Éditions Œuvres ouvertes

L’Enfant neutre

Troisième partie : Dernier hiver

1.

Ainsi l´eau avance, l´eau reflue, rythmant la vie du corps. Différents liquides parcourent et emplissent son organisme, mais c´est l´eau, l´eau des rivières de l´enfance, l´eau du fleuve, l´eau de la Loire qui l´habite. Les bancs de sable changeant au gré des heures et des jours.

Regarder à la fenêtre ne sert à rien, pourtant il se surprend à regarder à la fenêtre qui donne sur la rue, comme un vieux.

Tout si clair, tout si présent, d´hier encore.

Hier marchant au bord du fleuve, seul ou accompagné.

Maintenant il me dit : je la vois avec une netteté... s´apprêtant devant le miroir de l´entrée, sa belle poitrine. Je la vois comme si elle était devant moi...

Peu importe le temps qu´il fait, le seul climat qui tienne, c´est celui du corps. Sa tiédeur, son épaisseur, sa force. Son souffle toujours au centre, vaille que vaille.
Il écoute son souffle, des heures entières.

Maintenant qu´elle est morte, quoi faire. D´une chute absurde, d´une chute violente, d´avoir voulu guérir et toujours marcher elle est morte. D´avoir voulu toujours marcher elle a chuté et s´est écroulée.

Et la mère, elle, devant le miroir, s´apprêtant de jour comme de nuit, répétant les mêmes gestes d´infinie beauté.

2.

Pas de monologue, quasiment pas de mots. Des images, des sons, des odeurs, toujours de l´informulé. La vie, essentiellement, de l´informulé, de l´informulable.

Il n´a jamais su parler. A toujours cherché ses mots, avec ce sentiment profond que cela ne servait à rien. Langage, tâche sociale, rien de plus. Très peu de livres. Quelques fables et bouts de poèmes de l´école, pas plus. Qu´il récitait quand même fièrement, soixante, soixante-dix ans après.

J´imagine bien sûr, j´imagine ce que dut être cette vie érémitique dans ce village perdu, une fois tous les liens rompus avec les ultimes amis et tellement distendus avec les membres de la famille qu´on osait à peine lui rendre visite, sauf que moi je forçais la porte, et qu´une fois que j´étais là il se réjouissait d´avoir cette compagnie, au moins quelques jours.

A le voir vivre ainsi j´accumulais les indices, les signes qui me communiquaient peu à peu sa propre sensation de la vie, singulièrement dépouillée les dernières années, allant au vif.

On se parlait peu, on fumait beaucoup, on buvait aussi, on ne se privait de rien.

Lui qui avait toujours beaucoup regardé la télévision ne la regardait presque plus, se couchait tôt, parcourait le journal local en quelques instants, se désintéressait totalement de son voisinage. Il se disait même qu´on devait avoir oublié son existence, et lorsqu´il lui arrivait – rarement – d´aller dans un commerce du village, et qu´on le regardait comme un revenant, il s´exclamait : « Vous voyez, je suis toujours de ce monde ! ».

Il laissait souvent sonner le téléphone, ne répondait pas.

L´hiver, il faisait défricher le jardin, et tout repoussait librement au printemps suivant.

3.

Des contrées le fascinaient, inaccessibles. Les seules fois où il allumait le poste de télévision, c´était pour regarder des documentaires sur des régions éloignées du monde, sur des pays inconnus et déserts. Par le courrier, il recevait également des nouvelles et des photographies de ces zones terrestres immenses et surtout vierges d´une humanité dévastatrice. Il n´en parlait pas, mais son principal loisir consistait à se représenter ce qu´aurait pu être sa vie s´il avait voyagé, lui qui n´avait jamais pris l´avion. De ces voyages virtuels, il tirait un certain apaisement, comme lorsqu´enfant il parcourait les volumes de L´illustration qui racontait l´actualité du monde.

Dans l´ennui abyssal de son existence solitaire, il trouvait quelques motifs de satisfaction, dont le principal consistait à ne pas avoir de difficultés avec autrui. Jamais il n´aurait voulu revenir à l´ancienne vie, celle du travail, empoisonnée par les bavardages et les conflits incessants. Il préférait mille fois ce vide parfois effrayant à l´agitation stérile de la vie sociale.

Il lui revenait des chansons, des airs d´autrefois, des images nombreuses du passé, qu´il s´efforçait de se réapproprier avec le plus d´intensité, puis qu´il abandonnait comme le reste. Les photos de famille étaient rangées au grenier, où il n´allait plus depuis longtemps.

Certains jours, la terre entière lui paraissait déserte, on était revenu au temps des origines, avant l´homme. Cette pensée l´apaisait également, il lui semblait qu´il avait voyagé des années pour arriver à ce point du globe où personne à part lui n´avait pu accéder.

4.

On lui livrait de quoi manger, du vin également. Il avait vendu sa voiture qu´il ne savait plus conduire. Toutes ses démarches administratives avaient lieu par voie postale, si bien qu´au bout d´un moment il n´eut plus jamais besoin de sortir de chez lui. Après tant d´années de contacts néfastes avec l´espèce humaine à laquelle il ne se sentait plus appartenir, cette organisation parfaite de sa solitude lui paraissait être un luxe absolu.

5.

Il pleurait parfois, il lui arrivait de pleurer en pensant au passé. Il se permettait ces pleurs, comme une échappatoire momentanée, puis il songeait au présent, à cette paix retrouvée malgré tout, et sa vie reprenait son cours.

Des objets l´habitaient, tel meuble encore plein de l´ambiance d´une maison habitée jadis. Il regardait certains objets longtemps, comme captivé par le pouvoir d´évocation qu´ils avaient sur lui.

Des événements simples l´occupaient, le passage d´un chat dans la cour, celui d´un oiseau, le retour au printemps de certains insectes, l´apparition d´une fleur. Les saisons se mêlaient en lui, selon qu´il faisait bon ou mauvais. Ce n´était plus le calendrier qui rythmait la vie quotidienne, mais la météorologie. Ainsi, ce pouvait être le printemps en plein hiver si le temps s´adoucissait, et l´automne en été lorsque la température baissait et que le ciel se couvrait. L´ordre édicté par les autres, et qui imposait aux choses élémentaires une logique supérieure, avait disparu.

Il avait appris à ne plus se fier à ses humeurs, mais à les observer de loin, comme s´il leur était extérieur. Parfois il se faisait reprendre par elles, il en était de nouveau l´esclave. Elles modulaient alors son rapport au monde, transformaient les formes et les couleurs autour de lui. Moment de fatigue. Plus fort après une bonne nuit de sommeil, il reprenait le dessus et écartait de nouveau bonne ou mauvaise humeur.

Des noms anciens lui revenaient, des scènes de l´enfance, mais sa mémoire, le plus souvent, lui rendait la vie difficile, amère. Il avait le sentiment qu´il était quasiment impossible de renoncer aux souvenirs, fluides qui lui semblaient couler dans tout son corps, mais il parvenait à conserver une méfiance profonde à leur égard, conscient qu´il était que chacun d´entre eux correspondait en lui à un désir enfoui et le plus souvent artificiel. Il occupait ainsi beaucoup de son temps à trier ses souvenirs, à les classer selon qu´ils le rendaient esclaves d´une espérance grotesque ou qu´ils le libéraient de rêves inutiles. Dans ce domaine, sa capacité de concentration augmentait chaque jour, et il se sentit bientôt libéré des obsessions de son enfance, comme délivré du sentiment de devoir aboutir à ce que son ascendance ou son entourage social lui avaient fait espérer bien malgré lui.

Plus généralement, nombre de ses pensées et de ses sentiments lui paraissaient être des poisons pour lesquels il peinait à trouver un antidote. Le poison était dans ses veines depuis tellement longtemps, peut-être était-il né avec.

Une idée absurde lui était venue à l´esprit : n´était-ce pas la chimie présente de son corps qui le poussait vers la mort, un mélange néfaste qui l´écartait depuis toujours d´un sentiment plus profond et authentique de la vie, sentiment qui le protégerait de la déchéance physique et psychique ? Empoisonné comme il l´était par des rêves aberrants – rêves de domination sur les autres, rêves de pouvoir -, par des désirs extravagants, pourrait-il un jour se libérer et atteindre un état paisible ?

Ataraxie, ataraxie rêvée, encore un rêve...

6.

Il s´apaise,
il souffle,
pas recroquevillé en soi,
pas enfermé en soi,

mais ouvert aux bruits,
ouvert aux odeurs,
ouvert au vivant,

parti, parti à chaque instant,
non plus retenu,
non plus tenu
par les obligations de l´espèce,
par les rythmes absurdes
d´une rêverie sans limite,

il franchit des obstacles,
il traverse des fleuves,
il évite des méandres,

dans l´écart,
dans l´écart libérateur.

7.

Les sons sont plus audibles, certes, mais encore trop lointains, pas assez intériorisés. Ecouter, réécouter tel chant d´oiseau, jusqu´à ce que le son pénètre loin en soi. Longs moments dehors, dans l´attente souvent, hiver comme été.

Le guet, une attitude de chasseur qu´il connaît bien. Des heures derrière un fourré, ici dans le jardin, à attendre que survienne un animal.

Des animaux on apprend la patience et la concentration sur une ou deux sensations, pas plus. Individu à part entière, à la différence de ces simulacres humains qui courent les rues, véritable individu capable de rester des heures attentif à un son, à une odeur, à un geste. Et avec le moins d´agitation possible.

Ainsi une journée passe, à se vider des songes anciens et à s´approprier quelques miettes du monde. Vie d´intense activité.

8.

Parfois, souvent même, il lui est arrivé de regretter l´enfance. Désormais il ne la regrette plus.

9.

Il lui arrive de faire des songes, songes qui lui ramènent des images du passé. Ce sont souvent des parents, oncles, tantes, cousins qu´il n´a pas vus depuis au moins cinquante ans. Les songes peuvent se répéter, ce sont à chaque fois de nouveaux visages qui l´emmènent très loin dans le passé, lorsqu´il était un tout petit enfant. Les lieux autour de ces visages réapparaissent en même temps, et il peut contempler les détails d´une pièce, un tableau, un bibelot qu´il croyait avoir oublié depuis longtemps.

Aussi, des intonations de voix lui reviennent, celles du pays natal, des gestes même, ignorés depuis, - toute une vie souterraine renaît dans son sommeil.

Ce ne sont jamais les mêmes images pourtant. Une fois apparues dans ses rêves, elles disparaissent à tout jamais. Elles effleurent son esprit au cours de la journée suivante, lui font du bien, puis s´éteignent comme de faibles lumières dans la nuit. Ce phénomène nouveau – nouveau car il est plutôt habitué depuis longtemps aux images récurrentes, obsédantes tournant dans son esprit comme des feux inextinguibles -, ce phénomène le soulage, comme une preuve intangible qu´il est possible d´oublier, et, ainsi, de trouver un peu de la paix grâce à laquelle il pourra se consacrer aux choses les plus quotidiennes.

10.

La maison elle-même est pleine de sa mémoire, meubles, objets qu´il a transportés tout au long des années, la maison est pleine de sa femme et de ses enfants, pleine d´un monde disparu et enseveli en lui. Prendre un objet, n´importe lequel, c´est entrer en communication avec des forces intérieures, des forces qui le pousseraient à renoncer, à s´asseoir et rêver, à dormir. De ce sommeil il ne veut pas.

Il a repoussé au grenier les âmes de ses parents et de son pays natal. Il ne s´y rend plus, ses problèmes de locomotion lui rendant l´ascension des escaliers trop pénible et trop dangereuse. Mais le reste ? Le moindre objet peut, à tout moment de la journée, le retenir, le fasciner, le faire intensément souffrir, plus qu´une soudaine douleur musculaire. Tout au long de sa vie, il s´est construit cet univers pas à pas, accumulant, collectionnant, ordonnant. A chaque déménagement les objets, nombreux, ont retrouvé leur place, objets hérités des parents pour la plupart.

Bientôt, sa demeure fut aussi celle de ses morts, là où il s´était senti pendant longtemps à l´aise et en bonne santé.

Désormais, dans la solitude où il vit, ces présences sont néfastes, il s´en rend compte à chaque instant. Elles le poussent dans ses derniers retranchements, l´affaiblissent, l´empêchant de respirer, comme s´il était enseveli vivant sous la terre des souvenirs accumulés, énormément lourds à porter.

Il a pensé à vendre, à tout vendre, à ne garder que la maison, qu´il n´habite que depuis quelques années et qui évoque pour lui une renaissance. Il lui faudrait faire venir cette femme de l´hôtel des ventes, celle qui circule souvent dans les villages, signe précurseur de la mort. Mais c´est au-dessus de ses forces.

Alors il se bat contre chaque objet. Les uns après les autres, il les vide de leur aura, les déplace, les met à l´envers, s´en empare de toutes ses forces pour les charger d´une autre vie, vie inconnue, vie nouvelle, absolument nouvelle.

Telle peinture d´un paysage, retournée, évoque d´autres images, d´autres univers qui n´ont plus rien à voir avec ce qu´il connaissait et ce qui le hantait depuis si longtemps.

Ce cendrier n´est plus celui de son grand-père, mais un cendrier trouvé dans une brocanterie, et dont il ignore tout. Dans son esprit, il retrace sa longue existence d´objet, de propriétaire en propriétaire. Il s´imagine des héritages improbables, des vols ou des rachats innombrables. Il en savoure ainsi la patine, qui n´est plus le résultat d´une seule vie, mais de passages sans fin d´être en être, de lieu en lieu. Chose pleine de souffles inconnus.

Chaque jour, il se consacre ainsi à un objet. Il y a des objets qui nécessitent plus d´une journée, tellement ils sont chargés d´une aura spéciale, profondément subjective. L´ensorcellement causé par certains est intense, résultat d´années de possession. Il lui faut alors user de toute sa ruse, de toute la violence psychique dont il est capable.

Il en est ainsi de ce très vieux canif ayant appartenu à son père et qu´il garde dans la poche de son pantalon. Il ne l´a jamais quitté, toutes ces années, il n´a cessé de l´avoir sur lui. Pas un jour où il ne l´ait saisi, caressé, cajolé, retrouvant à travers lui la chaleur paternelle.

Il a songé à le jeter dans une rivière, lors d´une promenade, à s´en débarrasser brutalement, car la souffrance occasionnée par sa présence était trop forte. Il a pensé l´offrir à sa progéniture. Mais il n´a pu s´en séparer, malgré tous ses efforts. Maintenant il est là devant lui, et il admire à nouveau le beau dessin métallique représentant des figures végétales sur son manche, dessin qui, enfant, le fascinait déjà. Combien de fois en a-t-il suivi les courbes du pouce et de l´index....

Se délivrer de cet objet, est-ce encore possible ? Des jours et des jours il a sorti le canif de sa poche, l´a observé, s´est imaginé d´autres transmissions, d´autres histoires. En vain. A présent il est encore là, dans sa poche, empli d´une vie puissante et obsédante.

A travers lui le visage du père revient plusieurs fois dans la journée, plus souvent qu´avant. Le pays natal a colonisé la maison avec plus de violence, surgissant dans tous les coins, à tous les instants. Ce maigre objet, qui tient dans sa main, a désormais un pouvoir sur lui qu´il n´avait jamais eu avec une telle intensité auparavant. Le désespoir le menace, tous ses efforts ont été vains, alors qu´il était si près du but.

Il est clair que le canif le possède, et non l´inverse. Son existence prend une toute nouvelle dimension. Il n´a jamais habité le monde, mais le monde qui l´a fait naître lui a injecté mille substances qu´il n´a jamais véritablement choisies, qui ont généré en lui tout un univers chimique dont il a été l´esclave toutes ces années, ne réagissant jamais librement aux nombreux excitants dont le monde est plein.

Il prend ainsi conscience que ses pouvoirs sont limités, qu´il doit l´accepter. Encore quelques années, et peut-être se délivrera-t-il aussi de cet objet...

11.

Il a remarqué que tout ce qui ne bouge pas l´envahit et le paralyse, le rend lui-même immobile. Au centre de tout ce monde hérité, son esprit était comme pétrifié, figé dans une douleur devenue infinie après tant d´années de deuil. Chacun de ces objets conservés dans le musée de son existence était devenu le symbole d´une tristesse ancestrale, qui n´était pas la sienne propre, mais celle de tous ses proches disparus dont il avait hérité sans s´en rendre compte.

Ainsi métamorphosés et déchargés de leur puissance subliminale, les objets de la maison avaient disparu de son champ visuel et du même coup de sa conscience. Toute l´énergie qu´il avait mise si longtemps dans la remémoration quotidienne du passé même le plus insignifiant pouvait à présent passer dans l´observation de la vie autour de lui.

Ce qui bouge, ce qui bouge même lentement a des vertus insoupçonnées. La contemplation de quelques escargots sur le sol après la pluie épanouit l´âme, quand le souvenir provoqué par des objets offerts par des morts la plonge et la piège dans le puits profond des ancêtres. N´importe quel être un peu mobile autour de vous peut vous délivrer du néant d´une cervelle épuisée à force de tourner et tourner sans cesse dans l´espace circonscrit du caveau mortuaire qu´elle est devenue bien malgré elle.

12.

Au téléphone, il me raconte qu´il a passé plusieurs nuits à observer les étoiles. Il s´assied dans la cour, lève la tête, ne bouge pas. Il me dit avoir observé à plusieurs reprises une étoile qui, toujours à la même heure, se met à se déplacer dans une direction, et semble se diriger vers la terre.

C´est l´image que je garde de lui depuis : assis dans la cour, réconcilié avec le ciel en mouvement.

13.

Un jour, sur la route de l´hôpital – c´était en plein hiver -, l´ambulance s´arrêta. Le chauffeur lui signala quelque chose dans un champ. Couché à l´arrière, il leva la tête, et vit une biche, immobile au milieu de la neige. Elle avait la tête tournée vers lui, et le regardait. Ils s´observèrent ainsi un long moment, surpris tous les deux.

Je crois bien que ce fut la dernière chose qu´il me raconta.

© Laurent Margantin _ 12 janvier 2014

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