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Oeuvres Ouvertes : Mon éducation m'a beaucoup nui

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Mon éducation m’a beaucoup nui

extrait du premier cahier du Journal de Kafka, nouvelle traduction

Quand j’y réfléchis, je dois dire qu’à certains égards mon éducation m’a beaucoup nui. Certes, je n’ai pas été élevé dans un lieu à l’écart, tel des ruines dans la montagne, contre cela je ne pourrais proférer aucun mot de reproche. Au risque de ne pas être compris par la longue suite de mes anciens professeurs, j’aurais aimé, j’aurais préféré être ce petit habitant des ruines brûlé par le soleil qui, là, au milieu des décombres, aurait brillé sur moi de tous les côtés sur le lierre tiède, même après avoir été faible au début sous la pression de mes bonnes qualités poussées en moi avec la puissance de la mauvaise herbe.

Quand j’y réfléchis, je dois dire qu’à certains égards mon éducation m’a beaucoup nui. Ce reproche s’adresse à une foule de personnes à savoir mes parents, quelques membres de la famille, quelques personnes qui venaient à la maison, divers écrivains, une cuisinière bien précise qui m’a emmené pendant un an à l’école, de nombreux professeurs (que je dois dans mon souvenir fortement comprimer, sinon il m’en échappe un çà et là de les avoir tellement comprimés, l’ensemble se défait à nouveau par endroits) un inspecteur d’école des passants qui marchent lentement bref ce reproche serpente comme un poignard à travers la société. Je ne veux entendre aucune objection à ce reproche, car j’en ai déjà entendu beaucoup trop et comme dans la plupart des objections j’ai été aussi réfuté, j’inclus ces objections dans mon reproche et je déclare à présent que mon éducation et cette réfutation à certains égards m’ont beaucoup nui.

J’y réfléchis souvent et toujours je dois dire qu’à certains égards mon éducation m’a beaucoup nui. Ce reproche est lancé contre une foule de personnes, ils se tiennent là en vérité, savent pas quoi faire ensemble comme sur de vieilles photographies de groupes, ils ne pensent pas à baisser les yeux et pleins d’impatience ils n’osent pas sourire. Mes parents sont là, quelques membres de la famille quelques professeurs, une cuisinière bien précise, quelques jeunes filles du cours de danse, quelques personnes qui autrefois nous rendaient visite à la maison, quelques écrivains, un maître nageur, un guichetier, un inspecteur d’école, aussi quelques-uns que j’ai rencontrés juste une fois dans la rue et dont je peux me souvenir à cet instant et d’autres dont je ne me souviendrai jamais et d’autres enfin dont je n’ai absolument pas retenu le cours sans doute distrait alors, bref ils sont si nombreux que je dois faire attention de ne pas en nommer un deux fois. Et face à eux tous j’exprime mon reproche, de cette manière les fais entrer en contact les uns avec les autres, mais ne tolère aucune objection. Car j’en ai vraiment assez supporté des objections et comme j’ai été réfuté dans la plupart d’entre elles, je ne peux pas faire autrement que d’inclure ces réfutations dans mon reproche et dire qu’en dehors de mon éducation ces réfutations aussi m’ont à certains égards beaucoup nui.
S’attend-on peut-être à ce que j’aie été élevé dans un lieu à l’écart ? Non, j’ai été éduqué en pleine ville. Pas dans une ruine en montagne ou au bord de la mer, par exemple. Mes parents et leur suite étaient jusqu’à maintenant couverts par mon reproche et gris ; à présent ils l’écartent facilement et sourient parce que j’ai retiré les mains qui étaient tendues vers eux et les ai portées à mon front et pense : J’aurais dû être le petit habitant des ruines qui tend l’oreille vers les cris des choucas, dont les ombres passent sur lui, qui prend le frais sous la lune, brûlé par le soleil, qui, au milieu des décombres, aurait brillé sur moi de tous les côtés sur ma couche de lierre, même après avoir été un peu faible au début sous la pression de mes bonnes qualités qui auraient dû pousser en moi avec la puissance de la mauvaise herbe.

Souvent j’y réfléchis et laisse la pensée suivre son cours sans m’en mêler, et, peu importe dans quel sens je tourne les choses, j’arrive toujours à la conclusion que mon éducation m’a terriblement nui à certains égards. Dans cette connaissance il y a un reproche qui est lancé contre une foule de personnes. Ce sont mes parents avec les membres de la famille, une cuisinière bien précise, les professeurs, des familles amies, un maître nageur, des personnes originaires de nos lieux de vacances, quelques dames du parc de la ville qui n’en ont pas du tout l’allure, un coiffeur une mendiante, un timonier le médecin et beaucoup d’autres encore et ce serait encore davantage si je voulais et pouvais les désigner par leur nom bref ils sont tellement nombreux qu’il faut faire attention de ne pas les nommer une deuxième fois dans cette multitude. Maintenant on pourrait penser qu’en raison de ce grand nombre un reproche perd en fermeté et qu’il doit forcément perdre en fermeté, car un reproche n’est pas un général, il ne fait qu’aller tout droit et est incapable de se disperser. Même dans ce cas où il s’adresse à plusieurs personnes appartenant au passé. Ces personnes peuvent être restées dans la mémoire avec une énergie oubliée, elles n’ont plus de sol sous les pieds et leurs jambes seront déjà fumée. Et c’est à ces gens comme ils sont à présent qu’on doit pour un profit quelconque reprocher des fautes qu’ils ont commises un jour dans l’éducation d’un garçon qui leur est tout aussi incompréhensible qu’eux-mêmes pour nous. Mais on n’arrive même pas à ce qu’ils se souviennent de cette époque, ils ne se souviennent de rien, et si on fait pression sur eux, ils vous écartent en silence, personne ne peut les forcer, mais visiblement on ne peut absolument pas parler de forcer, car il est très vraisemblable qu’ils n’entendent même pas ce qu’on dit. Ils sont là comme des chiens fatigués parce qu’ils emploient toute leur force à rester droit dans leur mémoire. Mais si on arrivait vraiment à ce qu’ils écoutent et parlent, alors nos oreilles ne feraient que siffler des reproches qu’ils nous renverraient, car les hommes emportent avec eux dans l’au-delà la conviction que les morts sont vénérables et la défendent depuis là-bas avec dix fois plus de force. Et si ce qu’ils croient n’était pas fondé et que les morts ressentaient une crainte particulièrement forte face aux vivants, alors ils se chargeraient à plus forte raison de leur passé vécu, le plus proche d’eux, et à nouveau nos oreilles siffleraient. Et si même cette opinion était fausse et que les morts étaient justement très impartiaux, alors ils ne pourraient jamais consentir à ce qu’on les dérange avec des reproches indémontrables. Car de tels reproches sont déjà indémontrables d’un homme à l’autre. On ne peut prouver ni l’existence de fautes passées dans l’éducation, ni même la paternité de telles fautes. Et qu’on montre à présent le reproche qui, dans une telle circonstance, ne se transforme pas en un soupir.
C’est le reproche que je dois formuler. Il a un intérieur sain, la théorie l’entretient. Il y a ce qui est vraiment corrompu en moi, mais je commence par l’oublier ou lui pardonner, et ne fais pas de bruit avec. En revanche je peux prouver à chaque instant que mon éducation voulait faire de moi un autre homme que celui que je suis devenu. Le mal que mes éducateurs avaient l’intention de me faire, qu’ils auraient pu me faire, je leur en fais le reproche, j’exige de leurs mains l’homme que je suis à présent et puisqu’ils ne peuvent me le donner je les poursuis poussé par le reproche et le rire en battant du tambour jusque dans l’au-delà. Tout cela ne sert cependant qu’un autre but. Le reproche selon lequel ils ont corrompu une part de moi ils ont corrompu une bonne part de moi – en rêve cela m’apparaît comme chez d’autres sous la forme de la fiancée morte – ce reproche qui est toujours sur le point de se changer en soupir, il faut surtout qu’il arrive intact de l’autre côté comme un honnête reproche – ce qu’il est. C’est ainsi que ça se passe, le grand reproche auquel rien ne peut arriver prend le petit par la main, le grand marche le petit sautille, mais une fois que le petit est arrivé de l’autre côté, il se signale, nous l’avons toujours attendu et joue de la trompette à côté du tambour.

Souvent j’y réfléchis et laisse la pensée suivre son cours sans m’en mêler, mais toujours j’arrive à la conclusion que mon éducation m’a plus corrompu que je ne peux le comprendre. Dans mon apparence extérieure je suis un homme comme les autres, car l’éducation de mon corps, qui est ordinaire, s’en est tenue à l’ordinaire, et même si je suis assez petit et un peu gros, je plais à beaucoup de gens, aussi aux filles. Là-dessus il n’y a rien à dire. Dernièrement encore, l’une d’elles me disait quelque chose de très raisonnable : « Ah, si seulement je pouvais vous voir nu c’est là que vous devez être joli et l’on doit avoir envie de vous embrasser » disait-elle. Mais s’il me manquait ici la lèvre supérieure, là le pavillon de l’oreille, ici une côte et là un doigt, si j’avais sur la tête des plaques de calvitie et sur le visage des marques de petite vérole, cela n’exprimerait pas suffisamment mon imperfection intérieure. Cette imperfection n’est pas innée et pour cette raison elle est d’autant plus douloureuse à porter. Car comme chacun j’ai de naissance mon centre de gravité en moi que même l’éducation la plus folle n’a pas pu déplacer. Ce bon centre de gravité, je l’ai encore, mais, pour ainsi dire, plus le corps qui va avec. Et un centre de gravité qui n’a plus rien à faire devient plomb et est planté dans le corps comme une balle de fusil. Mais cette imperfection n’est pas non plus méritée, j’ai subi sa naissance sans en être responsable. C’est aussi pourquoi je ne peux trouver de repentir nulle part en moi, même si je ne cesse de le chercher. Car le repentir serait bon pour moi, il pleure toutes ses larmes en lui-même ; il met la douleur de côté et règle chaque chose tout seul comme pour une affaire d’honneur ; nous restons debout parce qu’il nous soulage.
Comme je le disais, mon imperfection n’est pas innée, n’est pas méritée, malgré tout je la supporte mieux que d’autres qui à travers un important travail de l’imagination à l’aide d’expédients choisis supportent un malheur bien moindre une épouse exécrable p.e., des conditions de vie des métiers misérables et n’ai nullement le visage noir de désespoir, mais blanc et rouge
Il ne le serait pas si mon éducation avait pénétré en moi aussi loin qu’elle le voulait. Peut-être ma jeunesse a-t-elle été trop brève pour cela, alors à pleins poumons je fais l’éloge de sa brièveté encore maintenant passés les quarante ans. C’est seulement grâce à cela que j’ai pu conserver les forces pour devenir conscient des pertes de ma jeunesse, pour faire le deuil de ces pertes, mais aussi pour soulever des reproches contre le passé vers tous les côtés, et enfin un reste de force pour moi-même. Mais toutes ces forces ne sont qu’un reste de celles que je possédais enfant et qui m’ont exposé plus que d’autres aux corrupteurs de la jeunesse, oui une bonne voiture de course est poursuivie et dépassée avant les autres par la poussière et le vent et les obstacles volent vers ses roues, si bien qu’on croirait presque à de l’amour.
Ce que je suis encore à présent m’apparaît le plus nettement dans la force avec laquelle les reproches veulent sortir de moi. Il y a eu des époques où je n’avais rien d’autre en moi que des reproches poussés par la colère, à un tel point qu’en bonne santé physique je m’accrochais dans la rue à des inconnus parce que les reproches en moi se jetaient d’un côté à l’autre, comme l’eau dans une cuvette qu’on porte en se dépêchant.
Ces époques sont passées. Les reproches sont dispersés en moi comme des outils d’un autre que je n’ai plus guère le courage de saisir et de soulever. Cependant la corruption de ma vieille éducation semble agir à nouveau de plus en plus, la manie du souvenir, peut-être propre en général à des célibataires de mon âge, ouvre à nouveau mon cœur à ces hommes que mes reproches devraient frapper et un événement comme celui d’hier jadis aussi fréquent que le fait de manger est désormais si rare que je le note.
Mais au-delà de tout cela c’est encore moi, moi qui ai posé la plume pour ouvrir la fenêtre, qui suis le meilleur aide de mes agresseurs. Je me sous-estime en effet et cela signifie déjà une surestimation des autres mais je les surestime encore par ailleurs et cela mis à part je me nuis simplement à moi-même. Si l’envie de faire des reproches s’empare de moi, je regarde par la fenêtre. Qui peut nier que là-bas les pêcheurs sont assis sur leur barque, comme des élèves qu’on a transportés de l’école jusqu’au fleuve ; bon, leur immobilité est souvent incompréhensible comme celle des mouches sur la vitre. Et bien sûr les tramways passent comme toujours dans un bruissement de l’air dépourvu de finesse et sonnent comme des horloges détraquées, aucun doute, le policier noir des pieds à la tête avec la lumière jaune de la médaille sur la poitrine n’évoque rien d’autre que l’enfer et occupé par des pensées semblables aux miennes considère maintenant un pêcheur, qui soudain, pleure-t-il a-t-il une apparition ou est-ce le bouchon qui bouge, se penche sur le bord de la barque. Tout cela est vrai, mais pour son temps maintenant seuls les reproches sont vrais.
Ils sont lancés contre une foule de personnes, certes cela peut effrayer et pas seulement moi mais n’importe qui préférerait regarder le fleuve par la fenêtre. Ce sont mes parents et des membres de ma famille, qu’ils m’aient nui par amour aggrave leur faute, car combien ils auraient pu me rendre service avec leur amour, puis des familles amies avec un regard mauvais causé par un sentiment de culpabilité ils ont du mal et ne veulent pas monter dans la mémoire, puis un tas de bonnes d’enfants, des professeurs et des écrivains et une cuisinière bien précise parmi eux, puis je passe de l’un à l’autre pour les punir un médecin de la famille, un coiffeur, un timonier, une mendiante, un marchand de papier, un gardien de parc, un maître-nageur puis des dames inconnues du parc de la ville qui n’en ont pas du tout l’allure, des personnes originaires de nos lieux de vacances qui font se moquer de la nature innocente et beaucoup d’autres ; mais il y en aurait plus si je voulais et pouvais tous les nommer par leur nom, bref il y en a tellement qu’il faut faire attention de ne pas en nommer un deux fois.

J’y réfléchis souvent et laisse les pensées suivre leur cours sans m’en mêler, mais toujours j’arrive à la conclusion que l’éducation m’a nui plus qu’à d’autres gens que je connais et davantage que je ne peux le comprendre. Cependant je ne puis en parler que de temps à autre, car si l’on me demande ensuite : « Vraiment ? Est-ce possible ? Doit-on croire cela » saisi par un effroi nerveux je cherche déjà à modérer mes propos.
Extérieurement je ressemble à n’importe qui ; ai des jambes tronc et tête, pantalon, veste et chapeau ; on m’a fait beaucoup pratiquer la gymnastique et si je suis resté malgré tout petit et faible, c’est qu’on ne pouvait l’empêcher. D’ailleurs je plais à beaucoup de personnes, même à des jeunes filles, et ceux auxquels je ne plais pas me trouve quand même supportable.

Extrait du Journal de Kafka, nouvelle traduction

Première mise en ligne le 12 janvier 2014

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 15 avril 2016

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