconnu.

Porté avant tout, lui, vers ce qui soutient toutes les choses environnantes, vers ce grand mystère qui fait qu´elles existent comme nous existons.

11.

Il n´est pas contre le savoir, il déteste seulement les apparats et les cérémonies qui lui sont liés.

Il aimerait un savoir dégagé de la vie collective - mais serait-ce encore un savoir ?

Il voudrait être absolument isolé de tous les autres hommes pour pouvoir mieux voir, mieux sentir, mieux réfléchir.

De cela on s´en est rendu compte très tôt d´ailleurs, le laissant à l´écart, que ce soit dans un grenier, une chambre, ou bien, à l´extérieur, dans un champ ou un bois.

Sa saine mauvaise humeur fait plutôt peur, on tente vaille que vaille de l´effacer, de la cacher, de l´ignorer. On en a certainement honte, comme il lui paraît souvent, non sans plaisir. Or celle-ci ne se laisse pas circonscrire, elle devient plutôt envahissante. Elle croît comme un lierre, emplissant sa propre vie, risquant même de la dévorer.

L´homme le plus heureux est certainement celui qui se moque de la compagnie de ses « semblables », et n´en souffre aucunement. Mais pour atteindre cet état de bonheur, il faut commencer tôt.

12.

Premier rôle ? Non, plutôt dernier. Celui de l´effacé perpétuel, celui de l´ignoré même. Il a le don de transparence. Il arrive qu´on lui passe à travers dans la rue.

En revanche, les choses lui sont données plus fortement. Elles s´emparent même de lui à certaines heures.

Il semble que les animaux soient attirés par lui, les chiens surtout, les chats aussi. Ils se sentent bien en sa compagnie, pour son calme apparent, et cette énergie bouillonnante qui l´habite.

Quand d´autres manipulent les objets, on dirait que lui s´arrête devant eux, comme captivé par leur aura. Rien n´est ordinaire. À la limite il n´y a pas d´ennui, même s´il n´y a rien à faire. Voir, toucher, sentir, c´est déjà faire beaucoup.

Etonnement consubstantiel à la neutralité de cet enfant, mais pas cet étonnement qui s´exclame et se tourne aussitôt vers l´autre pour faire part de la découverte, non, étonnement silencieux, caché, intérieur, car s´étendre à son propos reviendrait à faire s´évanouir l´objet de ce sentiment. Et l´étonnement doit aussi se savourer.

L´ennui, il le ressent cependant, il l´envisage. Il connaît ses différentes épaisseurs, ses textures diverses. Selon l´heure, selon le temps, selon l´humeur.
L´ennui est pour lui la plus variable des sensations, évoluant avec les jours, se transformant comme un mélange chimique. Plus généralement, il lui semble que son corps est la substance même de l´ennui, son précipité. Chacun de ses gestes produit des réactions en chaîne, parfois infimes, qu´il se plaît à déceler. Les conditions de l´expérience, il les note également, avec toujours plus de finesse, relevant le lieu, l´heure, la qualité de l´air, la présence ou non d´autrui, le mouvement de son corps, un geste qui aurait tout déclenché. Les mille hasards du corps que l´ennui englobe, avale même, et qui fait de l´être humain, surtout enfant, son prisonnier. Heureux prisonnier se lovant dans cette sensation profonde, unique, la préférant à toutes les conversations, à tous les échanges, comme si ce qui se produisait là, dans cet apparent no man´s land intérieur, était le centre névralgique de la vie réelle, de la vie la plus significative, en deçà de toutes les approximations de la surface. Comme si cette épreuve-là, centrale, originelle, garantissait l´accès à une vérité indicible, sans langage.

13.

Il pourrait se mettre dans une position contemplative, admirer les oiseaux et les nuages, se perdre dans les reflets de l´eau, mais il s´y refuse. Il y a bien une tendance naturelle chez lui à la contemplation, sans que toutefois celle-ci le conduise à se laisser aller à la rêverie. Il veut agir sur les choses, et que les choses agissent sur lui. Il veut se sentir partie prenante d´une réalité sans cesse vertigineuse, étonnante par sa variété et son intensité. Au coeur de l´ennui même, le réel est intense et fort. Il le ressent pleinement plusieurs fois par jour, quand tout va bien. Il déteste ce qui le détourne de cette expérience quotidienne et devenue pour lui normale.

Ainsi, on ne le verra pas au bord des rivières, suivant un bateau fait de brindilles dans le courant. Ou bien en haut d´un arbre, immobile et songeur. Il expérimente des dialogues avec les choses, des dialogues où la parole humaine ne compte pas, où des gestes sont ébauchés, des mouvements engagés, comme s´il était possible de communiquer en silence avec la matière la plus lourde, qu´elle soit pierre ou bois. Il est profondément conscient qu´une même chimie associe l´homme et ce qui l´entoure, qu´une même dynamique les entraîne, lui, l´être rapide habile sur ses deux jambes, et l´arbre figé sur ses racines.

Energies du dehors, intensités du dedans s´échangent en lui de manière invisible et indicible.

14.

Un mouvement, rien,
feuillages au dessus glissant
dans un frottement sur la paume de la main,

quelques picotements légers
et quasiment imperceptibles
dans l´œil droit,

plaisir de la lumière qui est
souffrance infinitésimale, fragmentée
dans tout le corps,

les grains de la peau provoquent
mille sensations explosant dans le flux
des veines, dans les nerfs,

réseau en développement,
en dégénérescence,

vertige, chancellement,

s´accrocher à ce qui passe
et puis lâcher

liane, branche, poussière,

cette activité interne/externe
incessante le rend muet
ou tout du moins trop silencieux,

être singulier
car connecté aux flux multiples
de la vie, il

ne se défait de rien, de tout,

il s´emplit et se vide
dans le même geste,

il écoute et n´entend rien
de ce qu´on lui dit et lui répète,

il voit chaque détail
et manque se faire écraser au carrefour,

place, faites place.

15.

Parabole usante et usée de l´enfant qui connaîtrait le paradis alors qu´il ne s´agit pas de l´enfant vu par l´adulte et que le paradis n´existe pas et surtout pas pour l´enfant.

Seul celui qui ne sait pas ce qu´est exactement l´âge adulte peut envisager cette enfance-là qui est autant belle que terrible.

Seul celui qui a croisé et croise encore des adultes manqués peut y aller, par là-bas, dans cet état de conscience qui fait abstraction, soudainement, de tout ce qui étouffe la conscience sinon vierge – elle n´existe pas – du moins encore largement inconditionnée par la foule croissante de l´entourage.

Au début ce furent deux voire quatre, puis cinq (ce dernier compagnon quand même dans l´ignorance du monde), puis ce furent six, sept, huit et toujours plus martelant les grandes vérités, transformant même la perception optique et l´expérience sensorielle immédiate, celles-ci provoquant construction de la mémoire et anticipation de l´avenir sur le même modèle, c´est-à-dire celui de la banalité, de l´automatisme (pensée-réflexe) et du songer creux.

Il y a toujours quelque chose qui se rajoute, se ramifie, consolide les positions, projette même (des plans absurdes, des lubies raisonnées), il y a toujours cette force générale, à tous les croisements d´être, qui génèrent plus d´ankylose de l´esprit et des sens, plus de répétition, plus d´enfermement dans la petite pièce sociale et familiale sans fin.

Imitant cousins et autres descendances, reproduisant à chaque seconde d´éveil et de sommeil ce qui doit être fait et être dit, le langage étant le vecteur commun du fonctionnement général.

Machine commence là, machine aux immenses ramifications organiques. Les fibres et les picotements repérés dans tout le corps s´effacent et sont remplacés par des prises injectant mille liquides de type salive, poisons d´escargot.

On veut se défendre mais on ne peut pas, on est tout seul face à cela. Il y a bien des velléités chez d´autres êtres qui tentent d´arracher les ventouses, d´empêcher les piqûres de rappel incessantes (elles réveillent la nuit), mais on ne peut pas, le liquide passe, infusions innombrables qu´on ne peut empêcher même si l´on crie, surtout si l´on crie.

Cela ressemble à une grande clinique, avec des dessins d´enfants aux murs et des vasques remplies de billes miroitantes. Les autres s´y sentent bien et rigolent. Les autres participent aux jeux de ballon, aux jeux d´enroule-moi les chaussettes, aux jeux de rivière, aux jeux de volcan, aux jeux d´équilibre sur un fil au-dessus de l´Etna, aux jeux de je-meurs-avant-toi, aux jeux du cul de jatte rentré d´Indochine, aux jeux des mille cinémas, aux jeux de grimaces harmonieuses, aux jeux d´épervier mort traversé de mille flèches, aux jeux de cow-boys placides ou énervés (selon l´heure et le tirage au sort), aux jeux des racines cachées, aux jeux de fil en aiguille, aux jeux du lundi et du mercredi qui alternent, aux jeux du sourire faux, aux jeux des pleurs vrais, aux jeux du plus maigre et du plus gros, aux jeux de cape et d´épée-laser, aux jeux de je-monte-sur-la-tour-Eiffel-plus-vite-que-toi,

ainsi le monde est fait de millions de jeux qui remplacent les mouvements antérieurs et indescriptibles que lui seul a tenté de représenter sur un dessin par quelques dragons microscopiques vite effacés par la grande main adverse,

ainsi le monde roule et tourne dans les sphères sociales laminant l´Inaudible et l´Invisible, ce qui n´a pas de nom et n´en aura pas jusqu´à la mort, ces pures intensités de la vie que ne capte aucune radio ni aucun écran de contrôle,

à peine quelques âmes disséminées sur la planète et qui s´ignorent, parfois se reconnaissent et passent leur chemin, après s´être fâchées souvent,

ainsi le monde s´éboule, s´écroule, le destin catastrophique du monde éclate à sa face ravagée par le néant humain des tribus modernes,

ainsi le monde roule sa pente,

lui n´en revient pas, n´en revient pas, il espère tourner la page mais à la prochaine les jeux s´accélèrent comme s´ils étaient faits programmés jusqu´au dernier jour, jusqu´au dernier jour.

16.

Das Kind chancelle, tombe, peine à se relever.

L´enfant, par jeu voire par moquerie, peut imiter, singer son entourage, au risque toutefois de devenir une copie de ce qui lui demeure le plus étranger dans son environnement, c´est-à-dire l´homme adulte.

Imitation des gestes d´abord, puis des mots, de leurs inflexions amusantes et charmantes. On ne s´isole plus, on ne se tient plus dans un face à face avec le monde où très souvent, de manière précipitée, le monde vous emplit, on n´existe plus que dans une liaison frénétique et souvent malsaine avec l´animal humain, lointain reflet d´on ne sait trop plus quel ancêtre dont la vie fut immanquablement un échec (mais de cela personne ne parle, ne sait parler).

Malédiction que ce jeu, on dira malédiction fatale. À devenir homme on se rapproche des faux semblants de l´intelligence grégaire.

Il retrouvera des photos où il est à côté de tel parent admiré. Dessus, il a le regard émerveillé tourné vers lui ou vers elle, dans la découverte d´un monde nouveau et inconnu. Il attend de leurs lèvres des révélations. Il rit avec eux, il leur sourit. Ces moments sont rares, et heureusement.

D´autres photos le rassureront : il fixe l´objectif avec un air de profonde aigreur. Pas d´innocence dans le regard, mais la conscience aiguë que l´on tente de le capturer et de le transporter dans un univers étranger, que l´on essaye, par l´image, de l´amputer de son âme. Sa mauvaise humeur le sauve, il se détourne déjà de l´album-photo à venir, il le déchire à l´avance. On ne le comprend pas, et c´est bien ainsi.

17.

Se débarrasser des vérités d´un être,
reprises, associations, mélanges,
le vider de cela, de ce qui le travaille en amont,

les jeux des autres incorporés
très profondément en lui,

cris de primates prenant figure de raison,
de règles bien huilées,

annihiler les visages et les voix,
les échos innombrables qui hèlent
encore en lui,

le confondent avec la masse violente
d´une matière trop travaillée,

n´entendre dans la voix proche
que l´écho affaibli d´un cri,

voix-poisons,
âmes-serpents.

Matière sauvage, boue initiale
de l´homme non pétri, existes-tu ?

18.

Quelque chose arrachait en lui, voix inaudible mais cependant ferme dans son rythme, arrachait reflets et échos, arrachait paroles, arrachait herbes folles de la langue,

arrachait des pages et des pages d´une bible humaine, bible d´une religion totale et totalement ignorée,

quelque chose arrachait à un rythme régulier, de jour comme de nuit, endormi ou éveillé,

le monde autour avait beau venir en reflets et échos, en paroles,

une force plus grande arrachait une à une les feuilles d´un arbre dont les racines voulaient plonger loin, fondant ascendance et descendance, famille passée et famille à venir.

Certaines nuits blanches, l´arbre était totalement nu, les racines se rétractaient,

on respirait enfin.

19.

Ainsi il lui faut chercher en lui ce qu´il croit sinon originel du moins vierge de tout murmure, de toute influence,

extravagance extrême très certainement,

convaincu qu´il est qu´un être en lui exista avant que se cristallisent les mille approximations de l´intelligence grégaire,

à certaines heures tout semble revenir, le bruit d´être ensemble s´estomper un peu (la solitude augmente),

le flux de la vie surgit violemment en lui.

20.

Plus grande extravagance est celle du fou qui rêve de totalité et multiplie les approches, recueille toutes les données des sens et de l´esprit, accumulant notes et figures,

affolé du Tout,

mais totalité n´est pas, n´est jamais, n´est que songe du langage,

lui l´endormi dans la langue ne croit pas dormir mais veiller frénétiquement, faisant spectacle partout dans les rues,

fou furieux des grandes orgies verbales dont se repaît le passant fatigué, l´âme morte – il est facile de séduire l´âme morte, vivant d´excitants mineurs.

Cela se vend comme autre chose. La langue à tous les étages du siècle publicitaire, littérature comprise, elle qui se croit au bureau du patron.

21.

Des songes en lui grondent, multiples, vertigineux,

il rêve de pays initial, d´une terre noble qu´il voudrait épouser, l´expérience d´intensités se confond avec un bout de terre et les souvenirs qui s´y rattachent, faisant bloc en lui.

Alors il se réveille dans son lit quotidien, au milieu de la rue, et il maltraite ses rêves, les jette sur le sol, casse leur glace, brise leur transparence à laquelle il désire ne plus croire, pas toujours à la hauteur de son désir.

Il cherche ce monde qui ne se figeait pas lorsqu´on y vivait de plain pied, profondément, lorsque son corps n´était pas parti dans les grandes marées de l´âme, mêlé à l´éther de l´esprit collectif,

ce monde vif des animaux et des végétaux devenu totalement inconnu au commun des mortels,

il ne peut se le représenter, l´envisager comme il se représente et envisage tout ce qui l´entoure selon son propre désir, c´est-à-dire le désir hérité des autres,

il cherche à basculer dans cet univers qui n´existe pas lui non plus, fiction nécessaire pour pouvoir peu à peu se défaire de ce qui l´empoisonne à chaque instant.

Mais il reste là, dans le bruit assourdissant de la réalité collective.

22.

Il n´y a plus qu´un seul monde, en chantier perpétuel. On change les ponts toutes les vingt-quatre heures, on dessine les nouvelles routes dans la nuit, les immeubles changent de place du jour au lendemain. Dans ce monde il faut chercher à se loger, à se pelotonner car en son sein il fait bien chaud.

Les cervelles y sont à l´aise comme dans une serre. On les place sous des globes de verre sur lesquels passent des images colorées et lumineuses toute la journée. Les cervelles modernes aiment la lumière artificielle.

Des albums de famille grotesque font étalage de multiples histoires, il y est question de nations et d´Etats continentaux, de collectivités ancestrales auxquelles il est impossible d´échapper. Des épopées multiples scandent le quotidien et hypnotisent. L´intelligence ultime est culture d´automatismes.

L´individu n´a-t-il été inventé que pour refléter les diverses figures de l´âme générale ? On n´a jamais autant parlé de l´individu, depuis qu´il n´existe plus.

Deuxième partie : Blass

Première mise en ligne de ce texte : octobre 2006, Revue des ressources.

© Laurent Margantin _ 10 janvier 2014

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